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La fin du XXᵉ siècle avait été marquée par l'essor prodigieux de la téléphonie mobile., le « téléphone mobile », bientôt rebaptisé « smartphone », était passé du statut de produit de luxe à celui d'objet de consommation courante. En quelques mois, la quasi-totalité de la population mondiale s'était équipée.
On pouvait voir dans les rues, petits et grands marchant, le téléphone greffé à l'oreille, parlant avec force gestes à des interlocuteurs invisibles. Les automobilistes n'avaient pas échappé à la contagion et les accidents dus à l'inattention s'étaient multipliés de façon alarmante.
Les téléphones avaient rapidement acquis des fonctions multimédia : musique, photo, vidéo, connexion Internet. Ils étaient devenus bien plus que de simples appareils de communication, c'étaient des ordinateurs de poche, des appareils photo, des lecteurs de musique, des consoles de jeu, tout à la fois.
L'apparition du kit mains-libres avait encore aggravé la situation. Un petit appareillage discret, écouteur et micro, permettait de converser en marchant ou en conduisant sans obligation de tenir son téléphone contre l'oreille. On assistait alors à des spectacles plutôt comiques : des individus parlant à voix haute sans interlocuteur visible, tandis que d'autres, écouteurs aux oreilles, se dandinaient comme des drogués aux rythmes d'une musique qu'ils étaient les seuls à entendre.
Mais le plus inquiétant, nota Scipion en lisant les articles de journaux de l'époque, c'était l'effet social de cette révolution technologique. Un des effets pervers de ce « progrès » était que si tout le monde communiquait, plus personne ne se parlait vraiment. La vie sociale avait disparu progressivement, chacun ne s'occupant exclusivement que de son nouvel animal de compagnie, le smartphone.
Les familles ne dînaient plus ensemble , chacun était absorbé par son écran. Les amis se retrouvaient dans des cafés et passaient leur temps à consulter leurs téléphones plutôt qu'à se parler. Les couples se désintégraient parce que mari et femme ne communiquaient plus qu'à travers leurs écrans, même assis côte à côte dans leur lit.
La soif de nouvelles technologies était sans limites. Le meilleur exemple en était l’essor prodigieux d’Internet.
Scipion avait trouvé plusieurs articles expliquant ce qu'était Internet – un réseau mondial d'ordinateurs interconnectés permettant l'échange instantané d'informations. Le concept était fascinant et terrifiant à la fois.
En quelques années, Internet avait pris une importance démesurée dans la vie quotidienne. L'accès haut débit avait été universalisé par la mise en place d'un réseau de satellites géostationnaires qui assurait la couverture totale de toute la planète, aussi bien pour la téléphonie que pour Internet, rebaptisé le Sidernet.
Toute l'activité humaine dépendit bientôt du Sidernet : les documents administratifs, les achats dans les supermarchés, le courrier de toute sorte et le développement du télétravail. On trouvait des bornes d'accès au Sidernet au coin des rues, dans les taxis ou les bureaux de tabac, dans les avions ou les trains. Et bien entendu, les téléphones étaient aussi connectés.
Le très haut débit favorisa aussi l’éclosion ou plutôt l’explosion des réseaux sociaux. Instruments de convivialité au début, ils sont rapidement devenus des déversoirs de haine, de racisme, de sexisme, de harcèlement et des propagateurs de fausses nouvelles et de théories complotistes.
Scipion lisait ces descriptions avec une fascination horrifiée. Comment une société avait-elle pu permettre que ses outils de communication se transforment en armes de destruction sociale ?
Les satellites du Sidernet avaient aussi permis la mise en place d’un GPS (géolocalisation par satellite) particulièrement performant. Ce système permettait de se diriger et d’atteindre sa destination sans consulter de plan, en inscrivant simplement l’adresse sur l’ordinateur de bord de son véhicule ou sur son téléphone.
Le GPS avait un autre avantage (ou un inconvénient ?) dont on parlait beaucoup moins : il permettait de localiser un téléphone en n’importe quel endroit du globe avec une marge d’erreur inférieure à dix centimètres et les services gouvernementaux, en particulier l’ACI, pouvaient pister n’importe quel citoyen et prendre connaissance de toutes ses les données personnelles, à son insu.
Bien sûr, quelques voix s’élevaient contre ce que certains considéraient comme une intrusion insupportable de la vie privée, mais les critiques étaient vite étouffées par ceux qui réclamaient plus de consoles de jeux, de jeux en réseau, de cinéma interactif.
La dérive avait atteint son paroxysme avec des projets consistant à connecter toutes sortes d'objets : réfrigérateur gestionnaire de stock de nourriture qui passait leurs commandes directement par le réseau, four à micro-ondes qui mettait à jour leurs recettes en ligne, montre qui surveillait la santé de leur propriétaire et transmettait les données au médecin traitant...
Progressivement, les modes de vie et de pensée s’uniformisaient, un moule unique se façonnait auquel il fallait se conformer sous peine de se voir rejeter par la société. Car naturellement, d’énormes intérêts économiques étaient en jeu.
Scipion referma le journal qu'il était en train de lire et se frotta les yeux. Il commençait à comprendre le monde dans lequel Syvantha avait vécu. Un monde où la technologie avait progressivement remplacé l'humanité, où des machines dirigeaient la vie des hommes plutôt que l'inverse.
Un certain nombre de réfractaires au « progrès » essayèrent d’ouvrir les yeux de la population sans grand succès. De petites associations souhaitant lutter contre l’hyper-connexion se créèrent ici et là. Mais les dieux « Nouvelles Technologies » avaient déjà remplacé les anciens dieux.
Et puis était venue l'intelligence artificielle.
Scipion trouva plusieurs articles sur le sujet dans les journaux qu'il consultait. L’intelligence artificielle (AI), comme on l'appelait, avait fait des progrès spectaculaires dans les années 2020-2030. Parmi ses nombreuses applications, la plus marquante avait été le développement d'androïdes, robots domestiques intelligents capables d'apprendre, dotés de la parole et pouvant soutenir des conversations avec leur propriétaire dont ils adoptaient progressivement la personnalité. Ils pouvaient aussi lire ou servir de compagnon de jeux pour les enfants.
Mais l'AI devait bientôt trouver une autre application qui allait changer le sort de l'humanité, notait mystérieusement un des articles.
Scipion sentit un frisson le parcourir. Il commençait à entrevoir vers quoi tout cela menait. Et il n'était pas sûr de vouloir le découvrir.

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