9
Déjà une semaine !
Scipion était loin d’avoir terminé la traduction de la première page du Journal, mais il avait mis son temps à profit pour éplucher les archives qui lui avaient été fournies.
Il avait fait d'énormes progrès dans sa compréhension de l'organisation de la société pré-stormienne. Son vocabulaire s'était considérablement enrichi, des centaines de nouveaux mots ajoutés à son lexique. Il avait repris ses premières traductions, les avait corrigées, améliorées, abondamment commentées pour que, même sans connaissance de l'Ancien Parler, quelqu'un puisse comprendre le contexte.
Un véritable travail de reconstitution historique.
Il finit de rédiger le rapport que le Comité lui avait demandé la veille, un résumé de ses découvertes, de ses hypothèses sur la société de l'époque. Puis, satisfait de son travail, il se replongea dans sa traduction du Journal.
Journal de Syvantha Prom
La situation politique mondiale avait évolué de façon vertigineuse. A la suite de la grande pandémie, les différents états de chaque continent s’étaient regroupés en fédérations et avaient abouti à quatre grands états : Etats Unis des Amériques, d’Europe, d’Asie et d’Afrique. Un gouvernement mondial était présidé par le Gouverneur Général des Etats Unis du Monde, assisté d’un Conseil Restreint de quatre membres et d’un Conseil Elargi de quarante membres qui avaient tous les pouvoirs. La démocratie avait été progressivement oubliée.
Scipion s'arrêta un instant, contemplant ces derniers mots. La démocratie avait été progressivement oubliée.
Il avait découvert la démocratie dans les vieux livres d'histoire. Un système où le peuple élisait ses dirigeants, où les citoyens avaient le droit de vote, de parole, de protestation. Cela lui semblait presque utopique, trop beau pour être vrai.
Dans son monde souterrain, il n'y avait pas d'élection. Le Dirigeant et ses adjoints étaient choisis par cooptation, se succédant de génération en génération. On ne contestait pas, on ne s'opposait pas. On obéissait.
C'était la nécessité, disait-on. Dans un monde où la survie de l'espèce était en jeu, on ne pouvait pas se permettre le luxe de la démocratie.
Scipion se demanda soudain si c'était vraiment vrai. Ou si c'était juste ce qu'on leur répétait pour qu'ils acceptent leur servitude.
Il secoua la tête et continua sa traduction, complétant le texte avec les informations qu'il avait trouvées dans les journaux.
Il compléta sa traduction par quelques informations supplémentaires ; chaque Etat était composé de plusieurs provinces, par exemple pour l’Europe : France, Royaume-Uni, Allemagne etc. ayant chacune un gouvernement local.
Le Gouverneur Général dirigeait le Conseil Restreint composé des gouverneurs des quatre états et habilité à gérer les affaires du monde et d’élaborer les textes de loi. Le Conseil Elargi comportait quarante membres, chaque état en désignant dix, élus par de Grands Electeurs choisis par le suffrage universel pour dix ans. Le Conseil Elargi était chargé d’élire le Gouverneur Général pour dix ans renouvelables, de voter les lois et de contrôler son action et celle du Conseil Restreint.
En théorie, c'était encore une forme de démocratie. Mais une démocratie atrophiée, où le pouvoir était concentré entre quelques mains, où les contre-pouvoirs avaient été progressivement neutralisés.
Scipion trouva dans un livre d'histoire les détails de cette transformation. Tout avait commencé avec la pandémie de 2019-2020. Un virus mortel apparu en Asie s'était propagé sur toute la planète en quelques mois, tuant des millions de personnes.
Face à cette crise sans précédent, les gouvernements avaient pris des mesures d'urgence : confinement, restrictions des libertés de circulation, censure de la presse, interdiction de manifester, port du masque obligatoire.
Ce qui devait être temporaire était devenu permanent.
L'obéissance passive de la population avait surpris les dirigeants dans un premier temps, mais elle avait facilité le renforcement de leur pouvoir. Des tribunaux d'exception avaient été créés pour juger et condamner les rares récalcitrants. Les libertés individuelles s'étaient évaporées une à une, comme de l'eau au soleil.
L'ONU, Organisation des Nations Unies, où siégeait un représentant de chaque pays, avait pris le contrôle. Elle avait élaboré un projet de constitution qui aboutit à la création des quatre grands états et à la formation du gouvernement mondial.
Plus du quart de la population mondiale avait été décimée par la pandémie. Les transformations politiques avaient rencontré très peu de résistance, les gens étant trop traumatisés, trop effrayés pour s'opposer. Et ceux qui osaient protester étaient lourdement réprimés.
Scipion referma le livre d'histoire et retourna au Journal.
Journal de Syvantha Prom
Le Gouvernement avait la volonté de faire disparaitre totalement toute velléité de revendication populaire. Influencé par ses conseillers, le Gouverneur Général décida de créer un projet de recherche secret, nom de code Biotel, basé sur les travaux du célèbre professeur Martino et la bio-téléphonie, qui lui permettrait de contrôler la totalité des êtres humains. J’étais encore élève en dernière année de deuxième cycle quand ce projet ultra-secret fut initié. Mais j’étais déjà considérée comme la meilleure spécialiste en intelligence artificielle (AI) de ma génération. C’est ce qui explique la suite.
La traduction de la première feuille avait avancé mais de nombreuses questions étaient encore en suspens. Scipion s’aperçut que Biotel n’apparaissait dans aucun des documents qu’il avait pu consulter, ce qui ne prouvait pas grand-chose, vu la pauvreté des archives dont il disposait. Pour l’instant, le projet Biotel restait un mystère.
Et Syvantha avait participé à sa création. Une jeune femme brillante, la meilleure de sa génération en intelligence artificielle, recrutée pour un projet secret qui allait « permettre de contrôler la totalité des êtres humains ».
Scipion sentit un frisson le parcourir. Il commençait à comprendre pourquoi Syvantha était rongée par la culpabilité.
Scipion transcrit sa traduction dans l’état où elle se trouvait et l’accompagna de plusieurs pages de commentaires et d’explications destinés aux membres du Comité. Il demanda une enveloppe à son visiteur du jour, estimant que son travail ne devait pas tomber en n’importe quelle main.
Son rapport était prêt. Demain, il attaquerait la suite du Journal.
Et il découvrirait ce qu'était vraiment Biotel.

Annotations