10
Scipion avait trouvé un article intéressant dans un des journaux archivés.
Le Journal du Soir – Mai 2034
Un universitaire s'est fait implanter dans le bras une puce électronique qui fait ouvrir les portes à son approche et actionne des automates répartis dans les locaux de l'université qui le saluent à son passage.
Il l'avait inclus dans son rapport comme illustration de l'évolution de la société pré-stormienne. Mais en réalité, cet article était aussi, et Scipion ne pouvait pas le savoir, le début de l'histoire de Biotel.
Car le professeur Paul Martino, l'universitaire mentionné plus loin dans l'article, était un homme brillant et passionné qui allait changer le cours de l'histoire.
Le Professeur Paul Martino, spécialiste de neurophysiologie, brillant, passionné d'électronique, avait fait de nombreux travaux sur l'influx nerveux et les potentiels évoqués, des termes techniques que Scipion avait dû chercher dans ses dictionnaires. En gros, Martino étudiait comment l'électricité circulait dans les nerfs.
Car oui, le corps humain fonctionnait grâce à l'électricité. Chaque pensée, chaque mouvement, chaque sensation était le résultat d'impulsions électriques voyageant le long des nerfs à une vitesse prodigieuse.
Martino avait eu une idée géniale et révolutionnaire. Pourquoi ne pas utiliser cette électricité, cet influx nerveux, pour alimenter des composants électroniques implantés dans le corps ?
Les énormes progrès faits dans la miniaturisation des puces électroniques et dans la diminution de leur besoin en énergie rendaient cette idée réalisable. Une puce suffisamment petite, suffisamment économe en énergie, pourrait fonctionner uniquement grâce au courant circulant dans les nerfs.
Le but initial était de corriger certains handicaps graves comme la surdité ou la cécité à l’aide de composants bioélectroniques ou bioniques. Il fit de nombreuses expériences sur des rats de laboratoire pour finalement y parvenir.
Revue de Neurophysiologie – Mars 2039
Le Professeur Martino a réussi à faire fonctionner un composant électronique avec le courant produit par l’influx nerveux. Il fait des essais pour améliorer la surdité.
Des années de recherche et d'expérimentation avaient été nécessaires pour aboutir à ce premier résultat concret. Un composant implanté derrière l'oreille d'un rat, alimenté uniquement par l'influx nerveux, remplaçait l'oreille interne endommagée et permettait à l'animal d'entendre à nouveau.
La qualité de l'audition s'en trouvait améliorée par rapport aux prothèses classiques, et le risque de panne par usure des piles était supprimé. Le composant fonctionnerait aussi longtemps que les nerfs fonctionneraient, c'est-à-dire toute une vie.
Cette expérience, réalisée d'abord sur des animaux de laboratoire, fut bientôt transposée sur l'homme. Elle changea la vie de nombreux sourds et malentendants. Les enfants sourds de naissance pouvaient désormais entendre et apprendre à parler normalement, évitant la mutité qui accompagnait traditionnellement la surdité congénitale.
Le Professeur Martino était devenu un héros. Il recevait des prix, des honneurs, des invitations dans le monde entier. Il avait réalisé l'un des plus vieux rêves des auteurs de science-fiction : marier l'homme et la machine et améliorer les capacités humaines.
Peu de temps après sa communication triomphale lors d'une conférence internationale de neurologie, Martino reçut un visiteur inattendu.
Georges Brousse se présenta comme un recruteur pour un grand groupe industriel. C'était un homme jeune, d'allure sportive, avec un visage franc et ouvert qui inspirait immédiatement confiance. Il avait un sourire facile, une poignée de main ferme, et une façon de vous regarder droit dans les yeux qui vous donnait l'impression d'être la personne la plus importante du monde.
Martino le reçut dans son bureau de l'université, curieux de savoir ce que l'industrie privée pouvait lui proposer.
─ Professeur Martino, commença Brousse après les politesses d'usage, j'ai été extrêmement impressionné par vos travaux. Vous avez accompli quelque chose de remarquable.
─ Merci, répondit Martino avec modestie. Mais je ne fais que continuer les recherches de ceux qui m'ont précédé.
─ Ne soyez pas si modeste. Vous avez franchi une barrière que beaucoup pensaient infranchissable.
Brousse se pencha en avant, son visage devenant plus sérieux :
─ Je dirige le laboratoire de recherche d'un grand groupe industriel. Nous avons des moyens considérables et nous cherchons des talents exceptionnels comme vous. Je vous propose de venir travailler avec nous. Crédits illimités, possibilité de recruter les collaborateurs de votre choix, équipement de pointe. Tout ce dont vous pourriez rêver.
Martino fronça les sourcils. Cela semblait trop beau pour être vrai.
─ Et en échange, que voulez-vous ?
─ Votre génie, répondit simplement Brousse. Nous avons un projet ambitieux qui nécessite exactement votre expertise.
─ Quel projet ?
Brousse sourit :
─ Je ne peux pas en dire plus pour l'instant. C'est confidentiel. Mais je peux vous assurer qu'il s'agit de quelque chose de révolutionnaire qui changera le monde.
Martino demanda un temps de réflexion. Il aimait son travail à l'université, il aimait l'indépendance que lui donnait son statut de professeur. Mais l'offre était terriblement tentante. Des crédits illimités signifiaient qu'il pourrait poursuivre ses recherches sans les contraintes budgétaires qui le bridaient constamment.
Une semaine plus tard, il accepta.
Il n'avait aucune idée de la tempête qu'il était sur le point de déclencher et dont il serait une des premières victimes.

Annotations