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Scipion attendait avec impatience son courrier et la nouvelle livraison d’archives promise par le Comité.
Pour tuer le temps, il ouvrit son fidèle carnet de notes et se rappela sa première rencontre avec le professeur Isselam, douze ans plus tôt.
Journal de Scipion Laffricain
Juillet 187 pGO.
Je sors de mon entretien avec le professeur Isselam. Il a été très aimable et a accepté de me prendre à l’essai pour un mois. Il comprend mon intérêt pour le Grand Orage et pense que ce n’est pas incompatible avec ses recherches sur le temps, au contraire.
Scipion sourit en relisant ces lignes. Il se souvenait de sa nervosité ce jour-là, de son excitation à l'idée de travailler avec le célèbre John Isselam. À l'époque, John avait déjà la réputation d'être un génie excentrique, quelqu'un qui parlait de concepts que personne d'autre ne comprenait vraiment.
La période d'essai s'était bien passée. Scipion avait découvert qu'il avait un don pour déchiffrer les vieux textes scientifiques de l'époque pré-stormienne, ces traités de physique et de mathématiques écrits dans l'Ancien Parler que même les meilleurs scientifiques de leur époque ne pouvaient plus lire.
À son issue, Scipion avait intégré l'équipe à mi-temps, partageant son temps entre le laboratoire d'Isselam et ses propres recherches sur le Grand Orage.
C'est à cette époque qu'il avait rencontré Agnès.
Elle venait d'arriver elle aussi dans l'équipe, fraîchement diplômée en physique théorique avec une spécialisation en relativité restreinte. Elle était brillante, d'une intelligence qui effrayait certains de ses collègues masculins. Mais pas Scipion.
Le coup de foudre avait été réciproque et immédiat.
Scipion se souvenait encore de ce premier jour. Agnès était entrée dans le laboratoire, ses longs cheveux noirs attachés en une queue de cheval stricte, ses yeux verts scrutant la pièce avec une curiosité intense. Quand leurs regards s'étaient croisés, Scipion avait senti quelque chose se déclencher en lui.
Ils avaient passé beaucoup de temps ensemble, bien qu'ils travaillent sur des sites différents. Le soir, ils se retrouvaient pour discuter de leurs recherches respectives. Agnès lui enseignait les rudiments des théories sur le temps, la relativité, la dilatation temporelle, les paradoxes causaux. Scipion, en retour, lui apprenait l'Ancien Parler, car elle souhaitait pouvoir lire les quelques livres sur la question retrouvés dans les archives.
Peu à peu, leurs conversations avaient dérivé du professionnel au personnel. Ils avaient découvert qu'ils partageaient les mêmes valeurs, les mêmes espoirs pour l'avenir de leur civilisation. Tous deux croyaient qu'il était essentiel de comprendre le passé pour construire l'avenir.
Ils s'étaient avoués leurs sentiments six mois après leur rencontre, lors d'une soirée organisée par l'équipe. Scipion se souvenait encore de la nervosité qui l'avait saisi quand il avait pris la main d'Agnès et lui avait dit, simplement : « Je crois que je suis en train de tomber amoureux de toi. »
Elle avait souri, ce sourire lumineux qui lui faisait fondre le cœur, et avait répondu : « Alors tu as beaucoup de retard sur moi. Je suis déjà tombée. »
Ils s'étaient unis dès leurs 18 ans, en 189 pGO, dans une cérémonie simple mais joyeuse. Toute l'équipe du professeur Isselam était présente, ainsi que leurs familles et amis.
Les années suivantes avaient été les plus heureuses de la vie de Scipion. Agnès était devenue la meilleure spécialiste de la théorie de la relativité restreinte, puis elle avait pris la direction de l'unité de recherche sur les vortex temporels. Ses travaux complétaient parfaitement ceux que Scipion menait sous la direction du Professeur Isselam.
Et puis les jumeaux étaient nés. Une fille et un garçon, arrivés cinq ans plus tôt. Deux petites merveilles qui avaient bouleversé leur vie de façon merveilleuse.
Scipion se rendit compte brusquement qu'il ne les reverrait pas pendant trois mois. Trois mois sans embrasser ses enfants, sans entendre leurs rires, sans répondre à leurs questions incessantes sur l'Ancien Monde. Trois mois sans Agnès, sans ses baisers, sans ses encouragements quand il doutait.
La gorge serrée, il referma son carnet et feuilleta rapidement les pages pour trouver une entrée plus récente.
Il avait dû renoncer temporairement à son activité au sein de l’équipe, avec l’accord du professeur, pour poursuivre ses études sur le Grand Orage et rédiger sa thèse.
Quelques années plus tard, il avait donc réintégré l’équipe, et avait assisté alors aux premières expériences sur la dilatation du temps.
Un bruit de pas dans le couloir le tira de ses pensées. La porte s'ouvrit et le garde entra, portant cette fois deux nouveaux cartons et une enveloppe.
Scipion prit l'enveloppe en premier, une autre lettre d'Agnès. Il la lut rapidement, souriant à ses mots d'amour malgré la censure qui continuait de caviarder certains passages. Puis il se tourna vers les cartons avec un regain d'énergie pour classer les documents et commencer à les examiner.

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