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Scipion commençait à manquer de sommeil après six semaines de confinement. Levé très tôt, couché très tard, mangeant peu, il éprouvait une grande lassitude physique et mentale.
Mais il ne pouvait pas s'arrêter maintenant. Il était trop proche de la vérité. Il devait savoir comment Syvantha avait réagi à cette implantation massive, comment elle avait tenté de résister.
Il but un grand verre d'eau, fit quelques étirements pour réveiller ses muscles engourdis, puis se remit au travail.
Journal de Syvantha Prom
La situation évolua rapidement. En quelques semaines la puce définitive a été mise au point et testée ; la production a démarré à très grande échelle, ainsi que les premières implantations faites sur des volontaires qui avaient été appâtés par une grande campagne publicitaire et des primes substantielles. L’avantage du nouveau système pour les nouveaux utilisateurs fut très rapidement évident : les individus porteurs de la puce pouvaient joindre qui bon leur semblait et profiter de toutes les fonctionnalités offertes, mais l’inverse n’était pas vrai car les gouvernants avaient fait perturber le fonctionnement des smartphones afin de faciliter l’adhésion à l’implantation. Mais la réticence persistait.
Scipion hocha la tête. C'était une tactique intelligente et diabolique. Rendre les anciens systèmes moins efficaces pour forcer les gens à adopter le nouveau. Créer artificiellement un problème pour imposer la solution.
Il réfléchit. Dans son monde, seul le téléphone filaire était utilisé et un numéro unique était attribué à chaque poste. Il se dit qu’avoir un téléphone sans fil, mais pas forcément dans sa tête, avait été un progrès considérable.
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Face à cette réticence persistante, le Gouvernement Général intensifia la propagande en faveur de l’implantation, mais devant le manque d’enthousiasme de la population, pourtant avide de technologie, le Gouverneur Général promulgua un décret rendant l’implantation obligatoire. Les enfants furent laissés de côté au début et les implantations n’étaient réalisées que sur les adultes à partir de 18 ans. L’AI se mettant en route immédiatement, le bénéfice de l’opération fut rapidement apprécié et les premières réticences disparurent. La mise en place fut terminée en deux mois, y compris sur les enfants, et le lavage de cerveau avait débuté dès la première nuit.
Le lavage de cerveau avait débuté dès la première nuit.
Ces mots firent frissonner Scipion. Pendant que les gens dormaient paisiblement, pensant que leur puce les aidait simplement à apprendre de nouvelles choses, on reprogrammait littéralement leur esprit.
On effaçait leurs doutes. On renforçait leur obéissance. On les transformait, neurone après neurone, pensée après pensée, en citoyens dociles et conformes.
Le but du gouvernement était bien de disposer d’une population docile et endoctrinée, incapable de contester ou de se révolter, mais apte à exécuter les tâches exigées et à produire pour le plus grand bonheur des classes privilégiées.
Il se dit que, même si la société dans laquelle il vivait n’était pas idéale, elle était préférable à celle de l’Ancien Monde.
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Une certaine élite, dont je faisais partie, avait été dispensée d’implantation et avaient conservé l’ancien système qui avait été aménagé pour pouvoir communiquer avec le nouveau ; il s’agissait des gouvernants et des hauts fonctionnaires avec leur famille. Toute l’équipe du professeur Martino bénéficia aussi de ce privilège.
Bien sûr. Les maîtres ne portaient pas les mêmes chaînes que les esclaves. Syvantha et ses collègues avaient été exemptés parce qu'ils étaient trop précieux, trop importants. Et parce que ceux qui avaient créé le système connaissaient trop bien ses dangers pour s'y soumettre eux-mêmes.
L'hypocrisie ultime.
Scipion fut interrompu dans sa lecture par l'arrivée de son visiteur du jour. Mais cette fois, ce n'était pas le technicien habituel. C'était un des membres du Comité, le jeune homme qu'il avait vu lors de sa première convocation.
— Monsieur Laffricain, dit le jeune homme d'un ton formel, le Comité souhaite vous voir demain matin à la première heure. Votre présence est obligatoire.
Scipion sentit son estomac se nouer. Que voulaient-ils ? Était-il en difficulté ? Avait-il fait quelque chose de mal ?
— Puis-je savoir pourquoi ? demanda-t-il d'une voix qu'il espérait calme.
— Le Comité fera le point sur l'avancement de votre travail. Soyez prêt à 7 heures.
Le jeune homme repartit sans attendre de réponse, laissant Scipion seul avec son anxiété croissante.
Il regarda les pages de traduction étalées sur son bureau. Il était satisfait de son travail, il avait fait des progrès considérables. Mais était-ce suffisant aux yeux du Comité ?
Il ne le saurait que demain.
Pour l'instant, il décida de continuer sa traduction. Au moins, cela lui occuperait l'esprit et l'empêcherait de trop s'inquiéter.
Il se replongea dans le Journal, déterminé à en apprendre le plus possible avant sa convocation.

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