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Scipion avait été conduit tôt le matin devant le Comité, après une nuit presque blanche passée à se demander ce qu'on allait lui reprocher.

La salle était toujours aussi peu éclairée, créant cette atmosphère théâtrale qui mettait les convoqués mal à l'aise. Scipion reconnut ses trois interlocuteurs, même s'il avait toujours du mal à distinguer clairement l'expression de leurs visages dans la pénombre.

Le jeune homme lui fit signe de s'asseoir. Scipion obéit, s'efforçant de paraître calme malgré l'anxiété qui lui nouait l'estomac.

Le vieil homme prit immédiatement la parole d'une voix qui ne trahissait aucune émotion :

— Monsieur Laffricain, nous vous avons convoqué à la demande du Dirigeant pour faire le point sur l'avancement de votre travail.

Scipion ne dit rien, attendant la suite. A la demande du Dirigeant. C'était soit très bon, soit très mauvais.

— Les documents que vous nous avez communiqués régulièrement sont très intéressants, continua le vieil homme. Ils ont été recoupés avec des informations que nous possédons et dont le sens nous avait échappé jusqu'à votre intervention.

Scipion sentit une vague de soulagement le traverser. Ils étaient contents de son travail. Il n'était pas en difficulté.

— Puis-je avoir connaissance de ces informations ? demanda-t-il prudemment.

— Non, répondit sèchement la femme blonde. Il s'agit d'informations classées.

Scipion réprima un soupir d'irritation. Toujours ce goût du secret. Comment pourrait-il faire son travail correctement si on lui cachait des informations pertinentes ?

Le vieil homme reprit :

— En plus d'un mois, vous n'avez traduit qu'une page et quelques lignes de la deuxième. Il faudrait accélérer et nous livrer la fin de la traduction d'ici dix jours.

Scipion sentit la colère monter en lui. Dix jours ? Ils n'avaient aucune idée de la complexité du travail qu'il accomplissait. Chaque mot devait être pesé, analysé, vérifié. Ce n'était pas de la traduction mécanique, c'était de l'archéologie linguistique.

— Il n'en est pas question, dit-il d'un ton ferme.

Un silence stupéfait accueillit sa réponse. On ne refusait pas une demande du Comité. On ne contestait pas.

— Pardon ? dit le jeune homme, incrédule.

Scipion se leva, décidant que s'il devait se battre, autant le faire debout.

— J'ai besoin de temps si vous voulez un travail sérieux et surtout un résultat fiable. Si en plus vous me cachez des informations qui pourraient m'aider, ne vous étonnez pas de la perte de temps que cela m'occasionne.

Après une pause, il ajouta d'un ton presque désinvolte :

— Mais si vous préférez confier ce travail à quelqu'un de plus rapide, je n'y verrais aucun inconvénient.

C'était un bluff, bien sûr. Il mourrait d'envie de terminer cette traduction. Mais il savait aussi qu'il était le seul capable de le faire, et ils le savaient aussi.

Le vieil homme se pencha en avant, et pour la première fois, Scipion crut déceler quelque chose comme de l'amusement dans sa voix :

— Ne nous énervons pas. Vous savez que vous êtes le seul à pouvoir tirer quelque chose du Journal.

— Alors laissez-moi travailler en paix dans ma prison, répliqua Scipion.

Un silence. La femme blonde semblait furieuse. Scipion voyait ses mains crispées sur la table. Le jeune homme paraissait choqué par tant d'audace. Mais le vieil homme... le vieil homme souriait légèrement.

— On a terminé ? demanda Scipion.

— Oui, dit le vieil homme. On va vous reconduire.

De retour dans son logement, Scipion était énervé mais à la fois fier et inquiet de sa confrontation avec le Comité. Il avait tenu tête à l'autorité, avait défendu son travail. Mais il espérait ne pas avoir franchi une ligne invisible.

Il avait un travail à terminer. Et il allait le terminer, quoi qu'il en coûte.

Mais il décida de s'offrir une journée de congé, il en avait besoin. Son cerveau était saturé de traductions, de vocabulaire ancien, de tentatives de reconstitution d'une société disparue. Il avait besoin de repos.

Il relut les lettres d'Agnès qu'il avait reçues, s'attardant sur les passages non censurés où elle lui disait son amour et son admiration pour le travail qu'il accomplissait. Puis il s'installa à son bureau pour lui répondre longuement.

Il plia soigneusement la lettre et la laissa sur son bureau pour le visiteur du lendemain.

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