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Le professeur Martino et son équipe avaient travaillé jour et nuit pour finaliser le BSK. La pression des autorités était immense, les menaces à peine voilées.
Ils avaient rapidement mis au point le système et fait des tests concluants sur des animaux de laboratoire. Des rats d'abord, puis des singes. Chaque fois, l'activation du signal ultra-sonique causait la mort instantanée de l'animal, sans trace visible de violence.
L'autopsie révélait des lésions cérébrales massives. Mais de l'extérieur, on aurait dit que l'animal s'était simplement endormi et ne s'était pas réveillé.
La mort parfaite. Indétectable, intraçable.
Mais ils ne savaient pas si la fréquence choisie pour l'ultra-son serait aussi efficace sur l'homme que sur l'animal. Après tout, le cerveau humain était différent, plus complexe.
Martino avait proposé de faire des tests sur des cadavres, au moins pour vérifier les effets physiques. Mais Brousse avait refusé.
— Les cadavres ne nous diront pas si le système fonctionne vraiment, avait-il dit. Nous avons besoin de sujets vivants.
— Vous ne parlez pas sérieusement, avait protesté Martino, horrifié. Vous voulez que nous testions sur des êtres humains vivants ?
— Ce ne sera pas votre responsabilité, avait répondu Brousse calmement. L'ACI s'en chargera. Ils ont des prisonniers condamnés à mort. Autant qu'ils servent à quelque chose d'utile avant de mourir.
Martino avait voulu protester davantage, mais il savait que c'était inutile. La décision était déjà prise.
Deux agents de l'ACI avaient été rapidement formés à l'utilisation du BSK. Le système d'activation était simple. Il suffisait d’un ordinateur portable connecté au réseau de surveillance des puces et pourvu d’un logiciel avec une interface graphique basique. Il suffisait d'entrer l'identifiant de la puce cible et de valider.
Les premiers tests sur des prisonniers humains furent décevants. Le système était totalement inefficace, les sujets ressentant une légère migraine, rien de plus.
L'équipe dut ajuster les paramètres : fréquence, intensité, durée du signal. C'était un processus d'essais et d'erreurs, et chaque erreur coûtait la vie d'un prisonnier qui survivait au test initial mais mourrait de lésions cérébrales progressives dans les jours suivants.
Finalement, le résultat souhaité fut obtenu. Un signal ultra-sonique à 28 kilohertz, d'une intensité de 180 décibels, pendant exactement 3,7 secondes.
Mort cérébrale instantanée. Pas de survie, pas de témoins.
Toute l'équipe reçut les félicitations du Gouverneur Général, accompagnées d'une prime plus que substantielle. Le message joint recommandait « la plus grande discrétion sur le sujet ».
Le professeur Martino invita tous ses collaborateurs à fêter leur "succès" autour d'un verre de champagne synthétique, le vrai champagne n'existait plus depuis longtemps.
Mais le cœur n'y était pas. L'atmosphère ressemblait plus à une veillée funèbre qu'à une célébration. Certains buvaient leur verre rapidement et partaient. D'autres restaient silencieux, le regard vide.
Syvantha, elle, souriait et levait son verre, jouant parfaitement son rôle de collaboratrice enthousiaste. Mais Martino voyait bien que son sourire n'atteignait pas ses yeux.
Quand les autres furent partis, Martino lui demanda de rester.
— Syvantha, nous devons discuter, dit-il une fois qu'ils furent seuls.
— Oui Monsieur, de quoi ?
— La situation a évolué très vite et nous sommes devenus des tortionnaires.
Syvantha ne dit rien, attendant la suite.
— Je ne crois pas, malgré votre attitude récente, que vous soyez d'accord avec les événements actuels.
— Que cherchez-vous exactement, Professeur ? demanda-t-elle prudemment.
— Vous n'avez rien à craindre, cette conversation restera entre nous. Je vous repose la question : êtes-vous satisfaite de la situation actuelle ?
Syvantha le regarda longuement, évaluant le risque. C'était peut-être un piège. Une tentative de la faire avouer pour la dénoncer ensuite. Ou peut-être était-ce sincère.
— Vous vous sentez coupable ? demanda-t-elle finalement. Des remords ?
— Oui, admit Martino d'une voix basse. Je n'en dors plus la nuit. Je veux mettre fin à cette barbarie et je pense que vous le voulez aussi.
Syvantha resta silencieuse, son esprit tournant à toute vitesse.
— Bien, soupira Martino. Après tout, vous approuvez peut-être les mesures actuelles. Vous pouvez me dénoncer si vous voulez. Je ne vous en voudrais pas. Au moins, tout sera terminé.
— Je ne suis pas sûre que votre discours ne soit pas de la provocation, dit Syvantha prudemment.
— Je comprends votre méfiance. Comment vous prouver ma bonne foi ?
Syvantha prit une décision. Un pari terrible, mais peut-être nécessaire.
— Je veux implanter, dans toutes les puces, un virus qui désactive la puce en cas d'envoi du BSK et fasse croire au décès de l'individu. Pour cela, j'ai besoin d'un code d'accès maître que vous êtes le seul à posséder. Mais si vous me dénoncez après que je vous ai dit ça, ce sera ma parole contre la vôtre.
Martino resta silencieux un long moment.
— Il s'agit d'un code à 256 caractères et je ne le connais pas par cœur. Il se trouve dans un coffre que je ne peux ouvrir que le matin entre 11 heures et 11 heures 15, c'est une mesure de sécurité. Revenez demain matin à cette heure-là et vous l'aurez.
Syvantha sentit son cœur battre la chamade. Elle venait de franchir un point de non-retour.
— Très bien. À demain, Professeur.
Elle quitta le laboratoire rapidement, avant que Martino ne puisse changer d'avis ou qu'elle-même ne perde son courage.
Elle venait soit de gagner un allié crucial, soit de signer son arrêt de mort.
Elle ne le saurait que le lendemain.

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