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Scipion travaillait sur sa traduction depuis un peu plus de deux mois maintenant. Le temps avait pris une qualité étrange dans sa prison, les jours se confondaient, marqués seulement par les repas et les visites quotidiennes qui lui apportaient du courrier et des demandes du Comité.
Il s'apprêtait à attaquer le dernier paragraphe de la troisième feuille du Journal. Il se rendait compte que l'histoire était loin d'être achevée et que Syvantha avait encore beaucoup à raconter.
Il commençait à comprendre les premiers mots du Journal dans lesquels elle confessait sa responsabilité dans de graves événements. Et il espérait que le Comité allait bientôt lui fournir les pages suivantes.
Journal de Syvantha Prom
Le Front des Puciphobes commença à faire parler de lui et à se jouer des services de renseignement. J’avais pu obtenir le code d’accès à toutes les puces, ce qui me permettait d’introduire des erreurs et des virus dans leur microprogramme.
Mais les autorités accentuèrent la répression et formèrent plusieurs équipes de programmeurs pour vérifier et fiabiliser le système.
Le code d’accès fut modifié et chaque équipe n’en avait qu’un fragment. Seul le Gouverneur Général l’avait en totalité et c’est un de ses collaborateurs qui l’introduisait dans le système en cas de besoin. Puis le code était immédiatement modifié et ne pouvait plus resservir.
Scipion comprit que Syvantha et ses alliés menaient une guerre de l'ombre contre le système, utilisant leur expertise technique pour saboter de l'intérieur ce qu'ils avaient contribué à créer.
Mais le système s'adaptait, se renforçait. Pour chaque victoire des résistants, le gouvernement trouvait une parade.
Journal de Syvantha Prom
Il nous fallait trouver un autre moyen de déjouer les intentions du gouvernement et rendre la liberté au peuple. Cependant il y avait un autre problème : ceux qu’on avait pu déconnecter n’étaient pas plus heureux, car ils étaient privés de contacts, de réseaux sociaux, de photos de leurs proches, et leur addiction était telle que …
Le texte s'arrêtait là, en pleine phrase. La page était terminée. Et c'était la dernière des trois feuillets que le Comité lui avait confiés.
Scipion resta un long moment à fixer cette phrase inachevée. Leur addiction était telle que...
Que quoi ? Qu'ils ne supportaient pas d'être libres ? Qu'ils voulaient retrouver leur puce ? Qu'ils préféraient l'esclavage confortable à la liberté difficile ?
C'était une pensée terrifiante. L'idée que les gens puissent être tellement habitués à leur servitude qu'ils la préfèrent à la liberté.
Mais il n'en saurait pas plus pour l'instant. Il devait attendre que le Comité lui fournisse la suite, si la suite existait.
Scipion transcrivit méticuleusement sa traduction et rédigea plusieurs pages de commentaires et d'analyses. Il expliqua le contexte historique, détailla le fonctionnement de Biotel tel qu'il le comprenait, analysa la stratégie de résistance de Syvantha.
Puis il rédigea une demande formelle : il avait besoin de la suite du Journal. Sans elle, son travail restait incomplet, l'histoire inachevée.
Et surtout, il n'avait toujours pas découvert le lien entre Biotel et le Grand Orage.
Il mit tous ses documents dans une grande enveloppe et la laissa sur son bureau pour le visiteur du lendemain. Puis il se permit un moment de repos, s'allongeant sur son lit et fermant les yeux.
Dans son esprit, les images de l'Ancien Monde qu'il avait reconstituées à partir des documents défilaient. Une civilisation brillante, technologiquement avancée, mais qui avait perdu son âme quelque part en chemin.
Une civilisation qui avait créé des merveilles et des monstruosités. Qui avait touché aux étoiles et sombré dans l'abîme.
Et quelque part, dans les derniers jours de ce monde condamné, une jeune femme nommée Syvantha avait pris une décision qui allait tout changer.
Scipion devait découvrir quelle était cette décision.
Et ce qu'elle avait coûté à l'humanité.

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