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Scipion

Scipion avait passé une nuit très agitée et s’était réveillé à 6 heures du matin. Malgré toutes ses précautions pour se lever sans déranger Agnès, il était à peine debout qu’il l’entendit :

— Déjà debout ?

—Oui, excuse-moi de t’avoir réveillée.

Et il lui raconta son équipée de la veille avec John et lui confia les cahiers contenant des formules mathématiques pour qu’elle y jette un œil à temps perdu.

Puis, sans même déjeuner, il s’installa à son bureau pour une étude laborieuse de la suite du journal.

Journal de Syvantha Prom

La situation se détériorait de jour en jour. Les réseaux puciphobes de plusieurs pays se sont mis à militer en faveur de l’indépendance de leur pays et de la séparation d’avec les différentes fédérations. Ceci n’a fait que durcir l’attitude du Gouvernement Général et aggraver la répression. Des camps d’internement ont été créés et se remplissaient rapidement.

Une nouvelle langue, planétaire, a été « injectée » dans le cerveau de la population mondiale, en même temps que toutes les langues vernaculaires étaient effacées de leur mémoire. Seuls les puciphobes dont la puce avait été neutralisée ne connaissaient pas cette langue, ce qui permettait de les repérer plus facilement. Et les gouvernants et quelques privilégiés (comme moi-même), qui avaient été dispensés de puce, avaient l’obligation de suivre des cours accélérés pour assimiler le nouveau langage.

La nouvelle langue s’est rapidement imposée, à l’oral comme à l’écrit et les langues locales ont été oubliées en quelques mois.

Scipion venait de comprendre quelque chose de fondamental. Il posa son crayon, les mains tremblantes.

Voilà pourquoi la Langue des Anciens avait disparu. Ce n'était pas simplement l'oubli naturel après une catastrophe. C'était un effacement délibéré, programmé, imposé grâce aux puces.

Les Pères Fondateurs, ceux qui avaient organisé la vie souterraine après le Grand Orage, ne connaissaient plus leur propre langue. Ils ne parlaient que cette "nouvelle langue" artificielle qui était devenue la Nouvelle Langue de sa propre civilisation.

Deux siècles plus tard, Scipion était l'un des rares à pouvoir encore déchiffrer l'écriture des ancêtres. Un pont fragile entre deux mondes, deux humanités.

Il reprit sa lecture, bouleversé par cette découverte.

Journal de Syvantha Prom

Mais, avec d’autres, très peu nombreux, j’ai conservé l’usage de ma langue maternelle dans laquelle je rédige ce journal, en espérant que quelqu’un puisse le comprendre.

La répression faisait penser à la Sainte Inquisition. Le moindre mot déclenchait une enquête, une arrestation et un emprisonnement pour des semaines et même des mois. De nouvelles lois, toujours plus dures, étaient promulguées pour chasser les puciphobes qui pouvaient être exécutés après un simulacre de procès.

Scipion nota de faire des recherches sur la « Sainte Inquisition » mais fut interrompu dans sa réflexion par Agnès qui entrait dans son bureau, non, ce n'était pas possible, il était toujours enfermé dans sa cellule.

Il cligna des yeux et réalisa qu'il avait dû s'endormir sur ses notes. Il rêvait. Mais le rêve avait été si réel...

Il se secoua pour se réveiller complètement et but un grand verre d'eau. La fatigue commençait vraiment à l'affecter. Il devait rester concentré.

Il continua sa traduction du quatrième cahier qu'il avait récupéré secrètement, non, cela non plus n'était pas encore arrivé. Il confondait le présent et le futur, la réalité et ce qu'il espérait accomplir.

Scipion réalisa avec inquiétude que son esprit commençait à dérailler après ces semaines d'isolement. Il devait tenir bon. Il devait finir son travail.

Il se força à se lever, fit quelques exercices pour réveiller son corps engourdi, s'aspergea le visage d'eau froide.

Puis il retourna à son bureau et se remit au travail avec une détermination renouvelée.

Mais Agnès arriva très excitée.

— Scipion, il faut absolument que tu me traduises ce texte.

— De quoi s’agit-il ?

— Je suis certaine que c’est un système d’équations pour susciter un trou de ver[1] qui permettrait de passer d’un espace-temps à l’autre, donc de remonter le temps et d’aller à une époque donnée à l’endroit choisi.

— La solution à tous vos problèmes ?

— Peut-être, j’espère. J’ai besoin des explications car je ne comprends pas tous les calculs.

— Bien. Je m’y attelle immédiatement.

[1] Un trou de ver est un "tunnel" théorique qui connecterait deux endroits éloignés de l'univers, permettant de voyager instantanément entre eux sans parcourir toute la distance. En 1935, Einstein et son collègue Nathan Rosen ont découvert que les équations de la relativité permettaient théoriquement l'existence de « ponts » dans l'espace-temps, ce qu'on appelle aujourd'hui les trous de ver ou « ponts d'Einstein-Rosen ».

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