Un Nouveau départ

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Dehors, non loin du vaisseau, Adam observait une dernière fois ce monde oublié, son regard captivé par les vestiges érodés d'une civilisation disparue. Il prenait soigneusement des notes sur son carnet holographique, dessinant des croquis précis des ruines dispersées autour du site d'atterrissage. L’obélisque qu’il avait découvert n’était qu’un fragment isolé d’un ensemble bien plus vaste, comme Seyra le lui avait indiqué. Près de son propre lieu d'atterrissage, dissimulées sous l'étreinte silencieuse de la végétation, d'autres structures anciennes se révélaient — les témoins émiettés d'une époque depuis longtemps éteinte.

Bien que rongées par l’érosion et recouvertes d’une flore inconnue, ces reliques frappaient Adam par leur caractère singulier. Malgré leur matérialité brute — de simples blocs de pierre —, une sophistication troublante, presque futuriste, transparaissait dans leur agencement. Quelque chose dans l'harmonie des lignes et la finesse de l'ouvrage défiait le temps lui-même.

Il fronça les sourcils, murmurant pour lui-même :

— C’est étrange… tout ceci semble si ancien… peut-être même… non, impossible…

Balayant ses doutes d’un mouvement d’épaule, il reprit son exploration. Se faufilant à travers les lianes épaisses et les branches basses, il pénétra dans ce qui restait d'un bâtiment en ruine. La structure, autrefois sphérique, était aujourd’hui éventrée, à moitié effondrée sur elle-même. Construite d’un seul bloc de pierre, sa surface lisse était percée d’innombrables ouvertures circulaires — peut-être d’anciennes fenêtres, aujourd’hui béantes sous l’assaut du temps.

Au cœur de cette carcasse silencieuse, Adam tomba sur une tablette de pierre, couverte de symboles identiques à ceux gravés sur l'obélisque. Incapable de les déchiffrer sur place, il décida de l'emporter avec lui. Peut-être que les bases de données de l'holobibliothèque d'Hedora pourraient lui offrir une clef de compréhension.

Avec précaution, Adam rangea l'artefact dans son sac, son cœur battant d’excitation et de questions sans réponse. À regret, il s’apprêtait à continuer son exploration, lorsqu'une voix familière résonna au loin, déchirant le silence des ruines.

— ADAM ! ADAAMMM !

Reconnaissant immédiatement Seyra, il abandonna à contrecœur ses recherches et fit demi-tour. Il l’aperçut bientôt, se tenant au milieu des vestiges, le visage tendu par l'urgence.

— Ouais, je suis là ! cria-t-il en s'approchant. Tout est prêt, j’imagine ?

— Exact, confirma-t-elle d'un signe de tête. On peut décoller. Mais il faut faire vite ! Kiran a vraiment besoin d'un médecin.

Adam jeta un dernier regard vers les antiques structures, son cœur tiraillé entre la soif de savoir et la priorité absolue : sauver son ami.

— Uuff… Dommage que nous n’ayons pas plus de temps... murmura-t-il en fixant les ruines une dernière fois.

Puis, se tournant résolu vers Seyra :

— Mais tu as raison. Kiran passe avant tout, allons-y !

— Tu pourras toujours revenir étudier ces lieux plus tard, une fois tout cela terminé.

— Peut-être bien, oui... Allez, hâtons-nous !

Dans le vaisseau, Kiran était installé sur la banquette circulaire de la salle de repos. Malgré la douleur qui pulsait dans sa jambe, il avait trouvé refuge dans un vieux comic terrien, déniché après quelques recherches infructueuses dans les archives holographiques de la petite bibliothèque de bord.

L’histoire, naïve et colorée, racontait les aventures de trois lapins — Snow, Cookie et Pop's — en quête d’un mystérieux cristal d’équilibre volé par le terrible chat Hélios. Leur mission : sauver le monde d’Animalia du chaos. Une fable de super-héros à l’ancienne, exactement le genre que Kiran adorait. Plongé dans sa lecture, il oublia un instant la douleur, trouvant enfin un moment de répit depuis le cauchemar d’Oberon V.

Le vaisseau qui s’apprêtait à quitter cette planète oubliée était un modèle de classe Daranienne. Bien que modeste, il témoignait de l’élégance technique propre à cette culture spatiale. Sa silhouette triangulaire offrait à la fois stabilité, maniabilité et un style distinctif. Chaque recoin du navire reflétait ce mélange subtil de fonctionnalité et de raffinement. La salle de repos, au centre du vaisseau, était circulaire et accueillante. En son cœur trônait une grande table ronde entourée de sièges moelleux. Une cuisine compacte mais bien équipée permettait de préparer de bons repas, tandis qu’une console multifonction connectée à l’Holonet brachial offrait accès à l’actualité, à des archives, ou même à des jeux vidéo. En face du canapé où Kiran s’était installé, une holotélévision complétait cet espace de détente. Deux sorties permettaient de quitter la salle. La première, vers l’avant, menait à un couloir bordé de modules techniques et de six capsules de sauvetage, débouchant sur la passerelle de pilotage. La seconde, à l’arrière, conduisait aux quartiers de vie : à droite, ceux du commandant de bord ; à gauche, les cabines de l’équipage, cinq couchettes séparées par des cloisons, une petite salle de bain au fond. Une échelle, au bout de ce même couloir, descendait à l’étage inférieur. Là, deux pièces se faisaient face : à droite, la salle des machines ; à gauche, un vaste atelier que Seyra avait transformé en espace de stockage. Entre elles, un sas de sortie, hermétique, permettait d'enfiler les combinaisons spatiales accrochées aux parois — six en tout. Ce sas, essentiel pour les activités extravéhiculaires ou les réparations, donnait directement sur la rampe d’accès extérieure du vaisseau.

Kiran, absorbé par les aventures du trio de lapins, se laissait emporter par l’histoire. Les péripéties des trois héros à fourrure, leur bravoure face à Hélios et leur quête pour restaurer l’équilibre d’Animalia lui offraient une évasion bienvenue. Le récit, bien que modeste, résonnait étrangement avec sa propre réalité : leur mission à lui et ses compagnons n’était pas moins périlleuse.

Tandis qu’il poursuivait sa lecture, des voix lui parvinrent depuis le pont inférieur. Il reconnut celles d’Adam et de Seyra, sans saisir leurs mots. Mais il comprit une chose : le moment du départ était enfin arrivé.

— Je prends les commandes, lança Seyra tout en passant devant le Neurorien. Adam, replie les trains d’atterrissage et régule le flux d’énergie vers les moteurs. Ce joujou est un peu capricieux au décollage. Une fois dans l’espace, ce sera plus stable. Et prépare le saut hyperspatial pour Hedora.

— Hmm, compris ! répondit Adam la suivant de prêt en déposant son sac avec précotion sur le sol de la salle de repos.

Le vrombissement sourd des moteurs résonna dans toute la structure. Une vibration continue parcourut le vaisseau tandis qu’il commençait doucement à s’arracher du sol, soulevant avec lui des plaques de terre et de poussière dans un grondement sourd. Peu à peu, il gagna de l’altitude, accompagné du chuintement mécanique des trains d’atterrissage qui se repliaient dans leur logement.

Un claquement sec retentit, confirmant leur verrouillage complet.

Le vaisseau s’inclina alors vers le ciel. Grâce aux compensateurs inertiels, l’équipage ne ressentit ni pression ni déséquilibre, malgré la manœuvre rapide. La montée s’accéléra, le bleu du ciel céda bientôt la place au noir profond de l’espace.

Quelques secondes plus tard, le navire quitta l’orbite de la planète et, dans un éclair silencieux, disparut dans le tissu de l’hyperespace.

Quelques minutes plus tard, alors que le vaisseau filait en hyperespace vers Hedora, Adam se replongea dans l’étude de la tablette retrouvée parmi les ruines.

Assis près de la console centrale, il sortit prudemment l’artefact de son sac, souffla doucement la poussière qui s’y était déposée, puis le nettoya à l’aide d’un tissu en microfibre. Les symboles gravés sur la pierre, similaires à ceux de l’obélisque, ressemblaient à un langage inconnu, peut-être un système proto-écriture. Sans équipement archéologique digne de ce nom, l’analyse restait limitée. Il ne pouvait ni identifier la provenance exacte de la roche, ni dater précisément sa création. Mais une idée lui vint.

Il saisit l’holophone de Seyra, y lança une application d’analyse spectrométrique rudimentaire, espérant obtenir au moins une estimation approximative — ne serait-ce qu’un ordre de grandeur.

La tablette s’illumina sous le scan, un bip sonore retentit, puis une voix synthétique s’éleva dans le silence du vaisseau :

Estimation d’âge : environ 1,02 milliard d’années.

Adam resta figé.

— Quoi... ?

Kiran, toujours plongé dans son comic, releva lentement la tête, interloqué.

— Ca viens de dire… un milliard ?

Adam ne répondit pas. Il relança l’analyse, une fois. Puis une deuxième. Puis une troisième.

Le résultat ne variait pas.

Estimation d’âge : 1,02 milliard d’années.

— Ce n’est pas possible… murmura-t-il.

Kiran se leva, boitillant légèrement, pour regarder par-dessus son épaule.

— Adam, ce genre d’analyse est super basique, tu le sais. L’appareil peut facilement se planter s’il y a eu des altérations magnétiques ou des contaminations radioactives...

— Je sais, répondit Adam, les yeux toujours rivés sur l’écran. Mais même avec une marge d’erreur énorme, même si c’est imprécis de deux ou trois cents millions d’années... On parle d’un artefact qui pourrait dater d’avant tout ce qu’on connaît.

Il leva lentement les yeux vers Kiran.

— Plus vieux que les Esthérian’s eux-mêmes.

Le silence qui suivit fut plus parlant que n’importe quelle analyse.

— Peut-être que les archives d’Eamon contiennent un indice… lança Adam, songeur.

— C’est possible, admit Kiran. Mais concentre-toi surtout sur l’Ascendium et les Esthérian’s. Ce truc… aussi étrange soit-il, reste secondaire pour l’instant.

Adam s’installa devant le terminal de l’Holonet, les doigts flottant au-dessus du clavier holographique. Grâce aux anciens codes d’accès d’Eamon, il se connecta à l’espace personnel de recherche du défunt archéologue. Deux objectifs se partageaient dans son esprit : percer les secrets des Esthérian’s… et comprendre l’origine de cette tablette.

Il décida de commencer par l’artefact.

Plongé dans les archives numériques, il consulta les rapports et bases de données sur les plus anciennes civilisations connues du Bras d’Orion. Rien ne remontait au-delà de 300 000 ans. Quelques cultures disparues approchaient les 270 000, mais toutes étaient bien plus jeunes que les Esthérian’s. Et aucune mention, nulle part, d’un objet pouvant remonter à un milliard d’années.

— Non… rien d’aussi vieux, murmura-t-il, les yeux fixés sur l’écran.

— Je m’en doutais, répondit Kiran. Franchement, Adam, comment un artefact aussi ancien pourrait exister ? Tu réalises ? Un putain de milliard d’années… ça en ferait peut-être la première civilisation du Bras d’Orion.

— C’est possible, ou du moins… concevable, admit Adam.

— Mais enfin, c’est mille fois plus vieux que les Esthérian’s ! Ça remettrait en question toute notre chronologie. Je suis sceptique.

— Tu n’as pas tort… mais la galaxie a presque quatorze milliards d’années. Qu’une civilisation soit apparue un milliard d’années plus tôt que les autres n’a rien d’impossible. Peut-être qu’ils n’ont jamais quitté leur planète. Peut-être que c’était une première tentative de la vie intelligente… un essai abandonné par l’évolution.

— Plausible, admit Kiran. Mais sans données supplémentaires, on n’en saura rien.

Adam hocha lentement la tête, un peu déçu mais pas résigné. Il se retourna vers l’interface et recentra sa recherche sur les Esthérian’s. Il n’avait peut-être rien trouvé sur l’artefact pour l’instant, mais son instinct lui soufflait que ce mystère-là reviendrait tôt ou tard sur le devant de la scène. L’humain commença à parcourir le journal de bord d’Eamon Fedrus. Ce document, fruit de décennies de recherches passionnées, recensait tous les sites connus, artefacts, inscriptions et reliques attribués aux Esthérian’s. Une civilisation d’une telle envergure avait forcément laissé une multitude de témoignages derrière elle, pensait instinctivement Adam. Pourtant, en feuilletant les entrées une à une, il déchanta rapidement.

Le recueil n’évoquait qu’une poignée de lieux, éparpillés dans le Bras d’Orion. Aucun lien clair, aucune piste cohérente ne se dégageait. Mais ce qui troubla Adam par-dessus tout, c’était leur dispersion : ces sites n’avaient aucune connexion géographique ou culturelle apparente. Aucun motif. Aucune logique.

— C’est quand même étrange... murmura-t-il. Mars, une lune de Taraksis, Lumnia, Darania, Oberon V... tout est aux antipodes. Aucun n’est voisin. Pourquoi ? Et puis, comment une civilisation aussi avancée a-t-elle pu laisser si peu de traces ?

Dépité, il se laissa retomber contre le dossier de son fauteuil et poussa un long soupir. Le journal du vieux Fedrus semblait mener dans une impasse. Il resta là un moment, silencieux, les pensées enchevêtrées autour de ce mystère frustrant.

— Alors ? Tu trouves quelque chose ? lança Kiran depuis sa banquette, sans lever les yeux de son comic.

— Franchement ? Rien. La répartition des sites n’a aucun sens. Et ils sont rares, trop rares... Fedrus a passé l’essentiel de sa vie à traquer les Esthérian’s, et voilà tout ce qu’il a trouvé ? Même si le Consortium limite les fouilles, il aurait dû en rester bien plus.

— “Limite” ? Tu plaisantes ! Ils nous ont attaqués sans sommation, je te rappelle, répondit Kiran en redressant ses oreilles pointues, visiblement agacé.

— Certes... admit Adam. Mais quelque chose ne colle pas. Où sont les traces fossiles ? Les artefacts de transition ? Et surtout, pourquoi ce vide entre la disparition des Esthérian’s et l’apparition des premières civilisations connues ? Un fossé de vingt à cinquante mille ans, totalement vide… et rien avant non plus. Pas une seule culture concurrente. Pas un seul vestige.

Il secoua lentement la tête.

— L’hégémonie des Esthérian’s, c’est tout. Inutile d’aller chercher plus loin, conclut Kiran avec fatalisme.

— Sans doute que je me pose trop de questions… répondit Adam dans un souffle.

Mais malgré ses mots, il reprit la navigation dans les données, bien décidé à creuser encore. Il passa en revue les documents, scans, relevés topographiques, traductions fragmentaires. Il cherchait quelque chose, n’importe quoi, qui pourrait éclairer la nature profonde de cette civilisation aussi fascinante qu’insaisissable.

Puis, par hasard, il tomba sur une entrée moins formelle. Pas un rapport, ni une analyse structurée : une simple note personnelle. Un extrait du journal privé de Fedrus, sans date, probablement jamais destiné à être lu. Adam fronça les sourcils, intrigué. C’était une réflexion — un ensemble d’hypothèses, d’interrogations sur les absences flagrantes dans les fouilles. À mesure qu’il lisait, il comprenait que son mentor s’était lui aussi longtemps heurté à ce vide. Et qu’il n’avait jamais trouvé de réponse satisfaisante.

La note avançait une idée dérangeante : et si ce vide était intentionnel ? Selon Fedrus, les Esthérian’s auraient pu, en atteignant un certain degré de maîtrise technologique, dissimuler leur présence. Soit par des dispositifs avancés de camouflage planétaire, soit — hypothèse plus radicale — en détruisant volontairement les traces de leur civilisation. Par choix. Par peur. Ou peut-être pour protéger quelque chose. Dans un paragraphe plus elliptique encore, Eamon évoquait une intuition — une folie, comme il l’appelait lui-même. Et si… quelque part, au sein du Bras d’Orion, les Esthérian’s s’étaient effacés non pas pour mourir, mais pour survivre ? Et s’ils vivaient encore, cachés aux yeux de tous ?

— Pourquoi se cacher ? Survivre aux silhouettes de la fresque, peut-être… mais survivre jusqu’à aujourd’hui sans jamais refaire surface ? C’est absurde… Trop fou, trop improbable…

Adam passa ses mains dans ses cheveux, puis les plaqua contre son visage, frustré.

— Encore une impasse... pensa-t-il en se prenant la tête à deux mains.

Il resta ainsi quelques secondes, immobile, puis reprit ses recherches presque machinalement. Et soudain, son regard s’arrêta sur un dossier, à moitié enfoui dans l’arborescence des fichiers. Son titre l’intrigua immédiatement : « Pour celui qui viendra après »

Il ouvrit l’archive.

Ce qu’il découvrit n’était pas un simple rapport, mais une lettre. Des notes manuscrites, personnelles, empreintes d’une émotion à peine contenue. Dès les premières lignes, son cœur se serra.

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