Une ligne de fracture

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Elle se glissa aussitôt dans la foule, disparaissant entre les flux de voyageurs comme une ombre. Adam la suivit du mieux qu’il pouvait, peinant à maintenir le rythme. L’agilité de Seyra dans ce genre de situation était flagrante : elle se mouvait avec une précision chirurgicale, écho de son passé dans les opérations clandestines d’Avalora. Lui, en revanche, devait sans cesse se frayer un chemin entre les passants, tentant de ne pas la perdre de vue.

Quelques minutes plus tard, Seyra repéra Virell qui s’était arrêté non loin d’un distributeur de boisson. Elle s’approcha, calme, posée, et l’aborda doucement.

— Excusez-moi… vous êtes bien du quartier médical, n’est-ce pas ? demanda-t-elle avec un ton mesuré.

— Qu’est-ce que… ? Qui êtes-vous ? répondit l’homme en se retournant, surpris.

— Nous avons un ami à l’intérieur. On nous a dit que tout était fermé pour maintenance, mais… vous sembliez en savoir plus. On cherche juste à comprendre.

L’Hedorien jeta un rapide coup d’œil autour de lui, visiblement tendu. Son regard inquiet parcourut les murs, les caméras, puis les passants.

— Je… je suis désolé. Je ne peux pas parler de ça. Pas ici.

Adam, qui s’était approché, le détailla rapidement. L’Hedorien était impressionnant. Grand, élancé, mesurant sans doute près de 2m50, il dégageait une prestance à la fois noble et fragile. Sa peau, lisse et pâle, oscillait entre le vert clair et un bleu gris discret, presque nacré à la lumière artificielle de la station. Son cou, long et souple, soutenait une tête au crâne légèrement allongé, aux contours symétriques. Ses yeux entièrement noirs, profonds comme l’espace, étaient empreints d’une nervosité sincère. Ses bras fins terminaient en quatre doigts délicats, qu’il tordait inconsciemment comme pour contenir son trouble.

Seyra baissa d’un ton, pressante mais sans agressivité.

— Écoutez. On ne travaille pas pour eux.

— Ça ne change rien, murmura Virell. Il y a des choses que vous ne devriez pas vouloir savoir… surtout ici.

Il s’apprêtait à tourner les talons, mais son regard croisa celui d’Adam. Quelque chose dans les yeux du jeune humain le fit hésiter une seconde.

— Je suis médecin, ajouta-t-il à mi-voix. Ce qu’il se passe là-dedans n’a rien à voir avec une panne. Ce sont des décisions politiques, pas médicales.

Il marqua une pause, puis conclut :

— Si vous tenez vraiment à comprendre, allez à la station de maintenance K-Lambda 3, niveau inférieur. Mais ne dites à personne que je vous ai parlé.

Et sur ces mots, il disparut rapidement entre deux piliers d’acier, avalé par la foule.

— Direction K-Lambda 3. On trouvera peut-être enfin des réponses, murmura Seyra.

Le duo s’enfonça dans la foule, se glissant entre les passants comme des ombres silencieuses. Après avoir traversé plusieurs corridors de transit, ils atteignirent un ascenseur réservé au personnel technique. La cabine descendit sans un bruit, s’enfonçant lentement vers les niveaux inférieurs.

Dès l’ouverture des portes, le contraste fut brutal.

La magnificence de Prisma s’était évaporée. Ici, tout n’était que gris métallique, angles rugueux et lumière fatiguée. Les néons au plafond diffusaient une clarté pâle, jaunâtre, qui peinait à dissiper l’obscurité ambiante. L'air semblait plus lourd, saturé d’humidité. Les murs suintaient légèrement, dégageant une odeur âcre de moisissure, de métal rouillé et de circuits brûlés.

Des buses de ventilation crachaient une fine brume impure, chargée de poussières techniques. On entendait des gouttes tomber au loin, accompagnées du ronronnement fatigué des machines d’entretien.

Les rares personnes qu’ils croisèrent marchaient lentement, les traits tirés, le regard bas. Sous la surface brillante de la station, la misère s’était installée en silence. Adam sentit une pointe de malaise grandir en lui. Prisma, si parfaite vue d’en haut, n'était qu’un masque — et ce niveau en était l’envers.

Après plusieurs minutes de marche à travers ce labyrinthe industriel rongé par le temps, Seyra ralentit le pas. Une porte métallique usée, marquée K-Lambda 3, oscillait faiblement sur ses rails, mal entretenue. Une faible lumière filtrait à travers, presque timide.

Ils pénétrèrent dans une salle exiguë, jadis dédiée à la maintenance technique, aujourd’hui transformée en point de rendez-vous clandestin.

À l’intérieur, trois silhouettes les attendaient.

Virell était là, nerveux mais debout, les traits tirés. À ses côtés se tenait un Neurorien, au port altier malgré sa mine fatiguée. Il portait encore l’uniforme bleu nuit de la police hedorienne, mais un brassard noir avait été noué sur son bras gauche — un geste symbolique de contestation silencieuse. Sa plaque de grade était absente. Son regard, d’un violet sombre, scrutait Seyra avec prudence, mais sans hostilité.

— Voilà donc les curieux, grogna-t-il d’une voix rauque mais mesurée.

— Et vous êtes… ? demanda Adam, encore essoufflé.

Eraz Senn. Officier de sécurité publique... du moins, je l’étais, avant que penser par moi-même devienne un crime.

À leurs pieds, un droïde médical d’ancienne génération, visiblement rafistolé à plusieurs reprises, émettait de faibles clignotements. Il se tenait immobile, en veille, prêt à servir au besoin.

Seyra fronça les sourcils.

— Pourquoi un policier comme vous accepterait de se mouiller dans une affaire pareille ?

— Parce que ce qui s’est passé dans ce quartier n’est pas une “mesure sanitaire” comme on le prétend. C’est un nettoyage administratif. Et parce que je n’ai pas signé pour couvrir ce genre de saloperie !

— Si ce n’est pas une mesure sanitaire… alors c’est quoi, exactement ? demanda Adam, son regard planté dans celui de l’officier.

— Qu’est-ce que vous entendez par “nettoyage” ?

Le Neurorien ne répondit pas tout de suite. Son visage se referma, ses mâchoires se crispèrent légèrement. Il jeta un regard vers la porte, puis vers Seyra, comme s’il évaluait leur degré de dangerosité… ou de fiabilité.

— Vous saurez tout, bientôt, dit-il enfin. Mais pas encore. Il croisa les bras.

— On attend encore quelqu’un. Et je ne parle que quand tout le monde est là.

Seyra s’assit sur un banc métallique rongé par la rouille, placé au milieu de cette pièce exiguë aux allures de chantier abandonné. Le sol était jonché de débris : tuyaux entassés, câbles effilochés, plaques de métal cabossées. L'air sentait la poussière, l'huile stagnante, et le renfermé. Quelques lampes grésillaient faiblement au plafond, projetant une lumière vacillante.

Adam, lui, ne tenait pas en place. Il faisait les cent pas, ses bottes claquant doucement sur le sol nu, tentant de chasser l’impatience qui lui mordait les nerfs.

Puis, enfin, après de longues minutes tendues, une silhouette glissa discrètement par l’entrée.

Une femme Hedorienne.

Elle referma aussitôt la porte derrière elle, jetant un regard nerveux autour d’elle. Elle était amaigrie, fatiguée, son teint verdâtre tirant vers le gris. Des cernes creusaient son visage, et dans ses yeux brillaient une détresse à peine contenue.

— Te voilà enfin, Miralia… j’ai cru qu’il t’était arrivé quelque chose, murmura Virell en s’approchant vivement d’elle, lui prenant les mains.

— Non… ça va. Je voulais juste m’assurer de n’être suivie par personne, dit-elle d’une voix brisée, avant de relever les yeux. — Eraz… tu es venu…

— Je ne pouvais pas t’abandonner, répondit l’officier, plus doucement qu’il ne l’aurait voulu.

Un court silence s’installa, presque solennel.

Puis la voix glacée de Seyra brisa l’instant :

— Bon. Maintenant que tout le monde est là… vous allez nous dire ce qu’il se passe ici, oui ou non ?

Miralia sursauta, découvrant pour la première fois la présence des deux humains. Elle recula d’un pas, surprise.

— Des humains ?! Que font-ils ici ? lança-t-elle, sur la défensive.

— Ce ne sont pas des ennemis… Ce sont des alliés. Enfin… je l’espère, dit Virell d’une voix basse, incertaine.

— Ce ne sont pas des espions, en tout cas, confirma Eraz. Ils veulent comprendre. Comme nous tous. Comme tous ceux qu’on laisse dans l’ignorance, là-haut.

Miralia hocha lentement la tête. Elle s’apprêta à parler, mais un vertige soudain la faucha. Ses jambes fléchirent sous elle — Virell la rattrapa de justesse.

— Miralia !

— Ça va… je vais bien… souffla-t-elle.

— Assieds-toi. Tu fais trop d’efforts, surtout dans ton état.

Il la guida doucement jusqu’au banc où Seyra s’était tenue un peu plus tôt. Il l’aida à s’asseoir. Seyra, les bras croisés, observait la scène en silence. Quelque chose dans la détresse de cette femme la heurta. Une brève étincelle de compassion perça sa posture froide. Mais plus encore que la souffrance, c’était l’injustice qui la faisait bouillir. Pourquoi cette femme — apparemment malade — n’était-elle pas prise en charge ? Pourquoi le quartier médical était-il condamné au silence ?

— Très bien… alors qu’est-ce qu’il se passe ici, exactement ? demanda-t-elle enfin, sa voix sèche mais contrôlée.

Virell inspira lentement.

— Tout a commencé il y a un peu plus d’une semaine. Un vaisseau civil est arrivé en urgence depuis une planète sauvage. Il transportait une dizaine de passagers… et parmi eux, certains étaient infectés par une maladie inconnue.

Il marqua une pause, comme s’il revivait la scène.

— Les autorités ont d’abord mis en place des mesures de quarantaine : isolations des infectés, filtration des visites, accréditation spécifique, toute personne en contact de loin ou de prêt mise à l'isolement, transfert des patients présent avant l'arrivé sur Hedora. Mais tout à vite dégénéré.. la situation était hors de controle..

— Et au lieu d’alerter la population… ils ont muselé l’information, souffla Seyra.

— Exactement. Le Consortium a décrété un silence total. Aucun communiqué. Aucune alerte. Ils ont verrouillé l’aile... et ont envoyé des patrouilles.

— Des patrouilles pour... “nettoyer” ? demanda Adam, la gorge serrée.

Virell acquiesça.

— Oui. Ils éliminent tous les porteurs de la maladie, sans distinction. Les corps sont incinérés, les restes... jetés dans le vide.

Un silence glaçant suivit. Miralia baissa la tête, tremblante.

— Pourtant, reprit Virell, une autre solution existe. Mais ils la refusent.

— Une autre solution ? Vous avez trouvé un traitement ? demanda Seyra, soudain plus alerte.

— Je… je pense être proche d’une formule qui fonctionne, oui. Mais je dois confirmer son efficacité. Et pour cela, il me faut examiner une patiente particulière. La seule à qui j’ai pu administrer ce traitement avant d’être expulsé...

Il baissa les yeux, la gorge nouée.

— Cette patiente… c’est ma fille, dit Miralia dans un souffle. Ma petite fille.

Adam et Seyra restèrent un instant figés.

— Votre fille… ?

— Elle n’a que six ans… Si les soldats la trouvent… Elle ne survivra pas. Sa voix se brisa. Elle prit sa tête entre ses mains et éclata en sanglots silencieux.

Seyra, serrant les poings, s’approcha doucement. Elle posa une main sur l’épaule de Miralia.

— Je suis désolée. Vraiment. La cruauté du Consortium… n’a aucune limite.

Eraz, jusqu’ici silencieux, redressa la tête.

— On doit trouver un moyen d’entrer dans le quartier confiné.

— Et faire quoi, exactement ? rétorqua Virell, abattu. On est médecins, civils... Miralia est épuisée. Et vous, vous ne savez pas ce que vous risquez.

Adam s’avança, les yeux pleins d’une détermination nouvelle.

— Alors on y ira, nous. Il croisa le regard de Seyra.

— Nous sauverons votre fille.

— Adam ? On peut parler ? Juste toi et moi. Maintenant.

Elle n’attendit pas sa réponse. Elle l’attrapa par le bras et le tira hors de la pièce d’un pas sec, lançant un bref geste de la main en direction du groupe — une promesse de retour.

Une fois dans un couloir vide, à l’écart, elle se retourna brusquement, les mâchoires crispées.

— Qu’est-ce que tu fous, bordel ?!

— Je les aide. C’est tout. répondit Adam, calme. Trop calme.

— Non, ce n’est pas tout. On n’est pas là pour jouer les héros ! Avalora ne fait pas dans le sauvetage improvisé, on révèle les vérités, on alimente le doute, on expose les abus — on ne sauve pas des civils en cavale sur un coup de tête !

— Et si personne ne les aide, alors quoi ? On laisse une gamine mourir pour ne pas compromettre un plan ? On attend le bon moment, bien au chaud dans notre silence ?

— Tu crois que ça ne nous tue pas déjà ? Tu crois qu’on n’a jamais eu envie d’agir ? Mais si on crève maintenant, ici, avec eux… alors tout s’arrête. Le Consortium gagne. Et cette fillette, elle crève quand même. Et la suivante aussi.

-Et jusqu'ici, que cela a t-il apporté ? Hein, dis moi Seyra ? Quoi ? Le Consortium est toujours aussi fort non ?

-Le moment viendra Adam ! Ce n'est pas quelques chose qui change immédiatement, il faut du temps, ce ne sera peut-être pas pour nous mais pour ceux qui viendront après !

Un silence. Dense. Lourd en suspension, s'installa.

Adam baissa brièvement la tête. Lorsqu’il la releva, son regard n’avait plus la même chaleur. Il n’y avait pas de colère. Pas de fureur.

Seulement un calme étrange. Un calme empli de froid qui ne lui ressemblait pas.

— Je n'ai besoin de personne, reste ici alors.

Sa voix était posée, sans éclat. Mais dans ce ton neutre, il y avait quelque chose de nouveau. De dérangeant.

Seyra le fixa. Et un frisson, presque imperceptible, lui passa dans l’échine.

Il n’était pas menaçant. Pas violent. Mais il n’était plus exactement lui non plus.

Quelque chose en Adam venait de glisser. Une faille invisible s’était ouverte, et derrière… une froideur qu’elle n’avait jamais vue. Pas de rage. Pas de feu. Juste une volonté nue, dénuée d’émotion. Tranchante comme une lame.

— Si quelqu’un s’interpose… alors ce sera un obstacle. Rien de plus.

Ce n’était pas une menace. Pas vraiment. C’était pire : une vérité, énoncée comme une simple loi de la nature.

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