Une Plongée dans les ténèbres

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Seyra sentit son souffle s’accrocher dans sa gorge. Elle avait vu des gens sombrer, des fanatiques, des idéalistes broyés par leur propre cause. Mais Adam… lui… c'était différent.

Droit. Sourd. Glacial.

— Adam… murmura-t-elle, presque tremblante.

Il se détourna, prêt à repartir.

Seyra resta figée un instant. Son cœur battait trop vite.

Et soudain, une pensée s’imposa à elle : "Je dois le suivre… ou le surveiller ?"

Elle inspira, profondément. Puis :

— D’accord… On va la sauver. Mais elle n’alla pas plus loin.

Il ne se retourna même pas.

— Bon... on va le faire, souffla Seyra. Vous avez un moyen de pénétrer dans le quartier médical ?

Eraz hocha lentement la tête.

— On en a un. Pas idéal. Pas propre. Mais il existe.

— Je sens que je vais le regretter… lança Seyra en croisant les bras. C’est quoi, ton plan ?

— Le vide-ordures, répondit-il sans détour. Si vous remontez par le conduit principal, vous atteindrez directement le secteur médical. Mais vous aurez… allez, quinze minutes avant l’activation du sas d’expulsion.

Adam fronça les sourcils.

— Attendez, quoi ? Les ordures sont balancées dans le vide spatial ? Et Hedora qui se vante d’être un modèle écologique ?

— Comme le Consortium, j’imagine, répondit Eraz avec amertume. Beaucoup de discours, peu de scrupules. Officiellement, les déchets sont “désintégrés dans une chambre ionique haute température avant évacuation inertielle”. En vrai, on crame tout et on balance les restes.

— Charmant, grimaça Adam. Donc faut pas traîner dans le conduit, sinon on finit désintégrés avec les sacs poubelle.

— Exactement. Et pas de lumière là-dedans, évidemment. Une vraie promenade de santé.

— Je suppose que ce n’est pas tout, vu ta tête, ajouta Seyra.

Eraz jeta un coup d’œil vers Miralia, qui hocha doucement la tête. Il reprit, plus grave :

— Il y a un autre détail. Vous devez savoir… cette petite fille, ce n’est pas une Hedorienne ordinaire. Son père est Azarien.

Seyra se figea.

— Quoi ? Une hybride ? Mais… le Consortium interdit toute union interespèces non autorisée. C’est considéré comme une “violation biologique de l’ordre naturel”.

— Et les hybrides comme elle sont traqués, effacés, ajouta Eraz. S’ils découvrent sa nature, ce ne sera pas une exécution médicale. Ce sera une purge.

Un silence lourd s’abattit sur la pièce. Seyra, pâle, se tourna vers Adam, déjà prêt à se lancer.

— Et merde... souffla-t-elle. On ne fait vraiment jamais dans la simplicité, hein ?

— Vous allez avoir besoin de ça, dit Eraz en tendant un petit appareil noir aux formes anguleuses. Un grappin magnétique. Léger, silencieux. Il vous permettra de remonter jusqu’à l’étage supérieur du conduit. Et évidemment… aucune arme. Si vous blessez quelqu’un, même par accident, vous compromettez toute la mission. Compris ?

— Compris, répondit Adam en attrapant le grappin.

— Suivez-moi. Je vous conduis à l’entrée du vide-ordures. Je vous attendrai là avec la petite… si vous revenez.

Le Neurorien les guida à travers les entrailles délaissées de la station K-Lambda 3. Le trio progressa dans un dédale de couloirs sombres et rouillés, éclairés par de rares néons pulsant faiblement, certains grésillant au rythme des fluctuations de courant. L’air devenait de plus en plus lourd, imprégné d’une humidité stagnante et d’effluves métalliques.

Ils débouchèrent enfin dans une pièce exiguë et sombre, nue, à l’exception d’un mur au fond percé d’une trappe carrée. Elle mesurait environ cinquante centimètres de côté, encastrée dans la paroi comme un oubli de maintenance. La rouille en rongeait les contours. Le loquet d’ouverture, lui, semblait n’avoir pas été manié depuis des années.

Eraz s’en approcha et, d’un geste sec, tira sur la poignée manuelle. Un bruit de crissement grinça dans l’air, aussitôt suivi d’un souffle putride. Une vague d’air fétide, lourde d’exhalaisons de déchets organiques et d’humidité, se déversa dans la pièce. Seyra recula d’un pas, un haut-le-cœur crispant sa mâchoire.

— Charmant… souffla-t-elle, une main devant le nez.

Sans répondre, Eraz glissa son bras dans l’ouverture et enclencha le grappin magnétique. Dans un sifflement discret, le câble fila vers le haut à une vitesse fulgurante, disparaissant dans le conduit obscur. Un cliquetis sourd résonna un instant plus tard, confirmant l’ancrage du grappin à l’étage supérieur.

— Il est fixé. Voilà votre porte d’entrée, dit Eraz en se redressant. Vous aurez quinze minutes à partir du début du cycle. Ensuite… le sas s’ouvre et tout ce qu’il contient est désintégré. Ne soyez pas dedans quand ça arrive.

Adam et Seyra échangèrent un regard. Il n’y avait plus de retour en arrière.

— C’est pas un plan… c’est une ordure d’opération, marmonna Seyra en activant le verrouillage de ses gants.

— Alors allons fouiller les poubelles, répondit Adam avec un demi-sourire tendu.

Ils se glissèrent dans la trappe, l’un après l’autre, avalés par l’obscurité fétide du conduit.

Les quinze minutes qui leur avaient été accordées défilèrent avec une implacable rapidité.

Seyra fut la première à atteindre l’extrémité du vide ordure. Elle se hissa tant bien que mal jusqu’à la sortie supérieure, repoussant un couvercle crasseux à demi scellé. Elle se glissa dans l’interstice étroit, haletante, les bras endoloris.

Adam suivait de près.

Mais au moment même ou il atteignait la fin du câble, un claquement sourd retentit dans les profondeurs du conduit. La ventilation s’interrompit brusquement, laissant place à un silence oppressant, aussitôt brisé par un second bruit, plus inquiétant encore : la trappe d’accès inférieure venait de se verrouiller avec une brutalité hermétique.

Seyra comprit instantanément.

Elle se retourna, saisit la trappe supérieure qu’elle venait à peine d’ouvrir, et, avec un grognement de douleur, tenta de la retenir. Ses bras tremblaient sous l’effort, ses doigts glissants agrippés à la poignée, luttant contre le mécanisme automatique qui voulait la refermer.

— Dépêche-toi, Adam ! cria-t-elle, les mâchoires serrées.

Adam força l’allure, chaque muscle tendu à l’extrême. Le conduit semblait rétrécir autour de lui. Dans un ultime élan, il bondit, bras tendus, se projetant vers la sortie alors que la trappe se refermait centimètre par centimètre.

Le métal grinça. Les articulations de Seyra cédèrent.

Et Adam, dans un souffle désespéré, réussit à se faufiler juste à temps. Il roula au sol, échappant de peu à la fermeture brutale du sas. La trappe se referma dans un fracas métallique, tranchant l’air comme un couperet.

Puis, un souffle bref, lourd, emplit l’espace.

Un bruit de dépression violente retentit dans le conduit désormais scellé. Derrière eux, l’atmosphère était déjà en train d’être purgée.

Seyra s’effondra un instant contre le mur, à bout de souffle, le cœur battant à tout rompre.

— Par toutes les étoiles… murmura-t-elle, les mains tremblantes.

— Merci… balbutia Adam, encore allongé, le souffle court.

Ils étaient passés. Juste à temps.

— C’était moins une… murmura Seyra en reprenant son souffle. J’espère que tout ce raffut n’aura pas attiré l’attention.

— On le saura bien assez tôt, répondit Adam, se redressant avec un grognement de douleur. Bon… et maintenant ? On va où ?

— Tu poses la question ? C’est toi qui as voulu accepter cette mission suicidaire. J’aurais pensé que tu aurais… au moins un plan, non ? Bon je passe devant suis moi ! Dit-elle en jetant un regard bref vers le conduit condamné.

Adam ne répondit pas. Il jeta un bref regard en coin à Seyra. Malgré son ton sec, il sentait qu’elle n’était pas totalement contre cette mission, mais qu’elle luttait encore contre ses principes — ou contre sa peur. Il ne dit rien. Il se contenta d’avancer, de la suivre.

— Par là, dit-elle d’un ton ferme.

Elle ouvrit une porte de service, qui glissa lentement dans les parois métallique en un sifflement presque inodible. Un couloir se dévoila dans la pénombre : silencieux, vide… et sinistrement figé. Les lumières, autrefois blanches et douces, clignotaient sporadiquement, projetant des ombres tremblantes sur les murs. On aurait dit un lieu abandonné en pleine urgence.

Des brancards flottaient encore en suspension au milieu du passage, vides. Certains étaient renversés. Des poches de perfusion pendaient, dégonflées, à moitié arrachées de leurs supports. Des râteliers de médicaments avaient été laissés là, à l’abandon, comme si le personnel avait fui… ou disparu en un instant.

Seyra progressa à pas lents, accroupi, longeant les murs pour éviter de passer devant les chambres vitrées trop ouvertement. Elle jetait des coups d'œil rapides à l'intérieur des salles, à la recherche du moindre signe de vie.

Mais partout, le même spectacle : le vide. Des lits défaits. Des équipements médicaux encore allumés, bourdonnant doucement dans l’absence. Pas un bruit humain. Pas une respiration.

— Rien… siffla t-elle en vérifiant qu'Adam etait toujours derrière elle

Il s’avança à son tour, l’expression fermée.

— On arrive peut-être trop tard, dit-elle à voix basse. Malheureusement.

— Attends… t’as entendu ? murmura Adam, soudain figé.

— Quoi ? Y’a rien, personne…

— Si… écoute. Quelqu’un approche.

Un son métallique, sourd, brisa le silence. Des pas lourds, rythmés, résonnaient dans le couloir, frappant les dalles comme autant de coups de marteau dans un mausolée.

Adam n’attendit pas. Il attrapa Seyra par le poignet et la tira vivement à l’intérieur d’une chambre voisine. En silence, ils se glissèrent dans un placard de rangement, étroit et sombre, refermant la porte derrière eux aussi lentement que possible. À peine un souffle osait s’échapper de leurs lèvres.

Les pas s’approchaient. Lents. Précautionneux. Chaque résonance sur le sol se répercutait dans leur cage thoracique comme un compte à rebours.

La porte de la chambre s’ouvrit dans un chuintement hydraulique discret.

Quelqu’un entra.

Ils pouvaient entendre sa respiration, amplifiée par le filtre vocal d’un casque militaire. Il balaya la pièce de ses capteurs, lentement, méthodiquement.

— J’aurais juré avoir entendu du bruit… marmonna la voix déformée, basse. Rien ici. Peut-être plus loin…

Un second soldat appela au loin :

— Par là ! La porte de service est entrouverte !

— J’arrive, répondit le premier, déjà en train de faire demi-tour.

Ses pas s’éloignèrent, s’atténuant peu à peu dans les profondeurs du couloir.

Seyra lâcha un soupir tremblant.

— Une patrouille… On l’a échappé belle.

— La porte de service… C’est celle qu’on a utilisée, non ? chuchota Adam.

— Oui… merde. On l’a laissée ouverte. Ils vont forcément piger que quelque chose cloche.

— Chut.

Sans même réfléchir, Adam plaqua doucement sa main sur la bouche de Seyra, ses yeux rivés vers la fente du placard.

Les bruits de pas revinrent. Plus rapides. Plus nombreux.

— Quelqu’un est entré dans la zone ! Déclenchez l’alerte si besoin ! cria une voix dans un écho lointain.

— Merde… souffla Seyra en repoussant la main d’Adam. On est grillés. Faut qu’on se tire d’ici, on n’a plus le choix…

— Pas encore, répondit Adam, le regard fixé sur l’extérieur.

Quoi ?! siffla-t-elle entre ses dents. Tu veux te faire descendre ?! On est repérés, c’est fini, on dégage — maintenant ! C’est beaucoup trop risqué !

— On est venus pour sauver cette petite, et on n’a encore rien tenté. On ne part pas tant qu’on ne sait pas.

— Adam, ouvre les yeux ! Y’a personne ici ! Si elle était là, elle y est plus… Ils l’ont butée, incinérée, balancée dans le vide comme les autres ! Et maintenant, si on reste, on sera les suivants ! Tu veux crever pour une gosse déjà morte ?!

Elle sortit brusquement du placard, tourna en rond dans la pièce sombre comme un fauve piégé, les mains crispées dans ses cheveux. La panique la gagnait, et la tension bouillonnait sous sa peau.

— On a assez d’infos. On rentre. On leur dira que c’était trop tard. Personne nous contredira. Tu entends ? On a fait ce qu’on a pu. C’est fini.

Adam ne bougea pas. Il restait là, dans l’ombre, immobile. Inflexible.

— Tu pars si tu veux, lâcha-t-il enfin, d’un ton bas. Mais moi, je continue.

Ses mots tombèrent comme une lame. Calmes. Résolus.

Seyra s’immobilisa, le fixa avec un mélange d’incrédulité et d’épuisement. Elle n’arrivait plus à le suivre. Ce regard qu’il avait… Ce n’était plus de l’idéalisme. C’était autre chose. Quelque chose d’obsessionnel. D’irrévocable.

Et ça la glaça.

Adam s'élança dans le couloir, ses pas silencieux mais déterminés. Pris de court, Seyra n’eut d’autre choix que de le suivre, entraînée malgré elle dans cette fuite en avant qu’elle n’approuvait pas. Il avançait vite, sûr de lui, comme poussé par une force invisible. Il contourna un brancard abandonné, glissa derrière une cloison, ressortit d’une salle vide de l’autre côté.

Seyra, le rattrapa, puis lui chopa le bras sechement, le stoppant dans son élan.

-Ok, on va chercher cette foutue môme... de toute manière on doit trouver une autre sortie mais je passe devant ! Tu me suis et tu apprend !

D'un hochement de tête il acquiesca.

Seyra s’effaça dans l’ombre, reprenant sa progression accroupie, plus fluide que jamais. Elle tourna à droite, força une porte sans bruit et pénétra dans ce qui semblait être une salle de repos réservée au personnel médical. Des fauteuils renversés, des tasses encore à moitié pleines, figées dans un quotidien interrompu brutalement.

Au fond, un terminal allumé clignotait faiblement.

Adam s’y précipita et tenta d’accéder aux données médicales. Un code d’accès bloqua immédiatement l’interface.

— Tu peux faire quelque chose avec ça ? demanda-t-il à voix basse, sans détourner le regard de l’écran.

— Laisse-moi voir… répondit Seyra, le souffle court.

Elle s’installa à son tour devant le terminal, les doigts tremblants dansant sur le clavier avec une urgence nerveuse. Elle avait compris ce qu’Adam cherchait : une fiche, un nom, un indice. Une enfant hybride, mi-Hédorienne, mi-Azarienne, un cas quasi inexistant, une anomalie biologique que le Consortium aurait préféré effacer. Seyra concentra toute son attention sur l’écran. Chaque frappe semblait durer une éternité. L’angoisse enflait dans sa gorge comme un nœud.

Puis, un son la glaça net. Un hurlement. Long. Déchirant. Pas un cri de douleur ordinaire… quelque chose de plus profond, de plus animal. Un bruit métallique retentit ensuite, le fracas de casiers, de matériel médical projeté contre les murs.

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