Projet Blakwell

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Seyra se retourna vivement vers Adam, croisant son regard tendu.

— C’était quoi, ça ? Tu l’as entendu ?

— Oui… Tu trouves quelque chose ?

Elle n’eut pas le temps de répondre. Un second hurlement déchira l’air, encore plus sauvage. Plus proche. Puis les premiers tirs. Des cris. Des ordres hurlés, étouffés. Le chaos venait de prendre racine tout près d’eux.

— Merde… siffla-t-elle, incapable de détacher les yeux de l’entrée. Son souffle devint court. Elle se recroquevilla légèrement, l’estomac noué, les muscles tendus comme des cordes.

— Merde… merde… merde merdeee…

Elle se répéta comme pour conjurer l’inévitable. Elle, Seyra, l’espionne d’Avalora. Formée pour l’infiltration, la discrétion, le repli. Elle n’avait jamais eu peur de mourir… mais pas comme ça. Pas ici. Pas pour une opération improvisée. Pas pour une mission sans valeur stratégique. Et surtout… pas pour une gamine inconnue, que même le système refusait de reconnaître comme vivante.

Elle avait toujours pensé qu’elle mourrait pour une cause. Une vraie. Peut-être lors de sa prochaine mission à ZETA HEAVEN. Peut-être avec son frère, dans une action qui aurait marqué l’histoire. Mais pas là. Pas pour ça. Pas à cause de cet homme.

Elle lança un regard à Adam. Lui, restait figé, comme un prédateur à l’écoute. Immuable. Pas un frisson. Pas un mot. Ses yeux suivaient les ombres. Sa respiration était lente.

Il semblait… absent. Ou peut-être… trop présent. Comme si quelque chose de silencieux grandissait en lui. Quelque chose qu’elle ne comprenait pas.

Et ça, c’était peut-être ce qui lui faisait le plus peur.

— T’as réussi ? demanda-t-il d’un ton calme, presque détaché.

Elle hocha la tête, essuyant la sueur qui perlait sur son front trempé, les mains tremblantes.

— Oui… chuchota-t-elle, le souffle court.

— Alors ? Où est-elle ?

— Bloc médical… aile B… chambre 14B. Elle s’appelle Ilyra.

Adam ne répondit pas. Il acquiesça simplement, une étincelle nouvelle dans le regard.

— Ok. On y va.

Sans attendre, elle se remit en mouvement. Son ombre glissa contre les murs, avalée par les couloirs sombres et oppressants de l’aile médicale.

Seyra jeta un coup d’œil rapide à un plan mural au détour d’un croisement. Bloc B. Elle repéra l’itinéraire d’un regard, puis repartit aussitôt. Une seule idée occupait tout l’espace dans son esprit : retrouver cette gamine, et fuir cet enfer au plus vite.

Ils traversèrent un couloir vide, franchirent une salle d’attente à l’abandon — des fauteuils renversés, des jouets d’enfants oubliés, un silence trop épais — puis débouchèrent sur ce qui devait être une zone d’analyse.

Et là, l’horreur s’imposa.

Des traînées de sang tapissaient les murs comme des griffures. Des machines médicales étaient renversées, éventrées, tordues comme du papier froissé. Certaines fumaient encore. Sur les parois, les éclaboussures formaient des arabesques macabres. L’air était saturé d’une odeur métallique, dense, presque palpable.

Au sol gisait un soldat. Ou ce qu’il en restait. Son ventre avait été ouvert net, les entrailles étalées dans une flaque épaisse qui s’étendait lentement sur les dalles. Les yeux figés, la bouche entrouverte dans un dernier souffle silencieux.

Adam s’approcha du corps sans dire un mot. Il tendit la main au-dessus de la mare rouge. Puis, d’un ton bas, presque neutre :

— Ça vient d’arriver. Le sang est encore tiède.

Seyra détourna les yeux, le cœur au bord des lèvres. Sur les casiers voisins, des impacts de plasma marquaient le combat. Les soldats avaient riposté… en vain. Tout indiquait une attaque éclair. Sauvage. Incontrôlable.

Elle inspira difficilement, puis chuchota :

— On bouge, Adam. Maintenant. Je veux pas croiser ce qui a fait ça…

Ils se faufilèrent aussitôt dans une pièce attenante, plus étroite, plus encombrée. Des brancards inutilisés, des ordinateurs de diagnostic en veille, et des blouses suspendues aux murs, flottant comme des silhouettes spectrales.

Là-dedans, même le silence semblait respirer.

Adam entrouvrit lentement la porte opposée, jeta un coup d’œil rapide dans le couloir… et la referma aussitôt, mâchoire crispée.

— Deux autres qui arrivent par la droite, grogna-t-il.

— Putain… Si on reste là, on est morts, souffla Seyra, à bout de nerfs, les yeux rivés sur les murs comme si elle cherchait une issue invisible.

Sans attendre, elle pivota sur elle-même et pointa un autre accès plus loin.

— Par ici. Suis-moi.

Elle bondit hors de la pièce, traversa le couloir à toute vitesse, glissant presque sur le sol, et se jeta sur la porte d’en face. Adam suivit à sa suite, refermant dans un souffle juste avant que les bruits de pas n’atteignent leur ancien refuge.

Des bottes claquèrent contre les dalles. Haletants, immobiles, ils retinrent leur souffle. Puis… les sons se dissipèrent lentement.

Adam passa devant pendant que Seyra reprenait son souffle. Il ouvrit doucement la porte opposée, inspecta les abords d’un regard furtif, puis se retourna vers elle.

— C’est bon. Aile B.

Ils y étaient. Enfin.

Ils foncèrent dans le couloir, serpentant entre les murs sans s’arrêter, jusqu’à atteindre la porte 14B. Seyra se jeta sur le terminal, ses doigts déjà à l’œuvre.

— Merde… bloquée, pesta-t-elle. Il va falloir la forcer.

— Tu sais faire ?

— Je vais devoir pirater le verrouillage manuel. J'ai besoin de temps.

— Reçu.

Adam se plaça de biais devant l’intersection, prêt à intercepter tout mouvement.

Seyra arracha le panneau avec un geste précis, révélant les circuits internes. Une ligne de cristaux translucides scintilla sous la lumière rouge d’alerte. Elle en extirpa un, analysa rapidement sa gravure, en sortit un second. Son souffle était court, son front couvert de sueur.

— Combien de temps ? glissa Adam, sans détourner le regard.

— Trente secondes. Une minute, peut-être.

Mais elle mentait. Il lui en fallait certainement une dizaine.

Des pas. Encore.

Cette fois, ils venaient droit vers eux.

— Seyra. Maintenant ou jamais.

Elle retint un juron, ajusta les derniers cristaux, puis enclencha le circuit d’un mouvement sec.

Clic.

La porte s’ouvrit dans un souffle. Adam la poussa, ils se glissèrent à l’intérieur, et Seyra referma aussitôt. Elle arracha le panneau mural à l’intérieur de la chambre et rebrancha les circuits à l’aveugle. Deux cristaux changés. Verrouillage activé.

Les bottes se rapprochaient. Dans le couloir, une voix aboya un ordre :

— Là ! Cette porte !

Un bip sonore lui répondit. Rouge. Verrouillée.

— Blocage complet. Merde… grogna le soldat.

Un nouveau hurlement sinistre retentit au loin.

-Laisse, on reviendra les chopper après ! On doit déjà s'occuper de cette.. chose..

Leurs pas s’éloignèrent, engloutis par le tumulte métallique de la station.

Dans la chambre 14B, un silence tendu s’installa. Seyra s’appuya contre la paroi, le souffle tremblant.

Adam et Seyra restèrent figés un instant, le souffle court, la tension encore accrochée à leurs gestes. Puis, lentement, Adam releva les yeux vers l’intérieur de la chambre.

Assise sur le lit, les observant en silence, une petite fille était là.

Ses grands yeux noirs, immenses et sans sclère, reflétaient un mélange de surprise, de curiosité... et d’une peur contenue. Figée comme un animal traqué, elle semblait pourtant étrangement calme, presque irréelle.

Son visage, pâle et lisse, échappait aux normes humaines. À la place d’un nez, deux petits orifices discrets. Pas de sourcils non plus. Sa peau, d’un blanc nacré aux reflets bleutés, semblait à certains endroits parcourue de motifs fins, à peine visibles, semblables à des écailles miniatures.

De délicates crêtes organiques soulignaient son front, dessinant les traces muettes d’un héritage hybride. Son crâne, légèrement allongé, donnait à sa silhouette une allure élégante, étrangère. Ses cheveux sombres, tombant en mèches souples jusqu’à ses épaules, encadraient ce visage d’un autre monde.

Elle portait une simple robe argentée, légère, presque éthérée, qui suivait le moindre de ses mouvements. Sa petite main — quatre longs doigts, fins comme des tiges de verre — s’agrippait au rebord du lit comme à une ancre. L’autre tenait un vieux nounours râpé, serré contre elle avec une tendresse désespérée.

Adam posa doucement une main sur l’épaule de Seyra. Elle se retourna, vit l’enfant, et son souffle se coupa.

— Ilyra ? murmura-t-elle, incrédule.

La petite sursauta à la voix humaine et recula immédiatement, pressant son dos contre le mur, serrant son doudou contre sa poitrine.

— C’est toi, Ilyra ? murmura Seyra d’un ton plus doux. N’aie pas peur, d’accord ? On ne te veut aucun mal...

La petite fille ne répondit pas. Elle ferma les yeux, comme pour disparaître, et détourna la tête avec méfiance.

Adam s’approcha lentement, se baissa à sa hauteur.

— Ilyra… ta maman nous envoie. Elle nous a demandé de venir te chercher. Tu te souviens de ta maman ? Miralia ?

À ces mots, quelque chose changea dans le regard de l’enfant. Elle entrouvrit les yeux. Sa tête pivota doucement dans leur direction, comme attirée malgré elle.

— Ma… maman ? souffla-t-elle d’une voix à peine audible.

— Oui, ta maman, confirma Adam avec un sourire doux, une main sur le cœur. Elle nous a confié une mission très spéciale : venir te sauver.

Seyra s’accroupit à son tour, son ton plus calme, presque apaisé.

— Elle nous attend, Ilyra. Et elle s’inquiète beaucoup pour toi.

Un court instant de silence suspendit le temps. Ilyra les observa, pétrifiée, puis, soudain, dans un élan irrépressible, elle se jeta dans les bras d’Adam. Son petit corps tremblait, ses larmes jaillirent comme une digue rompue.

— J’ai peur… Je veux ma maman… sanglota-t-elle, enfouie contre lui.

Adam la serra doucement contre lui, son regard croisa celui de Seyra. Elle, les bras croisés, détourna un instant les yeux, tentant de dissimuler l’émotion qui la gagnait malgré elle.

— On va te ramener à ta maman, d’accord ? murmura-t-elle, plus douce qu’elle ne l’avait été depuis leur arrivée.

— D’accord, madame… balbutia la petite, entre deux sanglots.

— C’est un miracle, Adam… souffla Seyra. Elle est en vie… Je n’y croyais pas.

Elle n’avait jamais cru en cette mission. Pour elle, c’était une perte de temps, un caprice d’Adam. Et pourtant, la petite était bien là, en chair, en os… et en vie. L’intuition du jeune homme avait été juste. Mieux encore : la porte condamnée, c’était ça qui l’avait sauvée. Quelqu’un, dans l’ombre, avait voulu protéger Ilyra.

— Il faut qu’on parte, dit Adam, redevenu pragmatique. Maintenant.

— Oui, mais notre sortie est foutue. On est piégés, Adam.

— Il doit bien y avoir un autre moyen… Des conduits de maintenance, peut-être ?

— Probablement. Mais Eraz nous aurait fait passer par là si c’était viable. Il y a une raison s’il nous a envoyé par les ordures.

— On n’a plus le choix. On trouvera bien… au pire, ce sera la décompression. Mais on doit essayer.

— Pression basse, vide partiel, absence de gravité… et si les conduits débouchent dans l’espace ? On meurt tous les trois.

— Et si on reste ici, on meurt aussi. On n’a rien à perdre. Portes Ilyra, je passe devant.

Seyra hocha la tête à contrecœur. Elle se pencha vers l’enfant, lui tendit les bras avec douceur.

— Viens, ma grande. Je vais te porter, d’accord ? Moi c’est Seyra. Lui, c’est Adam. On va sortir d’ici ensemble.

— D’accord, murmura Ilyra, sa petite voix à peine audible.

Seyra la prit dans ses bras, puis ouvrit discrètement la porte. Adam passa en tête cette fois-ci, jetant un coup d’œil rapide au plan affiché au mur. Ils bifurquèrent à droite, longèrent un couloir désert, traversèrent une pièce d’attente, puis une autre salle.

Soudain, Adam s’arrêta net.

Un frisson glacial lui remonta l’échine, comme une onde sourde vrillant sa colonne. Ce n’était pas une simple peur, ni même de l’adrénaline. C’était… ça. Ce pressentiment étrange, cette vibration sinistre qu’il avait déjà ressentie. Sur Oberon. Sur ce monde sauvage. Juste avant que tout ne bascule.

Mais cette fois, c’était différent. Ce n’était pas une seconde avant la fin. C’était en avance. Bien en avance. Comme si la mort elle-même avait décidé d’annoncer son arrivée.

Il tourna brutalement à gauche, ouvrit un placard de maintenance encastré dans le mur, et sans hésiter, y poussa Seyra et Ilyra.

— Là-dedans. Vite. Restez cachées. Dès que la voie est libre, courez jusqu’à la porte au fond du couloir. Je vous rejoins.

— Attends, quoi ?! T’es sérieux ?! siffla Seyra, les yeux écarquillés.

— Pas le temps d’expliquer ! Fais-moi confiance. À tout de suite.

Adam referma la porte sans attendre de réponse, puis s’évanouit dans l’obscurité du couloir.

Seyra colla Ilyra contre elle, blottissant la fillette tremblante contre sa poitrine. Dans le placard exigu, le silence s’abattit, lourd comme un couvercle. Seul le souffle court de la fillette et les battements affolés de leurs cœurs animaient encore l’espace.

Puis, un son brisa ce fragile équilibre.

Un raclement sec. Comme une griffe sur du métal.

Seyra se figea. Une respiration se fit entendre. Une haleine rauque, humide, presque animale, vibrante d’une sauvagerie contenue. La chose — celle qui avait hurlé tout à l’heure — était là. Dans la même pièce qu’elles.

Le souffle de Seyra se coupa. Elle plaqua une main tremblante sur la bouche d’Ilyra, étouffant le moindre sanglot. Les larmes chaudes de la fillette coulaient sur sa paume, tandis que ses petits doigts s’agrippaient désespérément à son vêtement.

À travers l’interstice du placard, Seyra aperçut une ombre mouvante. Une silhouette difforme, noueuse. Peut-être un Rekor, mais quelque chose n’allait pas… Ses mouvements étaient erratiques, comme s’il luttait contre lui-même. Son dos bossu se tordait, ses griffes traînaient au sol.

Un choc retentit au loin. Un son métallique, brutal.

La créature s’immobilisa, puis tourna brusquement la tête vers l’origine du bruit. Un souffle rauque, presque frustré, s’échappa de sa gorge. Et dans un élan vif, elle bondit hors de la pièce, disparaissant comme un cauchemar s’évaporant à l’aube.

Le silence revint, encore plus lourd qu’avant.

Seyra attendit. Dix secondes. Vingt. Une minute. Rien.

Elle entrouvrit doucement la porte du placard, ses yeux scrutant l’obscurité. Aucune trace de la créature.

Elle se glissa hors de la cachette, Ilyra serrée contre elle comme un trésor fragile, et se dirigea en courant vers l’extrémité du couloir. Chaque pas résonnait dans sa tête comme une alarme. Elle atteignit la porte, la déverrouilla en hâte, et referma derrière elles, le souffle coupé, le cœur battant.

La pièce dans laquelle elles débouchèrent était un bloc opératoire. Froide. Stérile. Un silence morbide y régnait. Une table d’opération se dressait au centre, entourée d’instruments brisés.

Seyra s’avança doucement… puis s’arrêta net. Elle plaqua sa main contre les yeux d’Ilyra.

— Ne regarde pas, d’accord ? Ferme les yeux. Ferme-les très fort…

Sur la table gisait un corps. Un Hedorien, visiblement. Ouvé, éviscéré, gisant dans une mare de sang coagulé. Les entrailles exposées, les membres crispés. Une scène de torture plus que de chirurgie.

Seyra détourna le regard, la nausée au bord des lèvres.

— Par tous les astres… souffla-t-elle. Pourquoi… pourquoi lui avoir fait ça ? Mais que ce passent-ils ici ? Qu’est-ce que le Consortium a fait… ?

À côté du bloc opératoire, une petite salle attenante attira l’attention de Seyra. Elle y jeta un coup d'œil rapide. Un terminal encore actif clignotait faiblement dans la pénombre. Incapable de résister à l’appel de la vérité, elle déposa Ilyra doucement contre le mur, à l’abri du regard, et lui murmura :

— Ne regarde pas ce qu’il y a dans la pièce d’à côté, d’accord ? Reste ici, les yeux fermés.

La petite acquiesça timidement. Seyra se glissa dans la salle, s’assit devant l’ordinateur et en quelques secondes, elle força l’accès. L’interface se débloqua dans un grésillement, dévoilant des fichiers de patients… et des enregistrements classés sous le nom Projet BLACKWELL.

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