Là où la lumière s’éteint
Elle lança le premier fichier.
Un hologramme s’activa automatiquement, envahissant la pièce d’une lumière blafarde. Il recréait le bloc opératoire dans ses moindres détails, superposant virtuellement l’état d’origine à l’endroit même où le corps mutilé gisait. Un Hedorien en blouse médicale, au visage sévère, apparut au centre de la scène.
— Entrée numéro 1, Projet Blackwell. Patient X-3. Inoculation d’un virus synthétique expérimental. La voix du médecin était froide, clinique, déshumanisée.
— Le patient est décédé trois jours après injection. Symptômes : toux aiguë, difficultés respiratoires, fièvre sévère, spasmes, hémorragies internes multiples. Rupture de plusieurs vaisseaux due à une surpression cardiaque.
— Un virus… synthétique ? Qu’est-ce que c’est que cette saloperie… murmura t-elle, horrifiée.
L’hologramme se coupa. Elle en sélectionna un autre au hasard.
— Entrée numéro 17. Projet Blackwell. Supervision : Docteur Galen. Patient X-77. Inoculation réussie, patient toujours en vie.
Un autre hologramme s’activa. Sur la table d’opération reconstituée, un Hedorien était fermement attaché. Le médecin s’approcha calmement et appuya sur un bouton. Une impulsion électrique traversa le corps du patient.
Ce dernier se redressa brutalement, hurlant de rage. Ses yeux injectés de sang, son visage tordu par une douleur inhumaine. Il se débattait, furieux, comme possédé.
— Symptômes initiaux confirmés. Cependant, absence de spasmes. Remarquez la montée d’agressivité, la force physique accrue. Il s’agit d’une évolution atypique. Les sujets précédents n’ont pas survécu à ce stade. Ce spécimen mérite une étude approfondie. Autopsie immédiate recommandée.
Seyra coupa brutalement l’enregistrement, ébranlée. Ce qu’elle venait de voir dépassait tout ce qu’elle avait pu imaginer.
C’est à cet instant que la porte du bloc opératoire s’ouvrit dans un chuintement sec.
Elle n’eut pas le temps de réfléchir. Elle attrapa Ilyra et se glissa avec elle sous le bureau, retenant son souffle.
Des pas résonnèrent. Lourds. Lents.
Quelqu’un entrait. Mais qui ?
Était-ce Adam… ?
Les pas se rapprochèrent. Lents, méthodiques, étouffés par le revêtement souple du sol. Un son à peine perceptible, presque trop régulier pour être rassurant. Comme si celui qui approchait savait exactement ce qu’il faisait. Chaque pas vibrait dans le silence pesant du bloc opératoire.
Seyra enserra Ilyra un peu plus fort contre elle, le souffle coupé. La petite tremblait, mais ne disait rien. Juste un souffle rauque, fragile, rythmé par la peur. Seyra sentit ses muscles se tendre, prête à bondir ou à mourir.
Un léger chuintement retentit. La porte, se referma en glissant derrière l’intrus dans un bruit presque élégant. Trop calme. Trop précis. Cela glaça davantage Seyra plus que n’importe quelle détonation.
Puis… le silence.
Pas un mot. Juste une présence.
Une ombre glissa au sol. Elle s'étira sous le bureau, déformée par la lumière blafarde. Quelqu’un était là. Accroupi. Tout près.
Seyra ferma les yeux une seconde. Juste une. Elle s’attendait à tout. À une main qui l’arracherait d’un coup. À un tir. À un cri.
Mais ce fut une voix qui fendit l’air, presque chuchotée :
— Vous êtes là… Ouf. J’ai cru que je vous avais perdues.
Seyra rouvrit les yeux. Elle connaissait cette voix. Elle la connaissait trop bien.
— Adam ?! souffla-t-elle.
La silhouette se pencha. Le visage familier apparut sous le bureau, baigné de lumière rouge et clignotante. Le regard d’Adam était grave, mais vivant. Présent.
— Oui, c’est moi. Tout va bien maintenant.
Le soulagement l’envahit, laissa place à un rire nerveux, étranglé, alors qu’elle se laissait doucement glisser hors de la cachette. Elle ne s’était pas rendu compte à quel point elle avait retenu sa respiration.
— Putain… J’ai cru qu’on était foutues, toutes les deux.
Mais même alors qu’il les aidait à se relever, une partie d’elle restait en alerte. Parce que dans cette station… rien ne semblait réellement fini.
— Ce truc… Comment t’as réussi à lui échapper ? souffla Seyra, haletante.
— Je l’ai attiré ailleurs, puis des soldats ont débarqué. Ils ont ouvert le feu, j’ai profité du chaos pour me planquer. J’ai filé dès que j’ai pu, je vous ai rejoint au plus vite. Mais faut pas traîner, cette chose va tous les découper… et elle nous retrouvera.
Seyra hocha la tête sans discuter. Elle reprit Ilyra dans ses bras et emboîta le pas à Adam. Juste avant de quitter la salle, son regard glissa un instant de plus vers le cadavre mutilé de l’Hédorien. Puis elle détourna les yeux et accéléra.
Ils s’engouffrèrent dans un couloir long et silencieux, aux murs ternes, puis débouchèrent dans ce qui ressemblait à une salle de réanimation. Les lits en arc de cercle étaient tous vides, figés dans une attente funèbre. Au fond, deux portes : l’une menait vers une salle de repos, l’autre vers un local de matériel médical.
Ils prirent à gauche, poussèrent la porte de la salle de repos… et s’arrêtèrent net.
Là, en face d’eux, incrustée dans le mur : une porte blindée d’évacuation.
— Une issue ! souffla Seyra, les yeux écarquillés. Une vraie, une sortie d’urgence. Ces portes sont conçues pour être totalement hermétiques, aucun filet d’air ne passe… Elles donnent forcément à l’extérieur du quartier médical !
— Et tu peux l’ouvrir ? demanda Adam, déjà plein d’espoir.
— Normalement, elles ne s’ouvrent que de l’extérieur… mais attends.
Elle posa Ilyra au sol près d’Adam et s’approcha de la porte. Elle en inspecta les bords, caressa du bout des doigts la surface métallique, froide, polie, presque sans défaut. Aucune console visible.
— Rien… verrouillée, soupira-t-elle, frustrée. À moins que…
— À moins que quoi ? lança Adam en se rapprochant.
Seyra recula de deux ou trois mètres et observa attentivement le sol. Puis, d’un geste précis, elle appuya sur une dalle légèrement plus foncée.
Un clic discret. Une petite colonne carrée jaillit du sol dans un bruissement mécanique, haute d’un mètre à peine. Sur sa façade, un tiroir à cristaux transparents, délicatement illuminés d’une lueur bleutée.
— Bingo… murmura-t-elle avec un sourire nerveux. Le terminal de commande.
Elle se pencha, les yeux rivés aux circuits.
— Donne-moi deux minutes. Si ce truc est encore alimenté, on sort d’ici.
La porte s’ouvrit enfin dans un fracas métallique. Entre les deux panneaux massifs, un engrenage central se mit à tourner lentement sur lui-même. Un tour. Deux. Trois… Puis un claquement sec résonna, suivi d’un souffle d’air sous pression.
Dans un chuintement strident, les deux parois glissèrent latéralement, révélant un sas de quarantaine. Froid. Aseptisé. Une seconde porte le scellait de l’autre côté — l’accès final vers le reste de la station. Vers l’extérieur.
Adam fit un pas en avant.
— Non… attends ! siffla Seyra, le retenant brusquement par le bras.
Il s’arrêta, surpris, et la fixa, sourcils froncés.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Est-ce qu’on est sûrs de vouloir passer par là ? souffla-t-elle, la gorge serrée.
— Est-ce qu’on a le choix ? répondit Adam, sans détour.
Seyra baissa brièvement les yeux, secoua la tête.
— Non… pas vraiment.
— Alors allons-y.
Mais au moment où il s’apprêtait à avancer de nouveau, elle le retint encore une fois.
— Adam, attends… Il faut que tu saches quelque chose. Ce sas… ce n’est pas qu’une porte.
Il plissa les yeux, inquiet.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Elle jeta un regard en coin vers Ilyra, silencieuse contre elle, puis reprit à voix basse, comme si les murs pouvaient les entendre.
— Ce type de sas est conçu pour une seule chose : empêcher toute contamination biologique de se propager au reste de la station. Si l’un de nous est porteur… de quoi que ce soit… alors le système enclenche une procédure de sécurité.
— Une désinfection, je suppose ?
— Non, Adam… Un "nettoyage". Total. Radical. Par le feu, ou pire. Aucun avertissement. Juste… l’éradication.
Un silence pesant s’abattit. Même les lumières clignotantes du sas paraissaient retenir leur souffle.
Adam jeta un coup d’œil à Seyra, puis à la petite fille blottie contre elle. Une tension invisible noua ses épaules.
— Tu crois qu’elle… ?
Seyra ne répondit pas. Elle se contenta d’un regard incertain. Pas d’accusation. Pas de réponse non plus.
Adam déglutit lentement, puis fit un pas en avant. Sans un mot, ils pénétrèrent tous les trois dans le sas. Dans leur dos, la porte se referma avec un grondement sourd, puis se verrouilla dans un claquement métallique sec. Le danger immédiat — les soldats, les cris, le cauchemar du projet Blackwell — était désormais derrière eux.
Mais une autre menace, plus silencieuse, planait désormais au-dessus de leurs têtes.
La lumière du sas vira au rouge. Un bourdonnement discret s’éleva, et presque aussitôt, deux faisceaux lasers jaillirent — l’un descendant du plafond, l’autre montant du sol. Ils commencèrent à balayer méthodiquement les corps des trois fugitifs, l’un après l’autre, lente et inexorablement.
Chaque seconde semblait s’étirer hors du temps. Le souffle suspendu. Les muscles tendus.
Ilyra, tremblante, se blottit contre Seyra avec une angoisse muette, son petit visage enfoui dans son épaule. Elle n’osait plus respirer. Et dans ce moment figé, tout ne tenait plus qu’à une ligne de code, un signal, un verdict automatique.
Puis, enfin… les lasers clignotèrent.
Du rouge, ils virèrent lentement au vert.
Seyra relâcha un soupir qu’elle ne savait pas avoir retenu. Adam ferma brièvement les yeux.
La décontamination était validée.
Dans un souffle glacé, une brume stérile s’échappa de discrètes buses autour d’eux, les enveloppant d’un voile de vapeur presque irréel. La lumière redevint blanche. L’ultime porte du sas émit un déclic, puis s’ouvrit lentement, laissant entrer un vent tiède mêlé au grondement lointain de machines et de voix.
Et devant eux… se dressait enfin Prisma.
La station, vaste, tentaculaire, palpitait d’agitation. Des couloirs s’entrecroisaient à perte de vue, saturés de drones, de passants, de lumières. Un autre monde. Vivant. Inconscient de ce qui se tramait dans ses entrailles.
— On a réussi...
— Pas encore Seyra, on doit ramener la petite auprès de sa maman.
— Retournont à la station K-Lambda 3. On te ramène à ta maman d'accord Ilyra ?
— D'accord, acquiesça l'hybride toujours dans les bras de Seyra.
Eraz émergea une nouvelle fois du conduit d’éjection, les traits tirés, le regard éteint. Il scruta la pièce, les yeux cernés, avant de croiser ceux de Virell et de Miralia. Un simple hochement de tête, à peine perceptible, transmit l’essentiel.
Toujours rien.
Il soupira lourdement, puis alla s’affaisser contre un mur, se laissa tomber sur une vieille caisse métallique. Il posa ses coudes sur ses genoux, la tête basse, le souffle court. Ses doigts tremblaient légèrement.
— Eraz… murmura Virell, d’une voix douce mais tendue. Ils sont partis depuis trois heures seulement. Laisse-leur un peu de temps, tu veux ?
— Justement, grogna-t-il sans lever les yeux. Trois heures, c’est bien trop long. Une opération comme celle-là… ça ne dépasse jamais trente minutes. On entre, on localise, on exfiltre. Rapide. Silencieux. Pas… ça.
— Ne sois pas défaitiste. Pas devant Miralia, je t’en supplie.
— Pff...
Dans le couloir menant à leur cachette, un bruit sourd, presque étouffé, se fit entendre. Des pas. Plusieurs. Approchant.
Eraz se redressa d’un coup, le regard aigu. En un mouvement fluide, il se dirigea vers une vieille caisse désinfectée, l’ouvrit d’un geste sec et en tira un blaster usé — son ancien modèle de service. Il vérifia le chargeur d’un œil expert, puis fit un signe bref à Virell. Ce dernier comprit aussitôt et fila se dissimuler derrière une cloison de fortune.
Le vétéran se positionna près de l’entrée, adossé au mur, blaster levé, prêt à faire feu. Le silence retomba… oppressant.
Puis, la porte s’ouvrit.
Adam franchit le seuil en premier — et s’immobilisa aussitôt.
Le spectacle qui s’offrait à lui le cloua sur place.
Le sol était maculé de sang séché et de taches brûlées. Plusieurs corps gisaient là, éparpillés comme des pantins brisés. L’odeur métallique, l’écho figé du carnage... tout indiquait que le massacre avait été rapide, méthodique. Presque chirurgical.
Adam leva une main en arrière, instinctivement, intimant à Seyra de ne pas entrer — surtout pas avec la petite.
Il s’avança lentement, le souffle coupé.
Juste devant la porte, le corps de Virell était affalé, les yeux grands ouverts, fixant le plafond sans le voir. Une brûlure nette, un tir laser, en plein front. Tir de précision. Pas de lutte.
Plus loin, à demi dissimulé derrière un comptoir, un policier du Consortium gisait sur le flanc. Le tir avait traversé son crâne de part en part, de gauche à droite. Exécution pure. Surprise totale.
Et au fond de la pièce… Adam s’arrêta net.
Miralia.

Annotations
Versions