Le poids de ceux qu’on porte

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Elle reposait au sol, les bras écartés, le visage tourné vers la porte. Son corps portait plusieurs impacts de tirs. Des brûlures par plasma. Mais il y avait autre chose… Des ecchymoses. Des traces de liens. Ses traits figés semblaient encore empreints d’angoisse et de souffrance.

Peut-être avait-elle été interrogée, torturée. Ou simplement abattue pour l’exemple.

Adam resta là, figé. Les poings crispés. Le regard vide.

— Partons d'ici... il n'y a plus rien pour nous. Dit-il doucement.

— Mais ma maman ? Demanda immédiatement la petite.

Adam, baissa la tête et quitta la scène de crime, Seyra ferma les yeux de dépit.

— Ilyra, ta maman n'est pas ici, partons d'accord ? Chuchota Seyra

— Mmh, d'accord...

De retour à l’étage supérieur, Seyra déposa doucement Ilyra sur un banc métallique, à l’écart du passage. La petite, encore tremblante, serrait son nounours contre elle. Seyra s’agenouilla à sa hauteur.

— Reste ici, d’accord ? Juste quelques minutes. Ne bouge pas.

Seyra se redressa, jeta un regard à Adam. Ses yeux lançaient déjà des éclairs.

— On peut pas la garder avec nous. C’est pas une putain d’option. Pas pour le reste de la mission, pas sur Hedora, pas nulle part.

Adam fronça les sourcils.

— Seyra...

— Non, écoute-moi deux secondes. Elle va nous ralentir, elle va nous foutre dans la merde, et elle va crever à la première saloperie venue. Et si elle crève, ce sera sur notre dos.

— Tu crois que je le sais pas ?! rétorqua Adam, un peu plus fort qu’il ne l’aurait voulu. Mais on peut pas juste la larguer quelque part et se barrer comme si de rien n’était.

— Pourquoi pas ?! T’as vu dans quel merdier on est ?! Et tu veux trimballer une gosse hybride avec nous ? C’est un putain de miracle qu’on soit encore en vie !

— On la planque dans le vaisseau. Le temps de...

— Une gamine de six ans ? Seule dans un vaisseau de contrebande, sans surveillance, sans défense ? T’as complètement pété un câble ou quoi ?

Adam soupira, le regard sombre.

— Alors dis-moi. Tu veux qu’on en fasse quoi ? On la laisse crever dans un coin ?

— Bordel, mais tu m’écoutes même pas ?! Je dis pas qu’on doit la buter, je dis juste qu’on n’a pas à la garder avec nous. Elle n’est pas notre problème. On n’est pas ses putains de parents, OK ?!

Le silence claqua comme une gifle. Adam serra les poings.

— On peut pas l’abandonner, Seyra. Pas après tout ça. Pas après ce qu’elle a vécu...

— Tu crois que le reste du putain d’univers a pas vécu l’enfer ?! Tu crois que chaque gamin paumé mérite une équipe d’intervention ?! Tu vis dans un conte de fées ou quoi ?! Ça, c’est pas une mission de sauvetage, c’est un suicide déguisé ! Et j’en ai ma claque de jouer à la nounou pendant qu’on se fait traquer comme des chiens !

Elle pointa un doigt accusateur dans sa direction.

— Tu veux savoir pourquoi tout part en couilles ? Regarde-toi ! Monsieur l’archéologue qui croit encore qu’on peut changer le monde avec trois idées et un cœur gros comme ça ! News flash, Adam : le monde s’en bat les couilles de ta morale !

Adam la fixa. Silencieux. Mais son regard bouillonnait.

Seyra reprit, plus froide.

— Tu voulais la sauver. On l’a fait. Malgré mes avertissements. Malgré tout ce que j’ai dit. Et maintenant ? Tu veux qu’on la traîne derrière nous jusqu’à ce qu’on y passe tous ?

— Elle est notre responsabilité, articula Adam d’une voix tendue. Que ça te plaise ou non.

Non. Ce qui est de ma responsabilité, c’est cette mission. C’est Avalora. Et là, je dis stop. La gamine, on la dépose dans un foyer de la station, et on trace. Fin de l’histoire.

Elle s’approcha de lui, menaçante.

— Et si t’es pas foutu d’accepter ça… alors tu dégages. Tu prends ton sac, ta belle conscience, et tu vas crever en paix dans un coin de ruine oublié. Mais tu me laisses faire mon boulot.

Adam laissa retomber ses épaules. Il ne dit rien. Pas tout de suite. Un nœud serrait sa gorge.

— Ton boulot… ?

— Ouais, mon putain de boulot ! C’est-à-dire combattre le Consortium, pas jouer les nounous pour une gamine hybride paumée ! Tu piges, ou faut un dessin ?

Combattre le Consortium ? Laisse-moi rire, sérieux…

— T’es pas en train de faire ça, là ?! Tu me balances ça à la gueule ?

— Tu parles de combat, mais depuis combien de temps Avalora se bat contre eux ? Hein ? Vas-y, dis-le.

— Des dizaines d’années ! Et alors ? Qu’est-ce que ça change ?

— Tout ! Parce que vous faites que gratter la surface ! Rien ne change !

Je pige que dalle ? C’est ça que tu veux dire ? Toi, le mec sans plan, sans réseau, sans mission claire ? Tu te fous de ma gueule là !

Oui, tu captes rien ! Tu crois encore que balancer des noms ou faire de l'espionnage va faire tomber un empire ? Ça fait des années que vous collectionnez des infos dans l’ombre… Et qu’est-ce que ça a changé ? Rien.

— Putain Adam, ferme-la deux secondes…

Personne agit, Seyra. Personne ne balance rien au grand jour. Vous amassez des dossiers, des preuves, des témoignages… pour quoi ? Pour les enterrer encore plus profondément ?

Seyra recula d’un pas sec, les mains dans ses cheveux, ses doigts crispés comme des griffes. Sa mâchoire se serra.

Putain de merde…

Elle tentait de se contenir, mais ça bouillonnait à l’intérieur.

— Les gens continuent de souffrir, rien ne change, vos méthodes servent à rien ! Il faut agir à un moment donné ! Alors non, sauver cette petite, c’est pas "jouer les héros", c’est juste du bon sens. C’est de la logique pure. Donc ouais, tu captes que dalle !

— Mais merde ! Le Consortium, c’est pas des enfants de chœur, tu piges ou t’es complètement con ?!

— Je le sais très bien ! Je le sais même mieux que quiconque ! Alors arrête de me faire la morale ! Un combat, une guerre, un renversement de système, ça se fait pas avec des rapports et des discussions à rallonge. Faut arrêter de causer, faut agir ! Et si tu crois que sauver cette gosse est une distraction, t’as tout faux. C’est une pierre à l’édifice, un tremplin. Parce qu’avec elle, un nouvel élan peut naître. Tu comprends ça ?

— Mais… ferme ta gueule !

— Non ! Je parle encore ! Je comprends que ça te foute les jetons, ok ? Parce qu’agir, ça veut dire prendre des risques, se foutre en danger, direct. Mais on n’a plus le choix ! Et tu négliges un truc capital, Seyra : cette gamine, après tout ce qu’ils lui ont fait, elle est encore debout. Ça, c’est pas rien. C’est pas juste un détail. C’est peut-être un putain de cadeau tombé du ciel. Un atout. Et tu sais très bien que des survivants comme elle… c’est des armes. Suffit de regarder l’Histoire.

Ces mots touchèrent quelque chose en Seyra. Une corde sensible. Elle le savait. Au fond d’elle, elle savait qu’un jour, il faudrait franchir la ligne. Qu’Avalora devrait cesser d’attendre. Mais ce qui la perturbait, c’était Adam. Ce mec. Un archéologue paumé, un novice, un inconnu… qui pourtant était prêt à tout risquer, sans expérience, juste par conviction.

— Et puis y’a un autre truc, reprit Adam en s’approchant. Tu oublies ce que Virell a dit. Cette gamine, elle a été contaminée par leur virus. Et elle a survécu…

— Si elle a survécu… coupa Seyra, les yeux écarquillés. Alors… elle est peut-être le remède. Le seul. Le seul contre le Projet Blackwell… si jamais le Consortium décide de le lancer pour de bon... je n'y avais pas pensée.

— Exactement ! Alors maintenant tu piges pourquoi il faut agir ? Pourquoi il faut la ramener à Avalora, là où elle sera en sécurité ? Tu voulais des infos ? Eh bien t’as mieux que ça : le projet Blackwell et une gosse qui a tout perdu à cause du Consortium. C’est pas une distraction, c’est une pierre deux coups.

Seyra ne répondit pas tout de suite. Elle resta figée, le regard sombre, ses pensées en mouvement. Puis, lentement, elle tourna la tête vers Ilyra. La petite attendait toujours sagement sur le banc, le doudou serré contre elle. Un long soupir franchit les lèvres de Seyra. Elle haussa les épaules.

— Bon… ok. T’as gagné. Elle le regarda droit dans les yeux. — Tu as raison. On va la livrer à Avalora. J’connais un passeur dans la station. Il peut la transférer jusqu’à une base du mouvement, discrètement.

Un sourire se dessina aussitôt sur le visage d’Adam. Le soulagement s’abattit sur lui comme une vague.

— Bien. C’est la meilleure chose à faire. Je te suis.

Seyra lui fit un signe d’arrêt de la main.

— Attends. Juste une chose, Adam. Peut-être que cette fois, t’as eu raison. Peut-être. Mais retiens bien ça : agir, c’est aussi s’endurcir. C’est apprendre à faire des choix, des vrais. Des choix de merde. Et parfois, ça veut dire accepter de laisser des gens derrière. Tout le monde ne peut pas être sauvé.

Ses mots résonnèrent dans la tête d’Adam, comme une note amère. Il ne répondit rien. Mais au fond de lui, il comprenait.

Ilyra… murmura doucement Seyra en revenant vers la fillette, la voix à peine plus qu’un souffle.

La petite leva immédiatement les yeux vers elle, ses jambes balançant doucement sous le banc métallique.

Tu as été longue... dit-elle d’une voix douce. Tu as trouvé ma maman ?

Seyra resta figée un instant. Son regard se posa sur le visage d’Ilyra, plein d’espoir, encore épargné par la vérité. Elle s’agenouilla lentement devant elle.

Non, ma belle… Écoute, on va t’emmener dans un endroit sûr, d’accord ? Un endroit où tu seras protégée.

Mais... et maman ? demanda Ilyra, ses yeux cherchant désespérément une autre réponse dans ceux de Seyra.

Adam s’approcha à son tour, son visage durci par ce qu'il devait annoncé. Il s’accroupit à hauteur de la petite, tâchant de contenir sa propre émotion.

Ilyra...

Elle tourna la tête vers lui avec une candeur déchirante.

Toi, tu l’as trouvée ? Tu as vu ma maman ?

Adam inspira lentement, luttant contre la douleur qui nouait sa gorge.

Ta maman est… partie.

Partie ? répéta la petite en penchant légèrement la tête, ses cheveux sombres glissant sur son épaule. Elle est allée où ?

Adam jeta un rapide regard à Seyra, puis replongea ses yeux dans ceux d’Ilyra.

Elle est avec les étoiles maintenant… Elle ne reviendra pas. Mais elle veillera sur toi. Toujours.

Ilyra cligna lentement des yeux, comme si elle tentait de comprendre une langue étrangère. Puis ses petites lèvres tremblèrent. Une larme glissa, puis une autre, jusqu’à ce que ses joues en soient inondées. Un souffle rauque, un sanglot étouffé monta de sa poitrine, et elle se jeta soudain dans les bras de Seyra, de toutes ses forces d’enfant.

Je… je veux pas qu’elle parte… je veux ma maman… gémit-elle, sa voix brisée par le chagrin.

Seyra l’enlaça aussitôt, la serrant contre elle avec une douceur protectrice, ses bras se refermant comme un refuge. Elle passa une main tremblante dans les cheveux d’Ilyra, murmurant des mots apaisants que la fillette n’entendait déjà plus.

Puis elle leva les yeux vers Adam.

Leurs regards se croisèrent — lourds, silencieux, profondément tristes. Et plus douloureux qu’elle ne l’aurait cru.

La fillette blottie contre elle, Seyra se redressa lentement, puis prit la tête du petit groupe.

Allons-y. Il faut rejoindre le passeur avant qu’on attire trop l’attention.

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