Au-revoir Ilyra !
Ils s’engagèrent dans les longs couloirs épurés de la station lunaire. Autour d’eux, la foule était dense, un flot continu d’individus de toutes origines : silhouettes pressées, visages fermés, regards fuyants. Des droïds de maintenance, de nettoyage, ou de sécurité complétaient ce tableau. Ici et là, des droïdIA flottaient en silence, guidant les passants perdus dans le dédale modulaire de la station. Les murs lisses, d’un métal argenté parfaitement poli, reflétaient les mouvements dans un éclat froid, presque clinique. Au-dessus, un plafond intégralement vitré révélait un spectacle saisissant : le vide spatial dans toute sa splendeur glacée. La verrière, chef-d’œuvre de l’ingénierie hedorienne, filtrait avec précision les rayonnements gamma et ultraviolets émis par l’étoile du système, tout en conservant une luminosité constante et douce. Et là, suspendue dans ce ciel sans fin… Hedora. Majestueuse. Écrasante. La planète-mère, gigantesque, enveloppait l’horizon, occupant à elle seule près d’un tiers du champ visuel. Une vision à couper le souffle — sublime et vertigineuse, presque écrasante dans sa grandeur. Malgré leur architecture rigide, les couloirs n’étaient pas dénués de vie. Des fresques murales stylisées, aux motifs abstraits et aux teintes minérales, parsemaient les parois. Elles ne racontaient rien de précis, ne portaient aucun message : de l’art pour l’art, pure expression de la sensibilité hedorienne. À leurs pieds, de larges jardinières incrustées bordaient l’allée centrale. Des plantes endémiques de Hedora, aux feuilles épaisses et nervurées, poussaient en bosquets ordonnés, parfaitement entretenus. L’allée principale, froide et métallique, contrastait avec ces zones de verdure latérales : de véritables oasis silencieuses où se mêlaient bancs, modules de jeu pour enfants, et bornes interactives. Celles-ci diffusaient des informations, orientaient les voyageurs ou prenaient des commandes, dans un calme presque irréel. Le long des murs, des ruisseaux artificiels serpentaient en continu. L’eau, pure et limpide, coulait doucement dans un murmure fluide, assurant à la fois fraîcheur ambiante et irrigation automatisée. Ce décor, pensé dans les moindres détails, dégageait une étrange sérénité — comme si la beauté ordonnée de l’endroit cherchait à dissimuler la tension permanente qui y régnait.
Seyra bifurqua brusquement. Le couloir changea aussitôt d’atmosphère : plus étroit, moins accueillant, presque oppressant. La verrière, toujours suspendue au-dessus de leurs têtes, laissait entrevoir les façades imposantes d’immenses immeubles qui s’élevaient comme des colonnes silencieuses vers l’infini. La lumière se faisait plus terne, filtrée, accentuant la froideur métallique des parois.
Au bout, une large porte vitrée se dressait. À leur approche, les capteurs intégrés s’activèrent dans un léger frémissement. La porte s’ouvrit dans un souffle discret.
Le contraste fut immédiat.
Les teintes chaudes et lumineuses de la station cédaient la place à une sobriété presque solennelle. L’immense hall résidentiel s’étendait devant eux, vaste, épuré, dominé par des lignes pures et des volumes impressionnants. De part et d’autre, s’alignaient des rangées de portes — probablement des appartements — encadrées de lumières jaunes pâles, régulières comme des battements d’horloge.Aux fond du hall, plusieurs ascenseurs flanquaient un large escalier automatisé à double spirale, s’enroulant lentement vers les hauteurs.
Adam leva les yeux.
La verticalité du lieu frappa d’un coup.
Le bâtiment semblait s’étirer sans fin. Une colonne titanesque de béton, de métal et de verre, s’élevant sur des centaines de mètres. Chaque étage répétait à l’identique sa structure, comme une partition figée : portes grises, balcons sobres, éclairage régulier. Un labyrinthe vertical, impersonnel et hypnotique.
Et pourtant, au centre de ce monde artificiel, quelque chose vivait.
Un arbre. Immense.
Il trônait là, ancré dans le sol, comme un gardien ancien. Son tronc, large comme un pilier porteur, était strié d’une écorce rouge ocre, vibrante sous les halos de lumière tamisée. Il s’élevait avec majesté sur plusieurs dizaines de mètres, traversant les premiers étages comme si la station s’était construite autour de lui. Sa cime formait une sphère dense d’un vert émeraude éclatant. Ses feuilles, longues et souples, tombaient en cascade — certaines frisées, d’autres lisses comme du satin — flottant dans l’air recyclé comme suspendues hors du temps.
Il dégageait une aura singulière. Calme. Ancienne. Presque sacrée. Comme s’il portait en lui la mémoire d’un monde que le métal avait oublié.
À sa base, un comptoir circulaire accueillait un droïd administratif, immobile, presque statuaire. Ses capteurs s’animaient par intermittence.
Le sol, recouvert d’une moquette rouge sombre, absorbait les bruits. Une lumière orange, diffuse, tombait des plafonniers flottant, dessinant sur les murs des ombres longues, mouvantes. Il régnait ici une atmosphère particulière — feutrée, teinté d'un silence reposant.
Seyra s’avança dans le vaste hall et se dirigea d’un pas assuré vers le droïd de réception. L’unité, figée derrière son comptoir circulaire, était un modèle standard, mais d’une élégance certaine. Sa carcasse lisse d’un blanc nacré laissait deviner des jointures sombres, discrètes mais précises. Sa tête, une structure géométrique entre le cylindre et le cube, était coiffée de deux caméras rotatives faisant office d’yeux, et d’une bouche en forme de grille d’où s’échappait une voix synthétique.
— Bienvenue dans le quartier résidentiel HB-812. Droïd de réception à votre service. Que puis-je faire pour vous ? déclara-t-il dans un crépitement statique, tout juste perceptible.
— Bonjour, lança Seyra en approchant. Nous venons rendre visite à un résident : Ekyass Volorpt.
Une courte pause. Les capteurs du droïd s’allumèrent en clignotant, sa tête effectuant une brève rotation.
— Requête en traitement… Résultat trouvé. Ekyass Volorpt — appartement 12781, niveau 34. Ascenseur numéro 6. Nous vous souhaitons un agréable séjour.
— Merci, répondit Seyra d’un ton bref, déjà en marche.
Adam suivit Seyra d’un pas rapide, la talonnant dans les couloirs du quartier résidentiel. Elle avançait d’un air déterminé, guidée par les indications précises du droïd de réception. Ils pénétrèrent dans un ascenseur au design sobre, presque clinique, et en une fraction de seconde, atteignirent le niveau 34.
Sans s’arrêter, Seyra prit la direction de l’appartement 12781 — la résidence d’Ekyass. Arrivés devant la porte, elle marmonna quelque chose dans une langue qu’Adam ne comprit pas, puis frappa trois coups secs.
Quelques secondes à peine s’écoulèrent avant que la porte ne glisse sur le côté dans un léger sifflement.
Un homme leur apparut. Grand, large d’épaules, l’allure fatiguée mais alerte. C’était un Daranien d’une cinquantaine d’années, vêtu de vêtements simples, décontractés. Sa barbe grise et ébouriffée dissimulait en partie la pâleur violacée caractéristique de sa peau. Deux antennes fines, logées sur son crâne, frémissaient doucement, comme à l’affût.
— Hmm… Seyra ? Je t’attendais pas, surtout après la dernière fois, lâcha Ekyass, visiblement surpris.
— Écrase, tu veux. Si je suis là, c’est pas par plaisir.
— Mouais… Et lui, c’est qui ? demanda-t-il en désignant Adam d’un mouvement de menton.
— Lui, c’est la raison pour laquelle je perds mon temps ici. Alors on peut faire vite ?
— Hmm, laisse-moi réfléchir, répondit-il en grattant distraitement sa barbe. T’es toujours aussi aimable, hein.
— Tu comptes vraiment me faire perdre mon temps, ou tu vas t’activer ?
— Je me demande juste qui est ce type, c’est tout. Tu débarques avec un inconnu devant ma porte, j’ai le droit de poser deux questions, non ? Et puis… tu fais dans le baby-sitting maintenant ? ironisa-t-il, les bras croisés, hochant la tête d’un air faussement désabusé.
— Ok, écoute. Ce mec s’appelle Adam. Il veut intégrer Avalora. Il a du potentiel. Et non, je ne fais pas dans la garde d’enfants. Alors tu m’ouvres ou tu continues à faire ton connard ?
— C’est bon, entrez. Vous n’avez pas été suivis, j’espère ?
— Non, absolument pas. On est pressés, tu comprends ? répondit Seyra, agacée.
— Venant de toi, ça ne m’étonne même pas. Seyra l’intenable, fidèle à elle-même.
— Pff… Toujours le même sombre connard.
— Allez, entrez ! lança Ekyass en s’écartant.
Le petit groupe pénétra dans l’appartement. Modeste, mais bien agencé, l’endroit s’ouvrait sur un couloir étroit. Sur la droite, une porte menait à une cuisine compacte, aux surfaces épurées et aux rangements bien intégrés. Au fond du couloir, le salon apparaissait : un espace simple mais fonctionnel, avec un canapé confortable, une table basse, quelques chaises, et plusieurs appareils high-tech encastrés dans les murs.
Deux autres portes complétaient la pièce : l’une menait sans doute à une chambre, l’autre à une salle d’eau. Mais le regard était aussitôt happé par l’immense baie vitrée qui occupait tout un pan de mur. Derrière elle, le vide spatial. Et au loin, la courbe élégante de la station lunaire, baignée de lumières artificielles. Une vue à couper le souffle, suspendue entre technologie et vertige.
— Asseyez-vous. Adam, fais comme chez toi. Un truc à boire ? Une bière ? Vous les humains, vous adorez la bière, non ?
— Ekyass, bordel... on n’est pas venus pour picoler, ok ? siffla Seyra, excédée.
— Ça va, ça va, rabat-joie ! répondit-il en levant les mains, faussement innocent. Bon, je t’écoute alors. Qu’est-ce qui t’amène, Seyra l’intenable ?
— On a sauvé cette gamine des griffes du Consortium, commença Seyra d’un ton sec. Elle doit rejoindre Avalora. Elle a été contaminée par un virus artificiel, un truc appelé BLACKWELL. Et elle… elle est la seule survivante. Mais surtout, elle est probablement le putain de remède.
— Sa mère… a été... Par le Consortium. Et sur cette clé, ajouta t-elle en sortant une petite capsule métallique, y’a tout ce qu’on a pu rassembler sur le projet BLACKWELL.
Ekyass haussa les sourcils, intéressé. — Hmm... ok, intéressant tout ça. Mais tu sais ce qu’il te reste à faire pour que j’accepte.
Seyra roula des yeux. — Putain, Ekyass…
— Allez, Seyra ! Tu me dois bien ça, non ? Juste un petit service entre vieux amis…
— T’es vraiment une sombre merde, cracha-t-elle entre ses dents.
Adam, resté silencieux jusque-là, s’interposa, la voix ferme mais calme : — Seyra… Je sais pas ce qu’il veut. Mais fais-le. On n’a pas des heures. Elle doit partir.
— Ah ! Voilà qui est plus sage ! s’exclama Ekyass, triomphant. Ton acolyte est perspicace, au moins lui ! Peut-être que t’as enfin l’œil pour choisir les bonnes recrues !
— Raaah, la ferme…
— Voyons, Seyra… C’est trois fois rien. Tu vas pas me faire croire que c’est au-dessus de tes forces, si ?
Adam la regarda, plus bas, presque suppliant : — Seyra…
Un silence tendu s’installa. Elle grogna, passa une main sur son visage, puis craqua.
— Aaargh... ok, c’est bon ! T’as gagné, espèce de salaud.
— Parfait. Sage décision ! lança le Daranien avec un sourire carnassier. J’attends.
Seyra baissa la tête, la voix étouffée. — J’ai… j’ai besoin de toi, Ekyass.
— Bah voilà, c’était pas si compliqué, non ?! éclata-t-il en riant. HAHAHAHA ! T’as toujours su comment flatter mon ego.
— Tout ça… pour ça ? chuchota Adam, à peine audible.
— Oui, tout ça pour ça, grogna Seyra à mi-voix, les dents serrées. Mais tu peux pas comprendre. Tu connais pas ce connard…
Ekyass s’étira nonchalamment, comme s’il venait de conclure une affaire banale.
— Bon, je vais le faire. Je vais transmettre les infos au groupe. Et la petite… je m’en charge aussi. Comment tu t’appelles, toi ?
Ilyra ne répondit pas. Ses grands yeux fixaient Ekyass avec méfiance, puis elle détourna brusquement le regard pour enfouir à nouveau son visage contre le buste de Seyra. Ses bras s’accrochaient à elle comme des lianes désespérées.
— Son nom, c’est Ilyra, répondit Seyra à sa place, la voix sèche.
— Enchanté, Ilyra ! Viens, tu seras en sécurité ici.
— Veux pas… murmura la fillette dans un souffle à peine articulé.
— Allez, Ilyra… tu seras en sécurité ici, d’accord ? souffla Seyra en se penchant à son oreille.
— Non… veux rester avec toi…
— Je sais… je sais, ma puce. Mais tu peux pas. Ce qu’on fait, c’est dangereux. Trop dangereux pour toi…
— M’en fiche… bredouilla-t-elle, la voix tremblante.
Seyra inspira lentement, tentant de maîtriser sa propre émotion. Adam, silencieux jusque-là, s’approcha. Il s’accroupit doucement devant Ilyra, sortit de sa poche un petit objet ancien — un artefact esthérian, finement gravé, aux teintes opalines, ramassé sur Oberon lors de son attente au temple.
La pièce scintilla légèrement dans la lumière tamisée. Ekyass haussa un sourcil, intrigué. Même Seyra parut ébranlée. Malgré tous les récits d’Adam et de Kiran, elle avait encore du mal à y croire. Mais là, devant elle, l’objet semblait bien réel… et étrangement puissant.
Adam tendit doucement l’artefact vers Ilyra.
— Tiens. C’est pour toi.
Elle leva timidement les yeux, puis la main, hésitante.
— C’est un cadeau. Tant que tu garderas cet artefact près de toi, on sera toujours ensemble. Où que tu sois.
Un silence pesant suivit. Puis, lentement, Ilyra attrapa le petit objet, le serra contre elle et s’accrocha encore un instant à Seyra. Son regard mouillé alla de l’un à l’autre.
— Promis ? murmura-t-elle, la voix brisée.
— Promis, répondit Adam, un léger sourire aux lèvres.
— Alors… d’accord, dit-elle doucement, en serrant l’artefact contre elle.
— Comment t’as eu ça ? Et surtout… t’es qui, exactement ? demanda Ekyass, les yeux écarquillés.
— Ça ? répondit Adam avec un petit sourire. Oh, rien d’extraordinaire. Juste un artefact trouvé lors d’une fouille. Je suis archéologue.
— Archéologue ? Sérieusement ?
— Ouais, tout à fait. Rien d’incroyable, non ?
— Si tu le dis… Mais des archéologues, y’en a plus beaucoup, mec. Et ceux qui restent bossent pour le Consortium… Du moins, c’est ce que j’ai toujours cru.
— Faut croire que je fais tache dans le décor.
— Seyra, tu l’as trouvé où ce type ?
— Longue histoire… répondit-elle en soupirant, tout en déposant Ilyra doucement sur une chaise. À vrai dire, c’est plutôt lui qui m’a trouvée. Et d’une manière assez spectaculaire, si tu veux mon avis.
— Hah, j’suis curieux maintenant. Allez, balance.
— Ekyass… vraiment, j’aimerais. Mais on n’a pas le temps, pas aujourd’hui. On doit encore aller sur Hedora, récupérer un ami, et ensuite direction les bas-fonds. Bref, la totale.
— Pfff… comme d’hab, la routine, hein ! Comme au bon vieux temps de nos petites aventures. C’était quelque chose, hein ?
— Tu fermes jamais ta grande gueule, hein ?
— Roh, ça va ! En tout cas, enchanté Adam… et bon courage pour supporter cette pimbêche ! lança Ekyass avec un sourire moqueur.
— Euh… merci, enchanté aussi. On se reverra sans doute. répondit Adam, un peu gêné, en tendant la main par politesse.
Ekyass la lui serra d’un geste désinvolte.
— Ouais. Hahaha… si tu te fais pas buter d’ici là ! Hahaha !
— Toujours le mot de trop, hein… marmonna Seyra.
Elle se tourna ensuite vers Ilyra, accroupie devant elle.
— Ilyra, ne t’en fais pas, d’accord ? Tout ira bien.
— Mmh… d’accord… murmura la fillette en serrant l’artefact contre elle comme un trésor fragile.
— On se reverra bientôt, je te le promets, ajouta Adam avec un sourire.
— Oui… et puis, grâce à ton cadeau, on sera toujours ensemble ! répondit-elle, les yeux brillants.
— Exactement. Et la prochaine fois, je te raconterai toutes nos histoires. Et Seyra aussi !
— Oh oui, j’ai trop hâte ! dit-elle en éclatant d’un petit rire.
— Allez, on y va Adam, lança Seyra, déjà tournée vers la sortie.
— Oui… bye-bye Ilyra.
— Au revoir ma puce, souffla Seyra.
— Attends ! cria soudainement la fillette.
Elle bondit de la chaise et se jeta une dernière fois dans les bras de Seyra, l’enlaçant avec toute la force de ses petits bras.
— Tu… tu m’oublieras pas, hein ? Promis ?
Seyra resta figée un instant. Puis elle referma ses bras autour d’elle, la gorge nouée.
— N… non. Jamais. Promis.
Quelques secondes plus tard, Adam et Seyra reprirent leur route, en silence, le cœur un peu plus lourd. Direction le téléporteur.
Et la surface de Hedora.

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