Mémoires : deuxième fragment

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J’intégrais un foyer pour adolescents, je vivais là depuis quatre mois. L’endroit se revéla aussi sordide que ma vie. Le petit appartement social où je logeais avec ma mère n’avait rien d’un palace, au contraire, il était triste et situé dans un quartier miteux de Paris, mais au moins, je me sentais chez moi. Ici, rien n’avait la saveur d’un foyer à part le nom. Pas d’intimité, peuplé d’âmes esseulées qui même rassemblées ne formaient pas une famille. Des jeunes tristes, des jeunes instables comme on disait, des jeunes draguant la délinquance et tout ça sous le regard complaisant d’animateurs à peine plus vieux qu’eux qui se voulaient moralisateurs alors même qu’ils ne se gênaient pas pour profiter de ce qui s'offrait : drogue, filles pour certains.

Je ne voulais me lier à personne et m’enfermais à double tour dans ma chambre, écouteurs sur les oreilles pour ne pas entendre les bruits qui traversaient les murs de carton. Une photo de ma mère, posée sur le bureau.

J’essayais de me concentrer sur mes cours. J’avais la chance d’avoir, par charité chrétienne, paraissait-il, gardé ma place dans mon lycée, celui des beaux quartiers de Paris où avait travaillé ma mère comme femme de ménage. Je pouvais y rester jusqu’à l’obtention de mon bac. Ce petit diplôme constituait une sorte de Graal pour ma mère. J’avais donc à cœur de la rendre fière.

Je restais le moins de temps possible dans ce lieu qui me mettait si mal à l’aise. Mes heures libres, je les passais avec ma seule amie. Je la connaissais depuis peu, mais notre amitié était forte. Elle avait été là dans mes pires moments.

Sa mère aussi m’avait prise en affection. Pour me permettre de gagner un peu d’argent, elle acceptait que je travaille pour elle, à l’accueil de son entreprise. Le travail était simple, il suffisait de sourire, de répondre poliment et de faire patienter les jolis mannequins qui avaient rendez-vous.

La mode, un monde que j’affectionnais particulièrement depuis toujours. Je dessinais souvent des tenues sorties tout droit de mon imagination. Depuis petite, par nécessité, maman m’apprit à coudre et à fabriquer moi-même mes vêtements. Je rêvais de devenir styliste. Mais mon ambition était caduque. Jamais je ne pensais pouvoir me payer ce genre d’école.

La mère de mon amie, le voyait autrement. Elle me proposa donc cet emploi de standardiste. Je savais qu’il s’agissait d’une forme de charité, mais au moins, celle-là me permettait de rester digne. Et je pouvais économiser chaque euro gagné dans l’espoir presque fou de pouvoir entrer dans cette école de stylisme qui m’appelait tant. Tous mes moments libres, je les consacrais donc à l’agence de mannequins.

Ma vie prit un tour inattendu lorsque l’un des clients de l’agence se mit en tête de me prendre comme effigie de sa publicité de Noël. Ma patronne fut surprise, mais après réflexion et un regard différent sur ma petite personne, trouva que je possédais un certain potentiel. Elle me fit donc signer un contrat pour cette publicité. J’étais la plus heureuse de toute car cet engagement représentait une somme d’argent que je n’aurais pas pu obtenir aussi vite avec mon travail intermittent en tant qu’hôtesse d’accueil.

À partir de ce moment-là, la mère de mon amie prit tout en charge, mon book et mon apprentissage du métier de mannequin. Un investissement, disait-elle. Je peinais à me reconnaître sur les photos. De jeune fille timide dans la vie, je jouais sur le papier une femme sensuelle et sûre d’elle.

L’investissement porta ses fruits, car dès le début de l’été, je signais un grand nombre de contrats : de la publicité, au shooting photo et aux défilés.

Mon bac en poche, je tourbillonnais tout l’été dans un amas de soie, de satin, de matières plus belles les unes que les autres. Je m’abandonnais dans ce paradis de pacotille où j'oubliais mon cœur lourd et mon âme seule.

Ma notoriété dans le monde si petit de la mode fut assez fulgurante. Mon agenda se remplissait de jour en jour comme mon compte en banque. J’entrevoyais enfin une lueur d’espoir dans le tunnel sombre que je traversais depuis le décès de ma mère. J’aimais cette vie à cent à l’heure où le temps rétréci m'empêchait de penser.

Invitée aux meilleures fêtes du tout Paris, je m’enivrais des bulles du meilleur champagne. Les hommes se montraient généreux avec moi. La mère de mon amie me mettait en garde, je m’en fichais.

Je savais que je survolais la réalité, mais après tout, cette façon d’oublier me semblait aussi salutaire qu’une autre et surtout plus efficace que les interminables séances de psy, généreusement payée par l’état, après la mort de ma mère.

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