Chapitre 14

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Le lendemain, le stress culminait au plus haut point dans les équipes de chez Bouchard. La salle de réunion s'entassait de filles à moitié dénudées à qui on ajustait des vêtements. Assise dans un coin, Eva préparait les badges des invités en observant à la dérobée les mannequins. Elle les trouva bien trop maigres à son goût. Elle savait quelle vie difficile était la leur et elle les plaignit intérieurement. Cette Fashion Week n’était pas une mince affaire. Pour Bouchard, non plus, depuis 6h ce matin tout le monde s'affairait sur le pont.

La journée bouclée du mardi en annonçait une autre encore plus stressante. Tant de choses restaient à faire avant vendredi, jour du défilé. German souhaitait les emmener s'inspirer d’autres maisons. Il possédait des places pour des défilés de nouveaux stylistes comme de grands noms : tel Dior. Eva qui ne voulait pas se rendre dans les événements mondains parisiens fut exemptée. German contre toute attente, n'insista pas. Elle profita donc de ses soirées avec Lucile et Christine.

La semaine s'étira ainsi jusqu'au jeudi, jour où Eva se rendit comme convenu, vers 17h, sur le lieu de défilé de Lucile.

Celle-ci était catastrophée. Il lui manquait un mannequin et pas des moindres, car il s’agissait du clos du défilé et de sa pièce maîtresse. Eva tenta de la rassurer, un autre modèle ferait tout à fait l’affaire. Mais, le temps lui manquait pour convoquer une nouvelle personne et le timing était trop serré pour qu’une des filles se change et mette le deuxième sous-vêtement. Puis le visage de Lucile s’éclaira, une idée venait de germer dans son esprit. Eva comprit immédiatement :

- Il n’en est pas question.

- Tu ne peux pas m’abandonner comme cela ! Je t’en supplie, il faut que tu m’aides. Tu es la meilleure !

- Mais ça ne va pas bien. Cela fait presque dix ans que je ne suis pas montée sur un podium. Je doute fort d’être à la hauteur.

- Tu l’as toujours été. Stéph, vient par là. Prends-moi cette donzelle. C’est elle qui va porter la dernière pièce. La totale pour elle, épilation, coiffure...

- Non ! Pas question…dit Eva alors que le Stéph en question la tirait par le coude.

- Pas de discussion ma petite, tu me dois bien ça. dit Lucile en la serrant contre elle.

Eva s'allongea sur un banc et plusieurs personnes s’affairèrent autour d’elle et épilèrent chaque partie de son corps. Puis sa peau fut enduite d’une légère crème bronzante. Une fois coiffée et maquillée, elle se regarda dans le miroir. Elle peina à se reconnaître, elle ne s'était pas vue ainsi depuis des années. Elle enfila le fin sous vêtement blanc composé d'une culotte en dentelle style shorty qui accompagnait une guêpière de même couleur et matière. Les balconnets soulignaient sa poitrine.

- Tu es magnifique ma chérie. Tiens mets ces chaussures.

Quand Eva vit les chaussures et les centimètres de talon interminables, elle s'esclaffa en un rire nerveux.

- Impossible que je marche avec ça. N’oublie pas que cela fait dix ans que je n’ai pas mis des talons de la sorte.

- Essaie au lieu de dire que c’est impossible.

- Pfff ! Je crois que tu es pire que mon patron.

- À cet instant, je suis ton patron, chérie.

Eva enfila la chaussure, mais ne fit pas trois pas avant de se tordre les chevilles. Lucille dû se rendre à l’évidence, elle ne pouvait pas marcher avec ces escarpins.

- Bon, je crois que tu vas le faire sans chaussure. Dit Lucile

- Ok, ça me va. Répondit Eva en plein rire nerveux

- Il faut que tu enfiles ça aussi.

Lucile lui présenta une veste blanche retenue par un seul bouton doré sous la poitrine qui laissait deviner les dessous. Lucile lui expliqua qu’elle descendrait de la plateforme du hangar sur un trapèze. Lucile espérait qu'Eva n'ai pas perdu son talent, elle s'en remettait à son instinct qui ne la trompait jamais. Elle croisait les doigts, sinon elle courrait droit à la catastrophe.

Dans la salle les invités, la presse prenaient place.

Christine Carpentier, assise aux premières loges, se leva quand elle aperçut German Baxter suivi de Guiseppe.

- M. Baxter, bonjour.

- Mme Carpentier. dit-il surpris.

- C’est drôle que vous soyez là. C’est le premier défilé de ma fille en tant que styliste.

- Vraiment ! Une belle coïncidence effectivement. J’imagine que vous êtes son organisatrice.

- Absolument.

- Alors je vais pouvoir constater en réel la qualité de votre travail. C’est parfait. Nous sommes venus nous inspirer. Laissez moi vous présenter Guiseppe, l'un de mes styliste.

Sur ces mots, German prit place à côté de Christine. Il profita de l’attente avant le démarrage du défilé pour échanger sur les derniers détails de l’organisation.

Eva de son côté, habillée, maquillée et pieds nus monta sur la passerelle du haut du hangar de laquelle elle devait descendre via un trapèze suspendu. Les lampes se tamisèrent et la musique commença à se diffuser. Les jeux de lumière, magnifiques, dans des tons rouge et jaune, illuminaient la salle. Les premières filles arrivèrent sur le podium et les écrans, fixés au mur sur le fond de la scène, affichèrent un gros plan sur leurs visages tandis qu’elles déambulaient dans des pièces de lingerie fine. Les réactions du public semblaient plutôt enthousiastes. .

- Prépare-toi. dit Stéph à Eva après avoir entendu la voix de Lucile dans son oreillette.

Celle-ci le cœur battant s’installa sur le trapèze et s’accrocha aux cordes recouvertes de plumes duveteuses. Les premières notes de « Lady Marmelade» résonnèrent dans le hangar, une lumière bleue éclaira la passerelle. Les yeux dans la salle se levèrent sur Eva qui, perchée sur sa balançoire, rentra dans la peau de la femme fatale et sensuelle. Tête baissée, dissimulant son visage, elle croisait et décroisait ses jambes en rythme, son talon caressait son mollet en un geste lascif. Ses pieds touchèrent le sol. Elle releva la tête sur le « Voulez-vous coucher avec moi ce soir » et le gros plan sur son visage apparut, elle marcha, dodelinant des hanches, la veste blanche s’entrouvrant subtilement, découvrant les bordures de dentelles des bas blancs sous les sifflements du public. Arrivée sur le devant de la scène, elle détacha le bouton de la veste qui glissa, voluptueuse, sur ses épaules. Elle la chassa d’un coup de pied provocateur sur le côté. Elle oscilla, un mouvement à droite puis à gauche, un doigt sur le bord de ses lèvres dans une attitude érotique, les applaudissements pleuvaient. Quand elle se tourna pour retrouver le trapèze, les bravos et les sifflements s’élevèrent dans la salle.

Christine observait German qui bouche bée respirait à peine. Il était subjugué par l’apparition de l’ange enchanteur de cette fin de défilé. Christine, elle aussi, demeurait stupéfaite. Elle avait reconnu Eva, et pensa avec une certaine amertume aux gachis des aléas de la vie.

German n’en revenait pas. Lorsque le grand écran avait fait un gros plan sur le visage du mannequin, il n’avait pu s’empêcher de remarquer ses yeux. En son for intérieur, il était persuadé qu’il n’existait pas deux paires pareilles dans le monde. Les yeux d’Eva Aguilar ! Sa raison pourtant lui opposait que la voluptueuse et sensuelle femme aux formes parfaites, moulée dans cette dentelle blanche ne ressemblait en rien à la jolie et timide assistante qu’il côtoyait tous les jours. Pourtant, son corps réagit, une légère tension, des picotements sur sa nuque, un battement de cœur accéléré. Ses mêmes sensations, il les ressentaient en présence d’Eva, aimanté par le parfum de mystère qu’elle traînait derrière elle.

Eva grimpa sur le trapèze bras et jambe tendue, celui-ci remontant vers la passerelle, une salve d’applaudissements retentit, le public se mettant debout.

Eva descendit les marches de la passerelle pour rejoindre l’ensemble de l’équipe qui s’attroupait autour de Lucile pour aller saluer le public. Un tremblement d'excitation parcourait son corps. Pour cinq minutes, elle retrouva une joie presque enfantine. Fière de sa prestation, Lucile la serra fort et l'embrassa sur les deux joues.

Une fois le salut fait, Eva s’empressa de remettre ses difformes vêtements indiquant à Lucile qui la remerciait chaleureusement qu’elle lui rendrait l’ensemble plus tard. Elle avait croisé le regard de German dans la salle et elle avait entrevu hormis un désir brut, l’étonnement au fond de ses yeux noirs montrant qu’il l’avait reconnu. Elle prit donc ses jambes à son coup et reprit le chemin de l’hôtel.

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