Chapitre 1 - Une journée presque comme les autres (partie 3/4)
Charlie, qui s'était jusque-là contentée d'écouter, tourna soudainement la tête vers lui. ‘’Attends… il est vraiment militaire ?!’’. Elle plissa les yeux, détaillant Yuri sous un autre angle. Son allure, son attitude, sa carrure… tout collait. ‘’Mais un mec aussi insupportable dans l’armée pour sauver des gens ?’’. Elle n’arrivait pas à y croire. Yuri, souriait légèrement en voyant son expression, se contentant de croiser les bras sans rien ajouter. L’interrogatoire continua, mais Charlie décrocha un instant, encore interloquée.
Finalement, le lieutenant passa aux faits.
— Musorny, que faisiez-vous avant l’accident ?
— Je promenais mon chien au parc. Répondit-elle immédiatement. J’allais rentrer chez moi avant d’aller en cours cet après-midi.
Le policier se tourna vers Yuri, visiblement à bout de patience. Ses épaules s’affaissèrent légèrement dans un soupir las, et il passa une main fatiguée sur son visage, comme s’il regrettait déjà d’avoir à continuer cet interrogatoire. Son regard, lourd d’exaspération, s’attarda une seconde de trop sur lui, comme s’il espérait secrètement qu’il ne lui donnerait pas une nouvelle raison de perdre son sang-froid.
— Et vous ?
Yuri tendit son bras et activa son pad d’un mouvement fluide. Un hologramme bleu s’afficha au-dessus de son poignet, projetant les informations du véhicule, le nom de son ami, ainsi qu’une signature biométrique confirmant son autorisation à la conduire.
— J’avais pris la voiture d’un ami. On étaient à un enterrement, il est reparti avec sa famille et il fallait quelqu’un pour ramener sa caisse.
Charlie releva les yeux, surprise, une lueur de regret traversant son regard en entendant parler de l’enterrement, presque gênée d’avoir réagi avec autant d’animosité quelques instants plus tôt.
— Un enterrement ?
— Ouais. Répondit-il d’un ton neutre.
Elle sentit une pointe de malaise dans la pièce. Elle avait envie de lui dire ‘’désolée’’, mais elle se ravisa immédiatement. ‘’Non. C’est peut-être triste, mais ça reste un connard’’.
Le lieutenant, après avoir tout noté sur une feuille de papier, parla.
— Bon. Il posa les coudes sur la table. On va examiner les vidéos de surveillance. On saura rapidement qui est réellement en tort.
Charlie et Yuri ne dirent rien, mais échangèrent un regard de défi.
— En attendant, reprit l’agent, vous allez devoir échanger vos coordonnées pour gérer cette histoire avec les assurances.
Charlie soupira bruyamment pendant que le lieutenant tendit les mains vers eux pour que leurs pads se connecte. Elle jeta un dernier regard agacé à Yuri avant de tendre la main vers lui.
— Génial. Comme si ma journée n’était pas déjà assez merdique…
Yuri, affichant toujours son air narquois, tendit à son tour sa main vers elle.
— Crois-moi, c’est encore pire pour moi.
Devant le commissariat, la pluie avait cessé, mais le sol luisait encore sous les néons des lampadaires. L’air était froid, chargé d’humidité, et Charlie, tenue par une colère encore brûlante, agrippait fermement le collier de Lucky. D’un geste rapide, elle activa son pad et commanda un Auto-Uber. À côté d’elle, Yuri n’avait même pas pris cette peine. Il ajusta sa chemise et tourna les talons sans un mot, s’éloignant d’un pas ferme et décidé comme si tout ça n’avait jamais eu d’importance. Charlie sentit un agacement explosif traverser son corps.
— Tu pars comme ça ?! Hurla-t-elle derrière lui.
Yuri s’arrêta net. Il se retourna lentement, lâcha un soupir exaspéré, puis planta ses yeux dans les siens avec un mépris évident.
— J’ai tes coordonnées, sans aucun doute le plus pénible de mon pad. Dit-il d’un ton glacial. Je te contacterai quand j’aurai appelé l’assurance. D’ici là, j’espère ne pas revoir ta tronche de rouquine mal baisée. Compris princesse Musorny.
Charlie eut un sursaut de rage.
— Espèce de… connard ! Cracha-t-elle.
Mais il était déjà reparti. Elle resta immobile, bouillonnante, tandis que Yuri s’éloignait tranquillement, indifférent à ses insultes qui fusaient dans son dos.
— Gros tas de muscles sans cervelle ! Arrogant ! Pauvre con !
Quelques passants se retournèrent, intrigués, oscillant entre curiosité et perplexité. Sentant leur attention peser sur elle, un malaise insidieux lui noua l’estomac. Elle expira bruyamment, serrant la mâchoire avant de ravaler sa frustration, s’imposant le silence. Tout ce qu’elle désirait, c’était ne plus jamais croiser ‘’cet abruti’’. Mais elle savait que la réalité serait tout autre. Les assurances allaient les forcer à se reparler, et rien que d’y penser, elle se sentait déjà vidée.
Enfin, un Auto-Uber s’arrêta à sa hauteur. Sans un mot, elle s’engouffra à l’intérieur, Lucky sautant à ses pieds avec son calme habituel.
De retour dans son appartement, Charlie claqua la porte avec plus de force que nécessaire. Elle expira longuement, comme pour évacuer la tension accumulée, puis balança son manteau sur le canapé avant de s’occuper de Lucky, lui passant un rapide coup d’eau pour enlever la boue. Sans perdre une seconde, elle fila dans sa chambre. ‘’Hors de question de rester dans ces fringues sales’’. Elle ouvrit son dressing et attrapa des vêtements propres, soignés. Un jean bien coupé, un haut ajusté, une paire de bottines. Face au miroir, elle recoiffa rapidement ses cheveux, ajustant quelques mèches rebelles. Et là, la voix de Yuri résonna dans son esprit, claire comme s’il était derrière elle : « C’est quoi cette tenue ? T’as fait un effort pour être aussi négligée, c’est un style que j’ignore ? ».
Ses mâchoires se crispèrent instantanément. ‘’Pourquoi ça m’énerve autant ? Pourquoi je pense encore à ça ?’’. Elle se détailla dans le miroir et, à contrecœur, dut admettre qu’elle se trouvait bien. Mieux que tout à l’heure. Et c’était précisément ça qui l’agaçait. Parce qu’une partie d’elle savait que cet ‘’idiot’’ l’avait jugée, et que, d’une certaine manière, ça l’avait touchée plus qu’elle ne voulait l’admettre. ‘’Merde’’. Elle lâcha un soupir rageur, attrapa Lucky, déposa un baiser rapide sur sa tête et quitta l’appartement sans un regard en arrière.
‘’Quelle journée de merde…’’.
Son après-midi de cours traîna en longueur, aussi monotone qu’épuisante. Les mêmes amphithéâtres bondés, les mêmes visages tirés, les mêmes professeurs débitant leurs cours avec une indifférence mécanique. Charlie, fidèle à elle-même, restait en retrait. Certains étudiants tentaient parfois d’engager la conversation, mais elle se contentait de réponses brèves, froides, coupant court à toute tentative de rapprochement. Elle n’avait ni l’envie ni l’énergie de se mêler aux autres. Alors elle se contentait d’attendre que le temps passe, tapotant ses notes sans réel intérêt, exécutant machinalement ce qui était attendu d’elle.
L’heure tourna. Puis, d’un coup, tout bascula.
Les écrans holographiques s’éteignirent brutalement, projetant l’amphithéâtre dans une obscurité troublante. Les lumières s’évanouirent dans un claquement sec, et les tablettes connectées aux pads moururent simultanément. Un silence irréel s’abattit sur la salle. Une seconde d’incompréhension suspendue dans l’air. Puis, le chaos.
— C’est quoi cette merde ?! S’exclama quelqu’un.
— Mes notes ! Tout a disparu !
— Ça va revenir, non ?
Les voix s’entremêlèrent dans un brouhaha paniqué, comme si chacun venait de perdre une extension vitale de son propre corps. Autour d’elle, les étudiants fixaient leurs pads éteints avec une angoisse presque absurde, appuyant frénétiquement sur les écrans comme si cela pouvait les ramener à la vie.
Charlie, elle, haussa simplement un sourcil. ‘’Une panne d’électricité ? De réseau ?’’. C’était rarissime. Voire impensable, avec les ultra-réseaux énergétiques stables et les technologies de stockage avancées d’aujourd’hui. ‘’Bizarre. Mais pas dramatique. Ils l’avaient annoncé sur les réseaux.’’
Les professeurs s’agitaient, tentant sans succès de contacter l’administration, tandis que certains élèves se levaient, cherchant désespérément un signal inexistant. Charlie, elle, resta immobile, bras croisés, observant cette agitation avec un détachement amusé. ‘’Avant, on faisait comment déjà ? Ah oui. On écrivait sur du papier, on écoutait simplement le prof parler. Bande d’idiots…’’. Elle balaya l’amphithéâtre du regard. ‘’Apparemment, je suis la seule à m’en souvenir.’’. Un soupir lui échappa alors que le chaos prenait de l’ampleur. ‘’Bon… ça va juste me retarder un peu’’. Elle haussa les épaules. ‘’Peu importe.’’
Finalement, après quelques minutes, tout revint à la normale.
Lorsqu’elle quitta l’université, la nuit avait déjà commencé à tomber. Elle jeta un coup d’œil rapide à son pad : ‘’19h10’’. Il lui fallait une heure pour rejoindre ses parents. Rien que d’y penser, elle sentit la fatigue l’envahir. Elle savait exactement comment la soirée allait se dérouler. Son père, exigeant comme toujours. Sa mère, stricte, mais avec cette douceur qui la rendait encore plus insaisissable. Son frère, impeccable, sans jamais une fausse note. Un long grognement lui échappa alors qu’elle commandait un Auto-Uber.
Arrivée devant la maison familiale, elle leva les yeux vers l’heure projetée sur son écran. ‘’Dix minutes de retard’’. Les remarques allaient tomber, elle pouvait déjà les entendre. Et ‘’ce dîner…’’. Ce dîner allait être une épreuve.
Elle inspira profondément, chassa son agacement du mieux qu’elle pouvait et poussa la porte d’entrée.
— BON ANNIVERSAIRE CHARLIIIIE !
La clameur explosa autour d’elle, une vague de joie bruyante qui l’assaillit de plein fouet. Des sourires éclatants l’accueillirent, des bras s’ouvrirent, impatients de l’enlacer. L’enthousiasme était sincère, débordant, presque envahissant. Ils étaient heureux. Elle, beaucoup moins.
Elle esquissa un sourire, s’efforça de jouer le rôle attendu, mais déjà, une sensation oppressante lui serrait la poitrine. Trop de chaleur, trop de proximité, trop d’amour étouffant. Des baisers déposés sur ses joues, des étreintes appuyées, des mots doux qu’elle peinait à absorber. Elle se laissa faire, portée par cette affection envahissante, se noyant dans l’amour inconditionnel de cette famille parfaite, ou du moins, trop parfaite pour elle.
— Tu es en retard. Son père lâcha cette phrase d’un ton calme mais appuyé, tout en consultant l’heure projetée sur son pad.
— Treize minutes. C’est rien papa. S’exprima le frère de Charlie, en faisant un clin d’œil à sa sœur.
Charlie retint un soupir et s’installa à table.
Le repas battait son plein, baigné dans une atmosphère où chaque échange semblait millimétré, chaque sourire bien en place.
Son père, Paul, cinquante-cinq ans, chirurgien cardiaque de renom, incarnait l’autorité sereine. Posé, charismatique, toujours maître de la situation, il parlait avec cette assurance naturelle qui imposait le respect. À ses côtés, sa mère, Élise, cinquante-neuf ans, chirurgienne orthopédiste mondialement reconnue, une femme d’exception. Disciplinée, stricte, mais dotée d’une affection perturbante, presque méthodique, comme si aimer était une chose qui se faisait avec rigueur, mais douceur.
Ensuite, Laurent. Son frère aîné, trente-et-un ans, l’incarnation du fils parfait. Rouquin foncé, toujours impeccablement coiffé, des yeux marron profonds, expressifs, et une allure élégante en toute circonstance. Grand, mince, il respirait cette aisance naturelle qui rendait son autorité aimante mais indiscutable. Chirurgien obstétrique brillant, il était passionné par son métier, investi dans chaque décision qu’il prenait.
Et puis, Simon. Son mari. L’exception dans cette table de sommités médicales. Architecte à l’esprit libre, plus extraverti que Laurent, plus spontané, plus impulsif. Toujours bien habillé, mais avec cette touche décontractée qui rendait son allure faussement négligée. Avec son corps rond, sa peau légèrement mâte, ses cheveux noirs frisés en bataille et ses yeux gris perçants, il tranchait radicalement avec l’élégance millimétrée de son mari.
Contrairement à l’ambiance feutrée et mesurée de la famille Musorny, Simon ne craignait pas de briser les convenances. Il était plus bruyant, plus joueur, et il s’amusait particulièrement à provoquer Charlie, à la pousser hors de son confort.
Dès qu’elle s’était installée, il lui avait lancé un sourire taquin, une étincelle de malice dans le regard.
— Alors, ma demoiselle Charli-li honore enfin un dîner officiel ? Un sous-entendu clair : « Tu crèves d’envie de fuir, hein ? ».
Charlie lui lança un regard assassin, mais il ne se démonta pas. Simon adorait la faire réagir, et elle le savait. Il voyait son malaise bien mieux que les autres.
Malgré leurs différences, lui et Laurent formaient un duo parfaitement équilibré, mais explosif. Simon, vif et spontané, Laurent, réfléchi et mesuré. Ils se disputaient souvent, mais toujours avec une pointe d’humour, une dynamique qui n’avait jamais faibli depuis le début de leur relation. Leur amour était évident, un mélange de complicité et d’admiration sincère, quelque chose de solide et durable, loin des illusions.
Enfin, Lucie, dix-sept ans, la petite dernière. Encore au lycée, mais déjà sur la voie toute tracée de la médecine, comme une évidence, comme une fatalité.
Autour d’eux, d’autres convives. Des amis de leurs parents, des médecins, des chercheurs, des figures brillantes. Des conversations rythmées par des anecdotes de salle d’opération, des avancées médicales, des carrières en pleine ascension. Un monde auquel Charlie appartenait sans jamais s’y sentir à sa place.
L’ambiance était parfaite. Une famille unie, harmonieuse, exactement comme elle devait l’être. Chacun à sa place, fier de son parcours, de ses réussites. Une famille qui brillait dans son propre écosystème, où tout le monde semblait aimer ce qu’il faisait. Tout le monde… sauf elle. Charlie ne collait pas au tableau. Elle écoutait distraitement les conversations, les exploits médicaux, les patients sauvés, les anecdotes d’opérations spectaculaires. Mais elle, elle n’avait rien à ajouter. Elle était brillante, surdouée même, mais elle n’aimait pas ça. Et pire encore, elle n’avait jamais osé l’admettre. Jamais osé dire que la médecine ne signifiait rien pour elle, que chaque cours, chaque examen, chaque réussite ne provoquait qu’un vide de plus en plus pesant. Elle voulait autre chose, ‘’Mais autre chose… c’est quoi ?’’. Elle n’en avait pas la moindre idée. Aucune passion, aucun rêve, aucune ambition dévorante. Pas d’amis, pas d’envie précise. Juste un grand néant. ‘’Rien…’’.
Rien, sauf aujourd’hui. Aujourd’hui, elle avait ressenti quelque chose. Une émotion brute, violente, une force qui l’avait consumée. La colère. Pure, brûlante, dévastatrice. Aujourd’hui, elle avait haï quelqu’un, vraiment haï. Et pour la première fois depuis longtemps, l’ennui habituel qui l’étouffait avait disparu.
Un sourire fugace effleura ses lèvres. Un sourire tordu, étrange. Puis, sans prévenir, les larmes coulèrent. Sans raison apparente. Sans qu’elle ne puisse les retenir. Un trop-plein, une marée incontrôlable. La situation, ses pensées, cette absurdité qu’était sa vie lui semblaient terriblement tristes. Désespérées. ‘’Pathétiques’’. Et soudain, le silence tomba sur la table. Lourd. Brutal. Étouffant.
— Charlie ? Pourquoi tu pleures ?
Elle essuya rapidement ses joues mouillées, cherchant une excuse.
— C’est juste… Elle inspira profondément. C’est juste de la joie... De vous voir tous là… pour moi.
Son père posa sa main sur la sienne. Sa mère lui caressa la joue. Sa sœur lui sourit. Son frère la regarda longuement. Ils étaient touchés. Et pourtant, elle mentait.
Alors que les discussions reprenaient, Laurent se pencha légèrement vers elle et murmura.
— Je sais que tu mens.
Elle déglutit, consciente que Laurent avait toujours su lire en elle, depuis qu’ils étaient enfants. Il n’avait pas besoin de mots pour comprendre ce qu’elle ressentait, pas besoin de questions pour voir ce qu’elle cachait aux autres.
Plus tard, alors que les conversations animées résonnaient dans le salon, se mêlant aux éclats de rire et aux bruits de verres entrechoqués, il s’approcha discrètement, sans un mot, et posa une main sur son épaule. Un geste simple, familier, mais lourd de sens.
— Viens avec moi, on va parler.
Son estomac se serra. Elle n’avait aucune raison de stresser. Laurent avait toujours été bienveillant, toujours à l’écoute. ‘’Parfait. Trop parfait’’. Et ça l’agaçait. Elle le suivit jusqu’à la cuisine. Il s’appuya contre le plan de travail, croisa les bras et planta ses yeux dans les siens.
— Pourquoi tu pleurais vraiment ?

Annotations