Chapitre 2 — La Transmission

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POV Elowen (Passé)

Tandis que j’étais allongée sur le lit, haletante, guidée par des réflexes incontrôlés, je cherchais un rythme. L’ancienne du village se tenait à mes côtés, scrutant entre mes jambes, dissimulées sous de lourdes couvertures chaudes.

Une douleur soudaine remonta du bas de mon ventre. Mon corps se crispa contre ma volonté et un cri m’échappa. Puis la vague se retira aussitôt, me laissant juste assez de répit pour reprendre mon souffle.

— Faites-lui mordre ça, dit l’ancienne.

Une jeune fille me tendit un chiffon roulé sur lui-même. Je le saisis entre mes dents.

— Bien. Il va falloir pousser maintenant, comme jamais.

Mon corps me semblait lourd, étranger. La douleur remonta, plus forte encore. Mon souffle se coupa et je poussai avec tout ce que j’avais, incapable de penser à autre chose. Puis la souffrance se dissipa, aussi brutalement qu’elle était venue, tandis que ma tête se mettait à tourner.

— Elowen… ça va aller ?

Cette voix m’accompagnait depuis si longtemps. Pourtant, je sentais la torpeur m’envahir.

Soudain, une douleur vive sur ma joue me ramena à la réalité. La jeune fille qui m’avait donné le chiffon venait de me gifler.

— Réveille-toi et pousse, c’est presque fini ! reprit l’ancienne, plus sèche.

Une dernière fois, je fermai les yeux et poussai de toutes mes forces, au point de croire perdre une partie de moi-même.

Puis vint le soulagement.

— Buaaah… Buaaah…

Des pleurs ?

Ma vision était trouble. Le plafond tournait au-dessus de moi tandis que la jeune fille essuyait mon front et me redressait légèrement.

L’ancienne s’approcha de mon chevet et déposa mon enfant contre ma poitrine.

Je sentis aussitôt sa chaleur contre mon cœur.

— Félicitations, Elowen. C’est une fille.

J’eus du mal à réaliser que ce petit être venait de moi. Je saisis sa main, à peine plus grosse que mon pouce.

Sa chaleur, son souffle fragile qui s’échappait de son nez … et ses doigts qui se refermaient autour des miens.

À cet instant, plus rien d’autre n’existait.

Mon mari arriva dans la pièce, le visage légèrement inquiet. Il s’approcha de moi avec précaution et m’embrassa doucement sur le front.

— Merci, ma chérie… j’ai tellement de chance de t’avoir, murmura-t-il tandis que des larmes coulaient sur ses joues.

— Je peux la prendre ? demanda-t-il en posant timidement sa main sur le dos de notre enfant.

L’ancienne lui tapa aussitôt la main avec le chiffon.

— Vous pouvez attendre un peu, répondit-elle d’un ton ferme.

Malgré tout, je souris.

Une fois le calme revenu, je m’endormis paisiblement, bercée par la chaleur de ce petit corps et le rythme régulier de son cœur contre le mien.

Quand je me réveillai, l’enfant n’était plus sur mon torse. Une inquiétude fugace me saisit, aussitôt apaisée lorsque je vis mon mari assis dans la chaise à bascule, torse nu, notre fille contre lui, simplement recouverte d’une couverture. Il se balançait doucement, comme pour prolonger ce moment hors du temps.

Je remuai lentement dans le lit, la gorge sèche, cherchant du regard une cruche d’eau. Mon corps protesta aussitôt au moindre mouvement.

Je l’observai en silence. Il regardait notre fille avec une tendresse infinie, continuant de se balancer d’avant en arrière. Lorsqu’il remarqua que je m’étais réveillée, il me fit un léger signe de la main, m’invitant à ne pas bouger.

Il se leva doucement de la chaise et s’approcha de moi, notre enfant toujours blottie contre lui.

— Tu as besoin de quelque chose ? murmura-t-il en caressant mes cheveux avec délicatesse.

— De l’eau… s’il te plaît.

Juste avant qu’il ne se détourne, j’attrapai faiblement son pantalon pour le retenir.

— Laisse-la-moi, demandai-je dans un souffle.

Il me regarda avec amour, puis déposa notre enfant contre moi avec une infinie précaution, avant de s’éloigner.

Je tentai de me redresser, mais ce fut peine perdue. Mon corps me faisait atrocement souffrir, et je craignais de réveiller la petite, dont la respiration paisible effleurait encore ma peau.

— Ça va aller ? demanda Atlas.

Sa voix résonna dans mon esprit. L’armure était toujours là, portée sur mon corps, silencieuse, vigilante.

— Oui. J’ai connu bien pire, lui répondis-je mentalement, malgré la fatigue et les douleurs qui parcouraient encore mon corps.

— Le risque en valait-il la peine ? reprit-il, sur un ton où perçait un léger jugement.

Je tournai les yeux vers mon enfant, paisible contre moi

— Oui. Sans la moindre hésitation.

Un silence suivit. Pas un silence vide, mais un silence chargé, presque pesant.

— Je n’avais jamais observé cela, dit Atlas après un instant.

Sa voix était différente. Moins assurée. Comme si quelque chose, en lui, venait de se fissurer.

— Observé quoi ? demandai-je.

— La création de la vie. La transmission.

Je laissai passer quelques secondes avant de répondre.

— Ce n’est pas quelque chose que l’on peut comprendre en observant seulement, dis-je doucement. Il faut le vivre.

— Ton corps a subi un risque majeur, reprit-il. Les probabilités de décès étaient élevées. Cette issue était… évitable.

Je tournai légèrement la tête, sentant le métal froid de l’armure accompagner mon mouvement, la tiare toujours posée sur mon front.

— Peut-être. Mais si je n’avais pas pris ce risque, elle ne serait pas là.

Atlas demeura silencieux.

— Tu privilégies la continuité à ta propre survie, constata-t-il enfin.

— Je privilégie ce qui me dépasse, répondis-je. Mes enfants. Leur avenir. Même si cela doit me coûter.

— Je ne comprends pas pourquoi tu risques ta vie, déclara Atlas.

Un faible sourire étira mes lèvres.

— Alors il faudra que tu t’y fasses.

Je posai de nouveau les yeux sur ma fille. Ses paupières frémirent légèrement dans son sommeil.

— C’est ma façon à moi de devenir immortelle, Atlas.

— Je ne comprends pas.

— Peut-être que tu le comprendras plus tard.

— Très bien, répondit-il finalement.

Je fermai les yeux, apaisée.

À cet instant, je ne savais pas encore que cette vérité serait, un jour, celle qu’il me reprocherait le plus.

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