Chapitre 5 — Sans réponse
POV Vivian (Présent)
(Retour au présent — silence après la nuit, conséquences du drame, Vivian face au vide laissé par les pertes.)
Ma famille m’amena devant le corps de mon frère. Il était allongé parmi d’autres, étendus et inertes, simplement recouvert d’un drap léger, trop fin pour masquer la réalité.
Je perdis tout contrôle. Mes jambes fléchirent et je m’effondrai face à lui. Malgré ma tante qui tentait de me retenir, je posai la tête contre le drap, pleurant, incapable d’accepter que tout cela soit réel.
— Tu devais nous protéger… pas mourir… dis-je en sanglots.
Je restai devant cette vérité pendant un temps que je serais incapable de mesurer. Peu à peu, ma famille rentra, me laissant seule avec lui. En levant les yeux, je vis d’autres corps que l’on ramenait encore, des familles en larmes les accompagnant. C’en était trop pour moi.
Je me relevai avec difficulté et me dirigeai vers le puits. Autour, quelques villageois discutaient à voix basse, mais pour l’instant, je voulais seulement rester seule, enfermée dans mes pensées.
Je pris un seau, comme je le faisais chaque jour, et puisai de l’eau au fond du puits avant de la verser dans un autre récipient. Je me mis à genoux et plongeai mes mains dans l’eau froide pour me laver le visage. Le contact brutal me rappela la douleur encore vive sur ma peau.
Je frottai mes mains, encore maculées du sang de mon père, qui avait coulé le long de mes doigts… et de celui de l’homme que j’avais tué. L’eau claire du seau se troubla lentement, perdant peu à peu sa pureté à mesure que je me lavais.
Je baissai ensuite les yeux vers ma tenue. Autrefois d’un bleu éclatant, elle n’était plus qu’un chiffon sale et alourdi par la boue et le sang. Je fis ce que je pus pour la nettoyer en y versant de l’eau.
Cette tenue appartenait à ma grand-mère. Elle n’avait plus rien de la prestance qu’elle avait lorsque je l’avais retrouvée. Tout ce qui se disait sur elle était-il vrai ? Toutes ces histoires, toutes ces aventures que j’avais lues… son armure… tout cela avait-il réellement existé ? Je continuai de frotter la tenue, presque machinalement.
— Que pouvons-nous faire ?
Tout en me nettoyant, j’entendis les villageois autour de moi discuter de ce qui venait de se passer.
— Ils ont aussi emmené des membres de votre famille ? demanda une vieille dame.
— Oui… malheureusement, répondit une autre voix.
— Quel désastre… que pouvons-nous faire ?
— Nous pourrions peut-être faire appel à la Cathédrale-Cité, proposa l’un des hommes en puisant de l’eau.
— La Cathédrale-Cité n’intervient même pas pour les petites cités, alors pour un village comme le nôtre, c’est impossible, répondit un autre avec fermeté.
— Pourquoi ne partirions-nous pas à leur recherche ? lançai-je à voix haute.
Un silence pesant s’abattit aussitôt. Les regards se détournèrent, certains baissèrent la tête. Derrière moi, ma tante se mit à genoux et posa son front contre mon dos, sans dire un mot. Le silence me parut interminable.
— Nous avons déjà perdu trop de gens… nous ne pouvons pas nous le permettre, finit par répondre l’un des hommes, la voix tremblante.
— Nous devons reconstruire le village et sauver ceux que nous pouvons encore, ajouta une vieille femme assise un peu à l’écart, en sanglots.
Je me levai sans un bruit. Ma tante chercha à me retenir, mais je ne pouvais pas rester.
— Je suis là si tu veux parler, me dit-elle doucement.
Je continuai pourtant ma marche, perdue dans la rue.
Je remontai lentement le chemin, me rappelant les jours où je courais ici, riant et jouant avec mes amis. À présent, seule l’odeur de la cendre et de la mort emplissait l’air. Les maisons brûlées ou saccagées bordaient la rue comme des silhouettes mortes.
Je me revis devant la boutique, mangeant des fruits offerts par une vieille dame. Tout cela n’était plus que ruines.
En relevant les yeux, j’aperçus le cimetière face à moi. J’avançai vers lui sans comprendre pourquoi, alors que j’aurais dû fuir cet endroit après ce qui s’y était passé.
Les corps des hommes tués étaient toujours là.
Les corps des hommes tués étaient toujours là.
Mais ce qui fit bondir mon cœur et fit trembler mes jambes fut l’armure.
Elle était à présent étendue sur le ventre, semblant s’être traînée jusqu’ici, comme si elle cherchait encore à retourner vers le mausolée.
J’entendis mon cœur battre à tout rompre, tandis qu’une légère remontée acide me brûlait la gorge.
Je m’approchai malgré la peur qu’elle m’inspirait encore et posai une main tremblante sur son dos de métal froid.
Rien ne se produisit.
— Atlas ? murmurai-je.
Un faible éclat parcourut l’armure, blafard, presque imperceptible. Je ne l’aurais sans doute pas remarqué si je n’avais pas été si proche.
— Pars…
Sa voix résonna directement dans mon esprit, sèche, brisée.
Je retirai aussitôt ma main, le souffle court.
— J’ai perdu mon frère… Mon père est mourant… et ma mère, ainsi que les frères et sœurs qu’il me reste, ont été enlevés ! criai-je de toute la force qu’il me restait, laissant enfin éclater la frustration que je retenais.
Mes mains se posèrent contre le métal froid de l’armure, comme si je cherchais un appui pour ne pas m’effondrer.
— Qu’est-ce que je dois faire ? dis-le-moi !
La faible lueur était toujours présente, vacillante, mais aucune réponse ne vint. L’armure demeura silencieuse.
— Réponds-moi… bon sang… insistai-je, la voix brisée, presque suppliante.
Mais Atlas ne répondit pas, et sa lueur disparut.
Je le regardai au sol, désormais recouvert de boue et de sang.
Sans réfléchir davantage, je saisis l’armure par les poignées et la traînai jusqu’à la maison familiale. Je ne saurais dire ce qui se passa alors dans ma tête. Mes pensées étaient brouillées, comme étouffées.
Je peinais à tirer l’armure le long de la rue, tandis que les habitants s’affairaient autour de moi, tentant de sauver ce qu’ils pouvaient encore du village, le visage marqué par la fatigue et le deuil.
Une fois arrivée, j’ouvris la porte. L’intérieur de la maison avait été en partie retourné, mais cela n’avait aucune importance pour l’instant. Je déposai l’armure dans un coin de la pièce, puis repartis chercher de l’eau. J’arrachai un morceau de rideau tombé au sol pour commencer à la nettoyer.
Plus je m’acharnais à ma tâche, plus une idée sourde me martelait l’esprit. Je me redressai finalement, tentant d’ignorer ce murmure intérieur.
En passant devant la chambre que je partageais avec mes frères et sœurs, mon regard se posa sur leurs lits et sur les jouets éparpillés, renversés lors de l’attaque. Je remarquai alors le bracelet de mon grand frère, abandonné sur le sol.
Ce n’était qu’un simple cordage de cuir, orné d’un petit bouclier de fer servant de fermoir. Je le ramassai et le serrai fort dans ma main, repensant à tout ce qui venait de se produire. Je le passai autour de mon poignet et le pressai contre mon front, me disant qu’il resterait avec moi, désormais.
En me retournant, j’aperçus la bibliothèque renversée. Les livres étaient éparpillés un peu partout, sans doute sans valeur aux yeux des pillards. Je me dirigeai vers la pièce principale, mais heurtai du pied l’un des ouvrages posés au sol, le poussant légèrement.
Il était recouvert d’une couverture et maintenu fermé par une lanière de cuir. En le retournant, je reconnus aussitôt le journal de ma grand-mère.
Mon regard glissa alors vers l’armure, silencieuse, immobile, qui reposait dans la pièce comme en attente.

Annotations
Versions