Chapitre 2

9 minutes de lecture

- Tu te fiches de moi, cria le vieil homme de toute ses forces ! Tu sais que je souffre et tu me ramènes non seulement l’enfant d’Aï mais en plus une inconnue à la maison, qui se ressemble trait pour trait à l’engeance du démon ?

- Nolwenn m’a aidée, il fallait bien que je la récompense d’une façon ou d’une autre, assura Madame Láo à son mari. Et cette autre jeune femme est tombée inconsciente, je n’allais quand même pas la laisser aux mains des créatures infernales qui rôdent ?

- Je suis malade, Huìxin, quand est-ce que tu vas le comprendre ? MALADE ! Je vais mourir, j’ai besoin de repos. Mon corps me fait mal, je ne redeviendrais jamais comme avant, je suis condamné à attendre la mort dans d’atroce souffrance ! Et tu t’inquiètes plus pour cette inconnue que pour ton propre mari ?

- Oui mais pas moi, cria sa femme ! Moi je vais vivre des années encore, sans toi ! J’ai besoin de penser à autre chose qu’au jour où je me retrouverais toute seule, j’ai besoin de reconnecter avec le monde…

Elle s’arrêta de parler, comme si elle ne voulait pas dire le fond de sa pensée. Une larme coula le long de sa joue.

- J’en ai besoin, de ces jeunes, continua-t-elle, touchant sa vieille peau ridée comme pour ressasser un bien perdu. Ils me rappellent qu’est-ce qu’on était avant… J’en ai besoin, pour ne pas finir seule, seule coupée du monde à cause de mon désespoir, comme toi.

Le vent souffla dehors, un vent de tempête. Monsieur Láo repartit la tête baissée, sans savoir quoi dire. Huìxin, sa femme, pleurait toutes les larmes de son corps. Nolwenn se dit alors qu’au final, son mari redoutait la fin de sa vie entouré de celle qu’il aime, et qu’elle, elle attendra avec impatience la fin de la sienne dans l’espoir de le revoir.

Dix, vingt, trente minutes passèrent et aucun mot ne sortit de la bouche de la jeune femme, ni de celle de Madame Láo. Elle s’occupait de l’inconnu sans rien dire, avant de partir faire le thé. Nolwenn en profita pour observer son salon, une pièce traditionnelle mais magnifique, entretenue à la perfection. Des peintures anciennes relatant de la grande guerre face aux démons.

Puis, une fois qu’elle eut fini, elle ne put se retenir de contempler l’inconnue. Son visage, ses vêtements… comment était-ce possible ? On aurait dit elle le jour où Pànzi l’avait trouvée, légèrement plus âgée, mais rien de bien méconnaissable. Qui était-elle, c’est cette question qui tournait en boucle dans sa tête. Avait-elle des réponses sur ce qui s’était passé, sur qui était cette ancienne Nolwenn ? Si c’était le cas, il fallait qu’elle s’en éloigne au plus vite, elle ne voulait pas savoir.

Son sang se glaça. La jeune femme regardait avec effroi son cou, elle avait quelque chose sur le cou, quelque chose qu’elle n’avait vu qu’une seule fois. L’inconnue avait une rose noire tatouée, la même que la sienne.

Son tatouage, à elle, était caché par un gant de soie, mais elle l’avait tellement observé, elle se souvenait de chacun de ses traits, exactement les mêmes que ceux sur le cou de l’inconnu.

- Je te demande pardon, dit Madame Láo arrivant avec un plateau contenant deux bols de thé posés sur lui. Il devient insupportable à cause de cette maladie. Avant c’était un homme au grand coeur, mais comment penser aux autres quand on arrive même plus à penser à soi-même ?

- Il a parlé de fille de démon, Aï je crois, ou je ne sais quoi, demanda Nolwenn. Pense-t-il que cette femme en est un ?

- Non, répondit-elle en lui servant son bol. Il faisait référence à toi.

La vieille dame reprit, voyant que son amie ne semblait pas comprendre.

- Dis moi Nolwenn, connais-tu la légende d’Aï ? Non ? Alors laisse moi te la raconter.

La jeune femme se redressa, comme étrangement attirée par cette histoire.

- Il était une fois, il y a longtemps, dans une contrée lointaine gouvernée par un démon sans coeur et impitoyable, un peuple plein de regrets. Comment les habitants laissaient-ils une des créatures rejetées des dieux les diriger, tu vas me demander, comment obéissaient-ils tous aux ordres d’un démon ? Parce qu’ils avaient besoin de lui.

« Tous les Hommes aimeraient oublier. Des hontes, des remords, des regrets, ou même des souvenirs heureux qui nous rappellent que trop bien qu’ils ne reviendront pas… nous en avons tous, les habitants de cette contrée y compris. Alors le roi et ses sujets passèrent un pacte avec lui, le démon du coeur et des souvenirs : il les gouvernerait, et en échange il leur enlèverait tous leurs souvenirs douloureux. Au final, est-ce que ce n’est pas ça le paradis ? Croire sincèrement que tout est parfait, ne se souvenir de seulement ce que l’on veut. Vivre dans l’insouciance, tel un enfant ? Sûrement… Sauf que tu t’en doutes, tout ne se passa pas comme prévu. »

- Mais les habitants ne savaient-ils pas qu’un démon est une créature maligne et pleine de vices ! Bien sûr qu’il ne respectera pas sa part du contrat !

- Je me disais la même chose à ton âge, pourtant, plus je vieillit, plus je les comprends, assura Láo. Sais-tu combien je donnerais pour que moi et mon mari puissions ne pas penser à sa maladie, rien qu’un seul jour ? Parfois se rappeler peut être plus douloureux que ne rien savoir.

« Mais continuons, tu veux bien ? Le démon, bien évidemment profita de sa situation pour faire de ses sujets ce qu’il voulait. Pourtant, cela ne lui suffisait pas. Jour après jour, ils subissaient les pires châtiments possible de sa part, leurs volant leurs souvenirs quand ils comptaient se révolter. Il fallait qu’ils souffrent toujours plus que la veille. Alors un jour, quand il en eut marre, il commença par leur enlever tous leurs souvenirs, jusqu’à ce qu’ils ne puissent même plus parler. Il leur assura ensuite que manger des petites créatures pouvait leur donner cette capacité, celle de communiquer.

« Alors le village s’entre déchira, le sang fusait de tous les côtés, les récoltent brûlaient, les têtes volaient sous le poids des sabres. Tous voulaient manger ces petites bestioles, savoir ce que ça faisait de pouvoir s’exprimer. Aï, dans sa bonté infinie rendit la parole ainsi que le reste de leurs souvenirs aux personnes ayant réussit à manger les créatures. Au crépuscule, plus personne ne respirait dans la région, les quelques survivants s’étant donnés la mort après s’être souvenu que ces petites créatures étaient leurs enfants. »

Nolwenn regarda son ainée, terrorisée. Comment pouvait-on faire ça ?

- Tu dois te demander quel rapport avec toi, assura la vieille femme. À mon époque, on assassinait les personnes qui commençaient peu à peu à oublier, souvent de vieilles personnes. On les appelaient les enfants d’Aï. Nous les faisions subir le Lingchi, la mort par mille coupures, la pire pour le pire des crimes, celui de pactiser avec le démon. Au cas où il voudrait se servir de cette personne, au cas où il viendrait pour nous. Aujourd’hui, nous savons que cette perte de mémoire n’est pas due à Aï, qui n’est d’ailleurs pas réapparu depuis près d’une dizaine d’années.

La jeune femme ne savait plus quoi dire. Jamais elle n’avait entendue parler de ce démon. Tout son corps tremblait, elle n’arrivait même plus à contrôler sa respiration.

- Cette histoire est utilisée aujourd’hui comme conte raconté aux enfants, sûrement dans le but de leurs faire peur, pourtant, elle a bel et bien eu lieu un jour quelque part sur les terres que nous foulons.

Les deux femmes s’arrêtèrent de respirer, tournant légèrement leurs regards, pour observer l’inconnue assise en train d’analyser ses blessures, semble-t-il. Les avait-elle écoutées ? Elle connaissait donc la légende d’Aï.

- Désolée pour le dérangement, dit-elle en se levant. Où sont mes affaires ?

- Vous partez déjà, demanda la vieille dame en cherchant où elle les avait posées ? Il faut vous reposer voyons.

- Ah pu… punaise ça fait mal, dit la jeune femme en se craquant le dos. Ma quête m’attend, je me suis déjà bien assez reposée, merci.

Nolwenn essayait de parler, mais aucun son ne sortait de sa bouche. La connaissait-elle ? Lui en voulait-elle pour tout à l’heure ?

L’inconnue se rattacha ses longs cheveux, se préparant le plus rapidement à partir. Elle attrapa ses bagages et mis ses bottes avec empressement.

- Vous êtes sûre… commença Láo. Excusez nous pour tout à l’heure, c’est…

- Faut pas vous inquiéter madame, y’a rien, mais là, il faut vraiment que je file.

Elle ouvrit la porte avec puissance avant de s’élancer seule dans la nature, en courant.

- Tu as peur, demanda Nolwenn ?

Pourquoi avait-elle posé cette question, elle ne le savait pas. Pourtant, l’idée lui avait traversée l’esprit. Elle semblait clairement avoir les memes origines que cette dame, les memes vêtement, le même tatouage… et pourtant elle fuyait son regard.

L’inconnue s’arrêta, comme surprise par cette question. Elle se retourna lentement, observant la jeune femme avec précaution, comme à un adieu. Une larme coulait le long de sa joue, avant de répondre :

- Je suis Meimei, l’une des dernières survivante de hēi méiguī, ou la Rose Noire, une ancienne organisation gouvernementale visant à combattre les démons, dit-elle en montrant son tatouage.

- Tu parlais d’une quête ?

- Je cherche à me venger, assura-t-elle avant de baisser la tête. Je veux tuer le dernier d’entre eux, le seul à avoir réussit à nous échapper, le seul à nous avoir détruit, à lui seul… Aï, le démon sans coeur.

Un silence pesant s’installa. Personne ne bougeait, les deux femmes se regardaient sans rien dire. Quel rapport y avait-t-il entre elle et cette femme ? Nolwenn se posait maintenant plus de question que jamais. Elle s’en voulait, parce que, dans le fond, malgré qu’elle se soit promis de ne jamais chercher à comprendre, elle voulait savoir, savoir qui était cette ancienne Nolwenn.

Une larme coula le long de la joue de Meimei qui la regardait plus intensément que jamais.

- Ce jour là, commença-t-elle en se retournant pour ne pas qu’elle la voit pleurer. J’ai tout perdu, jusqu’à mon propre honneur. Aï nous a infiltré de l’intérieur, nous montant les uns contre les autres.

Meimei sécha ses larmes avant de se tourner de nouveau vers la maison. Son visage se pétrifia. Nolwenn était partie, il ne restait plus que Madame Láo qui semblait complètement dépassée par les événements.

Terrorisée à l’idée de connaitre la vérité, elle courait jusqu’à chez elle à une allure hallucinante. Elle ne faisait plus attention où elle marchait, encore moins au frottements délicats du vent sur sa joue qu’elle appréciait tant.

Qui était réellement cette femme ? Il semblait maintenant évident qu’elle la connaissait, et que Meimei savait quelque chose sur son passé. C’est pourquoi il fallait à tout prix qu’elle fuit, qu’elle s’enferme dans sa maison en attendant le retour de Pànzi demain. Lui saurait la consoler. Ils allaient méditer et, comme toujours, mettre de coté ses cauchemars. Mais comment pourrait-elle arrêter de penser à un événement qui c’était réellement passé ?

Elle avait besoin de le revoir, lui savait toujours apaiser ses souffrances.

Pourquoi est-ce que le souvenir d’un cauchemar lointain lui revenait maintenant en tête ? Elle se souvint d’une dispute entre elle et une femme, mais elle n’avait pas réussit à reconnaitre son visage.

- Règle numéro un de la Rose Noire, ne jamais tomber amoureuse, cela pourrait nuire à notre travail, assura l’inconnue.

- Mais je l’aime, dit Nolwenn. Et rien ne pourra y changer !

- Tu es la guerrière la plus puissante de l’organisation, tu ne peux pas…

- Mais je n’ai jamais demandé à l’être !

- Nous oeuvrons pour la sécurité des Hommes, tu ne peux pas te déroger de tes fonctions.

- Et si je n’ai pas envie de protéger, demanda sa version jeune d’elle même ? Et si je voulait juste pouvoir vivre une vie normale comme tous les autres ?

C’était la dernière chose qu’elles s’étaient dites, elle en était persuadée. Mais maintenant, quand elle remémorait ce cauchemar, elle arrivait à distinguer le visage de son opposante, celui de l’inconnue, celui de Meimei.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire GanCaz ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0