Chapitre 1

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Quand elle cuisinait, elle avait vraiment l’impression de flotter. C’est comme si tous ses problèmes s’évaporaient, comme si plus rien n’existait en dehors de la cuisine et des ingrédients, pas même elle. C’est ce que Nolwenn appelait le courant, un état mental où elle se retrouvait submergée par la tâche, tellement concentrée que rien à part sa cuisine n’importait plus.

D’où elle tenait cette passion ? Elle n’en avait pas la moindre idée, du moins, elle ne s’en souvenait pas. Tout comme cette présence qu’elle ressentait lorsqu’elle cuisinait. Cette personne douce et attentionnée qui se tenait près d’elle. Qui était-elle ? Sûrement un fantôme d’un proche oublié, ou bien une impression, une sensation de présence créée par son subconscient ? Elle n’en avait pas la moindre idée.

Elle ne pensait plus à rien, se laissant guider par cette impression si réconfortante, par cette présence. Quels ingrédients incruster à son plat, en quelle quantité ? Elle n’y pensait même pas, elle se laissait guider par cette intuition qui avait pris forme humaine, une forme invisible mais si familière.

- Nolwenn. Nolwenn ! NUÒ ĚR WĒN, cria son mari derrière elle !

Elle se retourna, surprise de voir Pànzi déjà habillé, prêt à partir encore une fois.

- Désolé, j’étais perdue dans mes pensées, assura la jeune femme.

- C’est dangereux cette manie, imagine il m’arrive quelque chose et que tu ne m’entends pas ?

- Ça fait longtemps que tu es là, demanda-t-elle ?

- Comme tous les matins, je reste un peu à t’observer.

Elle se retourna, versant le congee qu’elle avait préparée dans un bol blanc aux ornements bleutés.

- Tu critiques ma manière de cuisiner mais cette habitude semble plus inquiétante que la mienne, dit elle le sourire aux lèvres. C’est bien ce que font les psychopathes, fixer leurs victimes pendant leurs quotidiens ?

- Qu’est ce que tu veux que je te dise, assura Pànzi ? Tu n’avais pas qu’à être aussi magnifique en cuisinant !

Il prit le bol que lui tendait sa femme avant de s’installer sur la table basse, entamant rapidement son repas.

- Hmmm, délicieux, assura-t-il la bouche pleine. Je ne t’attends pas, il faut que je partes rapidement si je veux arriver à Chang’an avant la tombée de la nuit.

Le marchant remarqua le sourire de sa conjointe s’effacer peu à peu de son visage.

- Ne t’inquiètes pas, la rassura-t-il. Je serais rentré demain pour le dîner, Chang’an n’est pas si loin.

Elle ne semblait pas plus rassurée, son visage vrillait peu à peu, passant du rayonnant habituel à une expression presque terrifiée.

- Mes cauchemars, dit Nolwenn la voix tremblante… ils ne font que s’empirer. Ils sont de plus en plus nombreux, de plus en plus terrifiants.

Pànzi se leva, le sourire complètement effacé de son visage. Il s’approcha de sa femme et la prit dans ses bras, sans rien dire pendant plusieurs secondes.

- Toujours le même, finit-il par demander ? L’épée enfoncée dans la gorge du cadavre ?

- Non. Il y en a des nouveaux. Pànzi, je n’arrive plus à discerné le réel de l’imaginaire, dit-elle en fondant en larmes. Je ne veux plus m’endormir la nuit par peur d’en refaire un nouveau, par peur de découvrir qui je suis vraiment…

- Ne t’inquiète pas. Tu sais très bien que ce ne sont que des projections de ton esprit, tes plus grandes craintes matérialisées en rêves, rien de plus.

- Et si ce n’était pas la cas ? Et si ils étaient plus que ça ? Et si se sont le reste de souvenirs ?

Le vent soufflait dehors, les deux amoureux se serraient forts l’un contre l’autre, comme par peur de se perdre.

- Ce n’en sont pas…

- Qu’est-ce que tu en sais, cria-t-elle ?

- Rien, avoua son mari. Rien du tout.

Il passa sa main dans les cheveux de sa bien-aimée, la regardant droit dans les yeux, les siens remplis de tendresse.

- Et imagines que se soit vraiment le cas, et ses cauchemars sont des souvenirs luttant pour retrouver ton esprit, juste imagine. Et bien tu n’es plus cette personne. Ça va faire sept ans que je t’ai retrouvée seule dans ce champ de rose. Tu sais ce qu’on dit ? Qu’en sept ans les cellules d’un être humain se sont toutes renouvelées, qu’il n’existe plus aucune cellule qui est la même antérieure à cette période. On dit qu’une personne n’est plus du tout la même qu’il y a sept ans. Cette Nolwenn meurtrière du passé si seulement elle existait a disparue à tout jamais pour laisser place à la créature la plus magnifique qui n’ait jamais foulée ce monde. Tu n’es plus cette personne, elle est morte oubliée dans ce champ, comme tous les autres.

Elle ne dit rien. Aucun mot ne parvenait à sortir de sa bouche, et les larmes coulant sur son visage s’intensifiaient, si bien qu’elle faillit tomber, entièrement portée par Pànzi.

-Tu n’as rien à craindre, assura-t-il. Tu sais quoi ? Dès que je rentrerais, nous aurons une séance méditation ensemble, comme les autres fois. Tu te souviens comme tu oublies toutes tes peurs juste après ?

Elle acquiesça, c’est vrai que ses séances semblaient presque magiques à tel point elles étaient efficaces, comme si elles lui enlevaient tous ses cauchemars, tellement qu’elle avait du mal à s’en rappeler quelques temps après.

- Tu es la personne la plus magnifique au monde. Je t’aime, Nolwenn.

Ils restèrent là à se regarder dans les yeux pendant plusieurs minutes, attendant que leurs sourires refassent surface. Alors, il partit se préparer tandis qu’elle finissait de sécher ses larmes avant de retourner aider son mari à s’installer dans son vieux charriot à boeufs.

- Je t’aime encore plus, avoua-t-elle alors que son mari commençait peu à peu à partir, bien installé sur son chariot, un chapeau conique posé sur sa tête.

- C’est impossible, assura-t-il en montant le ton pour que sa femme l’entende bien.

- Si, puisque tu es la première personne que la nouvelle Nolwenn ait aimée.

- Je ne mérite pas tant d’honneur, assura-t-il en montant encore en volume, s’éloignant de plus en plus. Mais cela reste impossible, c’est moi qui t’aime plus.

- Non, c’est moi, assura Nolwenn.

Aucune réponse.

- C’EST MOI QUI T’AIME LE PLUS ! PÀNZI, cria-t-elle de toutes ses forces ! PÀNZI JE SAIS QUE TU M’ENTENDS !

Son mari fit un signe d’au revoir avec la main, cachant son sourire moqueur.

- PÀNZIIIII !!!! JE TE DÉTESTE, avoua-t-elle le sourire au lèvres, un sourire on ne peut plus large.

Le vent soufflait sur la vallée, caressant lentement la joue de Nolwenn, savourant la brise du matin en observant la forêt de jade au loin ainsi que ces montagnes ressemblant à d’immense colonnes verdoyantes, derrière lesquelles se dirigeait son mari.

- Vous dites qu’il se serait réfugié là dedans, demanda Nolwenn vêtue d’une tunique écarlate en pointant la caverne du bout de son doigt ?

Le soleil était à son emplacement le plus haut, et la jeune femme se trouvait au côté d’une petite dame d’un certain âge, elle l’avait appelée à l’aide après avoir assuré qu’une créature rôdait dans les parages.

- C’est exactement ça jeune fille, assura la grand mère.

- Je vois. Comme cette grotte se trouve tout près du village, cachée par la forêt, vous avez peur que ce monstre s’y cache. Ne vous inquiétez pas, je m’en occupe.

Elle prit le temps d’observer les alentours, sentir le sens du vent, écouter le piaillement des oiseaux. La forêt étant beaucoup trop étroite, rien ne semblait pouvoir indiquer le passage d’une grande créature comme l’indiquait madame Láo, et les animaux ne semblaient pas être plus inquiets que d’habitude. Elle lui aurait donc menti ?

- Comment se porte votre mari, demanda la jeune femme ?

- Comme toujours, assura la vieille dame. Les médecins lui ont prescrit encore plusieurs années à vivre, et son état ne semble pas se dégrader plus que ça. Pourtant, il ne veut toujours pas sortir de la maison, sa seule raison de vivre se limitant à dormir, manger et fixer le mur. Ses amis s’inquiètent, mais il assure ne pas vouloir recevoir de compagnie, ne laissant que la maladie occuper ses pensées.

Nolwenn baissa la tête, elle regrettait d’en avoir voulu à madame Láo de l’avoir appelée seulement pour un peu de compagnie. Elle en était maintenant sûre, mais qu’aurait-elle fait à sa place ? Rester seule à regarder son mari s’éteindre à petits feux ?

- Je fais comme si tout allait bien devant les enfants, continua-t-elle… mais je ne supporte plus de rester seule avec lui, à déprimer, à gâcher nos derniers instants ensemble. J’ai vraiment l’impression que tout pourrait aller mieux s’il avait juste la force d’accepter son destin, s’il avait la force de recommencer à sourire et de profiter de ses dernières années. Pourtant, j’ai de plus en plus l’impression que ce ne sera jamais le cas. Des fois je me demande si je devrais continuer à souffrir ainsi, ayant pour seule compagnie l’ombre mélancolique de l’homme qu’il était jusqu’à sa mort…

Le vent soufflait sur les branches des arbres, leur conférant un balancier irrégulier de gauche à droite. La jeune fille ne savait pas quoi répondre ? Elle aurait été tentée de dire qu’elle se trompait, mais ce serait hypocrite, elle n’en avait aucune idée.

- Fais attention aux sentiments des hommes, continua-t-elle. Qu’ils soient positifs ou négatifs, amour ou désespoir, une fois envahis par ceux-ci ils sont capables de changer du tout au tout, affectant tout ceux qui s’approchent d’eux. Les sentiments des hommes, ils en auront tué plus d’une d’entre nous, moi y compris.

Láo était maintenant bloquée par son amour pour son mari, coincée avec ce qu’il restait de l’homme qu’elle aimait tant, seule. Est-ce qu’elle allait devoir vivre la même chose avec Pànzi ? Est-ce que lui aussi un jour perdrait son sourire, sa manie à la rendre plus heureuse ?

- Vous voulez que j’aille voir, demanda Nolwenn pour éviter que la situation devienne encore plus pesante ?

- Merci, assura la vieille femme. Et si après ça tu venais à la maison boire du thé ? J’ai le meilleur de la vallée !

- Avec plaisir, assura la jeune fille en souriant.

Elle entra peu à peu dans la caverne, essayant de s’habituer doucement à l’obscurité, elle n’avait malheureusement rien prévu pour s’éclairer au beau milieu de la journée. Mais ce n’était pas un si gros problème, si un énorme serpent se cachait ici comme l’avait dit la vieille dame, elle le remarquerait facilement. Nolwenn regarda derrière elle, ne voyant déjà presque plus la lumière, s’enfonçant encore et encore dans ses parois humides qui semblaient se resserrer de plus en plus.

Au bout d’un moment, la grotte parut enfin s’arrêter. Elle ne voyait plus rien, et avait beau tâter tous les murs aux alentours, aucun signe d’un quelconque passage ne se présentait. Elle allait enfin pouvoir rentrer, espérant arriver à retrouver son chemin dans le noir complet. Au pire, elle n’avait qu’à suivre le souffle du vent, aller à son encontre lui montrerait le chemin à prendre.

Il n’y avait bel et bien rien, Láo lui avait menti. Mais elle ne lui en voulait pas le moins du monde, qu’aurait-elle fait à sa place ?

Un bruit métallique résonna entre les parties humides de la caverne. Comment était-ce possible, elle ne portait rien qui aurait pu produire un tel bruit.

- Oh non.

- Ça va, cria Láo ? Qu’est-ce qui se passe, pourquoi ça ne va pas ?

- Je n’ai rien dit.

Cette voix lui ressemblait tellement, pourtant, aucun son n’était sorti de la bouche de la jeune femme. Si ce n’était pas la sienne, alors d’où provenait ce son ?

- Oh non pitié, dit une voix venant d’en dessous de la jeune femme…

Nolwenn n’hésita pas une seule seconde, elle se mit directement à courir vers la sortie, se prenant une ou deux parois de temps en temps. La chose qui trainait allongée dans un coin de la grotte semblait la poursuivre rapidement, ne la lâchant pas d’une semelle.

Elle finit enfin par sortir, toujours poursuivie par cette chose. Láo se trouvait à seulement quelques mètres, si la créature était bel et bien mal intentionnée, elle n’aurait qu’à s’en prendre à la vieille dame pour ne serait-ce que la faire chanter. Il fallait que Nolwenn agisse et vite, avant qu’une innocente se retrouve en danger.

Alors, la jeune femme se retourna à l’aide d’un saut, faisant maintenant face à sa poursuivante. Nolwenn siffla, mimant un grand geste horizontal à l’aide de sa main droite, demandant encore une fois au vent de lui prêter son pouvoir.

Une bourrasque surgit alors expulsant sa poursuivante, qui alla se cogner sur le tronc d’arbre le plus proche. La femme ne se releva pas.

Madame Láo dans sa grande bonté habituelle se rua vers le corps, inquiétée de son sort.

- Elle respire encore, assura-t-elle. Juste inconsciente, pauvre jeune fille… tu aurais pu y aller moins fort !

Nolwenn restait paralysée, elle n’arrivait plus à bouger. Comment est-ce que cette inconnue lui ressemblait tant ? Comment avait-elle la même voix ? Et puis, ses vêtements… la jeune femme aurait préféré les oublier, mais comment tourner la page, comment oublier l’inoubliable ? Cette robe rouge, c’était impossible pour elle de l’effacer de sa mémoire. Pourquoi est-ce que cette jeune fille portait les mêmes habits qu’elle ce jour là ? Pourquoi est-ce qu’elle avait brodé derrière elle cette rose noire ?

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