Chapitre 4 - Felix

6 minutes de lecture

8 septembre – 17 heures 00

Tokyo

- Bon, Suhua, tu te dépêches !!! On s’était dit qu’on partait de l’hôtel à dix-sept heures. Devine quelle heure il est ?!

- Oh la la, tais-toi, tu passes quinze ans à choisir la couleur de tes chaussettes pour être sûr qu’elles sont du même blanc que le bouton de ton pantalon !

J’éclate de rire et tambourine à la porte de la salle de bain.

- Allez !!! Karina va nous trucider si on arrive en retard.

- Elle nous trucidera. Je finis juste de… mettre… une épingle et… j’arrive…

Honnêtement, j’ai déjà vu le hanfu sur Suhua, mais je ne l’ai jamais vue avec en plus du vêtement les bijoux et la coiffure. Je suis sûr que ça sera trop beau, parce que j’ai trop de talent… Et plus sérieusement, parce que c’est ma petite amie qui les porte.

Je vois le verrou de la porte bouger et je me tiens prêt à analyser les vêtements, mais j’entends soudain Suhua éclater de rire.

- Qu’est-ce que t’as, encore ?

- J’arrive pas à ouvrir, lance-t-elle entre deux rires.

On va vraiment être en retard…

- Attends, je vais chercher un couteau.

- Quoi ?!

- Wow, t’inquiète, c’est pas pour te tuer, c’est juste pour le mettre entre les deux… trucs de la serrure pour la tourner vers la droite.

- Ok…

Je pars rapidement à la cuisine de la chambre pour prendre un couteau à bout rond, puis je reviens vers la porte de la salle de bain. Je glisse la lame entre les deux bouts de métal et force pour tourner la serrure vers la droite. Quand j’entends un petit « clac », je retire le couteau et le pose sur l’étagère en bois juste à côté.

- C’est bon.

- Merci, tu me sauves.

- Je sais, je sais.

Suhua ouvre la porte et je lui jette un petit regard.

Elle porte un hanfu fluide à plusieurs couches, dont la base en mousseline de soie est rose pâle. Les longues manches vaporeuses sont d’une couleur lavande douce, tout comme les ourlets. Les sous-couches sont d’un blanc nacré, en satin léger. La ceinture, d’un vert sauge accordé aux broderies florales sur le bord des manches et du col légèrement décolleté, est fine, nouée dans son dos avec un nœud en forme de fleur d’azalées. Des boucles d’oreilles en jade clair asymétriques pendant à ses oreilles, accompagnées d’un peigne fleuri dans ses cheveux bruns détachés, qui cascadent en ondulant dans son dos, mais elle a attaché deux petits chignons sur les côtés, parés d’épingles à cheveux orientales. Sa frange tombe sur son front avec légèreté. Elle porte à ses pieds des ballerines en tissu brodé, simples et souples. Elle tient dans ma main un éventail en soie brodé de fleurs de cerisiers et de papillons. Ses yeux en amande bruns me fixent.

Je sens le rouge me monter aux joues et pince les lèvres, espérant que ça atténuera mon rougissement.

- Wow… J’ai vraiment, vraiment… du talent.

Ma petite amie ouvre les lèvres et croise les bras.

- Sérieux ?!

Je ris doucement avant de m’avancer pour la saisir par la taille et l’attirer contre moi.

- Tu es très très très belle.

Je la serre plus fort dans mes bras et dépose un baiser sur son front.

- C’est toi qui vas nous mettre en retard, là…

- C’est pas grave…

* * *

La cérémonie de mariage se tient dans une chapelle car Robin est né dans une famille chrétienne, et même s’il n’est pas très attaché à sa religion, ses parents le sont et il voulait leur faire plaisir. La plupart des personnes assises face à l’autel sont des connaissances de Robin, mais je repère quand même une amie d’enfance de ma sœur, Masami, je crois. Il y a tout types de style vestimentaire : des gens en kimono, d’autres en smoking, une femme est même vêtue d’une robe gothique, tandis que d’autres arborent des styles très britanniques.

Mes yeux parcourent la salle et se posent sur un homme au crâne dégarni. Je ne le vois que de dos, mais j’ai une intuition qui me donne des sueurs froides. La mâchoire crispée, je resserre ma prise sur la main de Suhua.

- Quelque chose ne va pas ?

Je déglutis avec difficulté avant de désigner du menton l’homme assis. Suhua plisse les yeux et elle semble réfléchir profondément à qui il est, avant de comprendre que c’est…

- Ton père, souffle-t-elle.

La dernière fois que je l’ai vu, c’était il y a trois ans, à l’hôtel à Nagasaki. Il était venu rencontrer Suhua, qu’il prenait encore pour ma fausse petite amie suite au scandale qui avait éclaté sur elle et moi lorsque nous n’étions pas encore ensemble. Il m’avait fait boire de l’alcool, et nageant en plein délire à cause de ce que cette boisson fait à mon corps, je l’avais viré de la chambre en hurlant. Depuis, je n’ai plus eu aucune nouvelle. Je le déteste depuis mes dix-huit ans, et ce n’est pas aujourd’hui que ça changera.

J’ai encore des visions du moment où il a plaqué la meilleure amie de ma mère défunte, Amy, contre un mur pour l’embrasser, le soir de mes dix-huit ans, alors qu’il avait organisé une soirée VIP avec tous ses contacts et ambassadeurs.

- Viens, lance Suhua en se dirigeant à l’opposé de la pièce, m’entraînant derrière elle.

Je tire les manches de la veste noire que j’ai ajoutée par-dessus ma chemise pour dissimuler mes mains, un tic nerveux, et m’assois aux côtés de ma petite amie sur les chaises en bois tressé.

Pourquoi Karina a-t-elle invité notre père ? Même si elle est rancunière, je sais qu’elle n’est pas en froid avec lui. Mais elle sait que moi oui. Est-ce qu’elle a fait exprès, en espérant que je me réconcilie avec l’imbécile qui me sert de paternel ?

Le retentissement d’une musique classique coupe court à mes réflexions. Les mariés vont bientôt entrer. Alors que la musique monte crescendo et que le tempo s’accélère dans les doubles croches que joue le violoncelliste, la musique s’arrête sur une note, un ré dièse grave très beau, avant de se transformer en remix de la valse version techno.

Je me retiens de rire.

Mon petit doigt me dit que c’est ma sœur qui a choisi la musique.

Justement, la voilà qui apparaît, accrochée au bras du barman anglais rencontré à Otaru qui lui sert de fiancé. Elle est juste magnifique, vêtue d’une longue robe moulante d’un blanc nacré, qui tombe jusqu’au sol et traîne derrière elle. Le vêtement est paré de petites perles argentées et de dentelles sur le bout des manches. Ses cheveux noirs coupés au carré ont été attachés en un chignon bohème, et ornés d’autres perles qui rappellent sa tenue. Robin porte un smoking noir, mais a une petite broche accordée à la robe de ma sœur accrochée à sa poitrine.

Je croise le regard de ma grande sœur, qui me sourit. Je lui renvoie un regard noir et elle pince les lèvres, se retenant de rire.

Lorsque les mariés arrivent devant l’autel, un faux prêtre s’avance pour faire un discours. Il raconte la façon dont se sont rencontrés Karina et Robin, c’est-à-dire dans un bar à cocktails au bord de la plage parce que ma sœur en avait marre de rester avec Suhua et moi alors que nous passions notre temps à nous embrasser et à l’oublier…

Non, mais elle, je vais la tuer.

Elle nous fait perdre toute notre dignité, en acceptant que le faux prêtre raconte ça.

J’entends même quelques rires dans la salle quand Karina coupe la parole à l’homme pour dire qu’à la base, Robin draguait Suhua juste parce qu’elle et moi nous étions quittés à cause de notre doute sur notre avenir, étant donné que ma petite amie devait repartir en décembre en France pour y reprendre la vie qu’elle avait abandonnée. Après tout, on s’est rencontrés dans une gare et je lui ai proposé un road-trip d’un an au Japon. Notre histoire devait s’arrêter là. On ne se doutait pas qu’on allait s’attacher et tomber amoureux.

Je me renfrogne en pensant à la période où nous n’étions plus ensemble, même si au bout de cinq jours on a craqué et on s’est remis en couple.

Je raccroche à la cérémonie et observe Robin passer l’alliance au doigt de ma sœur, ainsi que Karina faire de même. Enfin, ils quittent l’autel et retraversent la salle, main dans la main, un énorme sourire leur barrant le visage, avant de disparaître.

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