Chapitre 12 - Felix
11 septembre – 8 heures 14
Kyoto
Pour bien commencer la journée, il pleut des cordes, et le ciel est un voile d’un gris profond. L’odeur de la pluie sur les pavés et sur les plantes se répand dans la pièce, que nous n’avons pas obscurcie hier soir en tirant les rideaux, m’offrant une vue complète sur le jardin.
Hier soir, j’ai passé mon t-shirt à Suhua, mais il est bien trop fin pour un temps aussi froid.
Je l’observe dormir. La couleur blanche lui va bien, elle contraste avec ses cheveux sombres et s’accorde avec sa peau pâle. Ses cheveux bruns, ondulés, s’étalent sur l’oreiller tels une cascade, glissant jusqu’à la courbe de ses reins. Ses cils sont si longs qu’ils projettent une petite ombre sur ses joues rosées. Elle a ce teint de porcelaine que l’on ne voit que dans les contes, avec des lèvres pleines et roses, entrouvertes dans un souffle paisible.
Le t-shirt glisse légèrement sur son épaule, révélant la ligne fine de sa clavicule. Sa poitrine, moyenne, gonfle et se détend au rythme de sa respiration, avec régularité, sous le tissu fin. Sa taille est si fine que le coton flotte autour d’elle. Ses jambes, repliées contre son buste, sont d’une finesse incroyable. Elles sont élégantes, fragiles, je pourrais croire qu’elles se briseraient si je les tenais trop fort.
Ma Suhua est belle à se damner.
Elle se met à gigoter un peu puis ouvre les yeux, qu’elle cligne plusieurs fois pour s’habituer à la clarté. Elle baille puis pose ses prunelles sur moi.
- Coucouuuu…
- Coucou.
Suhua se redresse sur ses coudes et observe la pièce, avant de jeter un œil à l’extérieur, où la pluie diluvienne continue de tremper le jardin.
- Aujourd’hui, je travaille toute la journée, m’informe-t-elle.
- Moi aussi.
On fait ça, parfois. On se rend dans le pavillon avec la bibliothèque et les bureaux, et chacun s’enferme dans une pièce différente. On ne se voit pas de la journée parce qu’on est plongés dans nos études, on mange en décalé voire en travaillant, et on se retrouve seulement le soir.
Avec mes examens qui viennent de se terminer, il ne faut pas que je me relâche, mais plutôt que je travaille plus.
Suhua sort du lit et je fais de même. Elle attrape son short et l’enfile, avant de réajuster un peu le t-shirt qu’elle porte. J’hésite à enfiler un pull, puis je décide de rester comme ça.
- Tu veux montrer tes abdos à tout Kyoto ? demande Suhua en faisant coulisser la porte en papier de riz.
- Ouais, comme ça ils seront tous jaloux de toi.
Elle sourit et lève les yeux au ciel. Nous regagnons la cuisine et préparons le petit-déjeuner, comme tous les matins. J’hésite à lui faire une petite blague mesquine en « oubliant » de rajouter du lait dans son café, puis je laisse tomber en voyant son visage exténué. Je vais éviter de trop l’embêter aujourd’hui, surtout si elle est fatiguée et qu’elle compte travailler toute la journée.
Après le petit-déjeuner, nous prenons une douche rapide, puis traversons le jardin principal pour regagner le pavillon consacré aux études. Je choisis le bureau dont la fenêtre donne sur la forêt de bambous, espérant être inspiré pour mes travaux.
Suhua disparaît derrière une cloison, elle aussi, et la referme après m’avoir envoyé un bisou avec sa main de manière très exagérée.
Quelle folle, celle-la…
Je m’assois par terre, face au bureau en bois clair, et je tire du tiroir mon ordinateur portable, ainsi que les cahiers que j’y laisse traîner. Même si nous n’avons pas de bureau attitré, je me suis un peu attribué cette pièce…
Je charge le document PDF avec les dernières consignes. Je dois « explorer comment le stylisme éditorial contribue à façonner l’univers visuel et narratif d’un magazine indépendant ». En gros.
Et pour ça, il faut que j’étudie deux magazines indépendants en mettant en lumière leur ligne éditoriale, leur direction artistique et leur identité visuelle, et créer une analyse dessus d’au moins dix pages.
Puis, je dois créer un portfolio visuel simulant quatre à six doubles pages d’un magazine fictif, en imaginant un nom, un thème, typographie, des mises en page et ce genre de choses…
Et pour finir (parce que jamais deux sans trois), il faut que j’écrive un dossier de quinze à vingt pages avec des analyses, des recherches et des intentions créatives sur une réflexion critique : « Comment le stylisme éditorial peut-il raconter une histoire, transmettre des valeurs ou bousculer les codes visuels traditionnels ? ».
Je sens que ça va me prendre les deux ou trois prochains jours.
Il faut envoyer par mail le travail pour le dix-huit septembre au plus tard, soit dans une semaine.
Je me lance alors dans des études assidues, ouvrant des milliards d’onglets sur Internet, passant deux heures à trouver les deux magazines à comparer pour trouver des choses intéressantes à dire…
Au moment où je sens que je commence à décrocher, je renverse la tête en arrière et me frappe les joues en marmonnant « Allez, Felix. Con-cen-tra-tion. », avant de me remettre à faire des recherches. Je finis par ouvrir un document de traitement de texte, et fais la mise en page de l’analyse des magazines, ajoutant des photos.
Mon téléphone vibre dans ma poche. C’est l’alarme que je me suis mis à midi quinze pour aller manger. Seulement, je n’ai pas faim, et je suis à fond dans le travail. J’irai manger plus tard.
Quand je vois le soleil se coucher, je réalise que le « plus tard » s’est transformé en « c’est trop tard ». J’ai sauté deux repas, trois si on compte le goûter. Mon portable indique qu’il est vingt heures trente-sept. Je suis fatigué, mais j’ai presque fini l’analyse des magazines…
Je peux finir ce soir.
Si je réussis à faire les trois étapes en une journée chacune, j’aurais fini après-demain. Si pendant trois jours je travaille beaucoup, ce n’est pas grave. Je pourrais me reposer après.
Il est donc vingt-deux heures quand j’ai achevé mon premier travail, que je l’ai relu des milliers de fois et qu’il est prêt à être envoyé.
Fier de moi malgré ma fatigue, je me passe les mains sur le visage et range mon bordel. Je sors de la pièce et retraverse les jardins dans le noir, regagnant le pavillon principal. Je passe à la cuisine boire un verre d’eau. Il est peut-être un peu tard pour manger.
J’ai quand même faim…
J’observe ce que je pourrais manger et je porte mon choix sur une pomme.
Après tout, si je passe les trois prochains jours assis, et les autres à me reposer, je ne vais pas beaucoup bouger. Si je mange trop, je vais faire du gras.
Cette idée repoussante me coupe l’appétit, et je renonce à ma pomme pour rejoindre ma chambre. Suhua est allongée à l’envers sur le lit, les pieds contre la cloison en bois du mur, un manga érotique dans ses mains. Un coup d’œil par-dessus son épaule me permet de voir une image un peu sensuelle, alors je détourne le regard.
- Je me demande vraiment comment tu peux lire ça.
Suhua sursaute et referme son livre, les joues rouges.
- Tu es là.
- Non, c’est le fils du boucher. Tu le reconnais pas ?
- Haha, très drôle.
Ma petite amie pose son livre sur la petite étagère près du lit et m’observe pendant que je me mets en pyjama. Un sourire moqueur étire mes lèvres :
- Petite perverse… En plus de lire des trucs érotiques, tu regardes les gens se changer.
- Seulement toi.
Je ris légèrement puis pousse Suhua pour me faire une place sur le lit. Elle se plaint et je lui lance un regard faussement compatissant.
- Bon, sinon… Tu as bien travaillé ?
- Non, j’ai passé la journée enfermé dans le bureau à regarder Netflix.
- Comment est-ce que tu peux être d’humeur à plaisanter, sérieux ? Je suis super fatiguée. J’ai même pas la force de trouver une répartie…
- Ça, c’est parce que je suis un être supérieur. Même fatigué, je reste drôle.
Suhua soupire et cale sa tête sur mon épaule.
- Vu que tu es parfait et encore en pleine forme, tu peux aller éteindre la lumière ?
- Ça nécessite que je bouge ?
- Oui.
- Alors, c’est pas dans mes cordes.
- Allez, Feliiiix !
Je souris et bouge délicatement pour ne pas brusquer Suhua, avant de me mettre debout pour aller appuyer sur l’interrupteur. La pièce plongée dans le noir, je regagne le lit et m’allonge près de ma petite amie.
- Sinon, plus sérieusement, oui, j’ai bien travaillé. Et toi ?
- Pas trop. J’ai l’impression de ne pas avancer, et ça me soûle.
Je cale mon menton sur sa tête et la serre contre moi.
- Comment ça ? Tu as besoin d’aide ?
- Tu t’y connais, en psychologie ?
- Non. Mais je suis très intelligent, je peux comprendre vite… Bref, qu’est-ce qui ne va pas ?
Suhua tire sur une mèche de mes cheveux et soupire.
- Je dois faire un mémoire de trente pages sur l’étude des approches narratives en thérapie, et analyser trois cas totalement différents où le récit a permis une avancée sur la psychologie des patients. C’est dur.
Je la serre plus fort.
- Prends ton temps pour réfléchir. Tu dois le rendre pour quand ?
- Après-demain.
Suite à cet aveu, elle commence à trembler puis à pleurer.
- Mais, pleure pas, dis-je avec un petit rire nerveux dans la voix. Pourquoi tu pleures ?
- J’y arrive pas et… et c’est un examen hyper important… et…
Je pose une de mes mains sur ses cheveux et les caresse lentement.
- Ne panique pas… Tu… Au pire… Tu auras une mauvaise note, alors que c’est important. C’est pas grave, c’est normal de pas toujours exceller dans ce que tu fais. Et si tu échoues tes études en thérapie, ce qui n’arrivera pas, je serais là pour te soutenir. Arrête de te mettre la pression, soufflé-je.
Je pense que ses larmes sont dues à un surplus de stress. Si elle a passé la journée à bloquer là-dessus, c’est normal qu’elle craque.
- Mais, si j’y arrive pas ? renifle-t-elle. Enfin, je vais pas dépendre de toi toute ma vie ! Déjà que tu as payé les frais d’université… C’est pas parce que mon copain est riche que je dois rien faire de mes journées.
- Tu n’as aucune dette envers moi, je tiens à mettre ça au clair. Et je comprends que tu ne veuilles pas passer ta vie à rien faire… Mais si tu réalises que la psychologie ce n’est pas pour toi, tu trouveras autre chose, ne t’en fais pas… T’es encore jeune.
- D’accord…
- Allez, arrête de pleurer.
Je me décale un peu pour frotter les larmes sur son visage, avant de la reprendre dans mes bras.
- Il y a autre chose ?
- Non.
- D’accord. Parfait, alors. (Je dépose un baiser sur son front.) Bon… Bonne nuit.
- Bonne nuit à toi aussi…
Suhua se blottit contre moi et soupire.
- Je t’aime.
- Moi aussi je t’aime, répond-elle avant de s’endormir.

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