Chapitre 14 - Felix
15 septembre – 17 heures 29
Kyoto
Alors qu’hier, j’ai pu passer ma journée avec Suhua, j’ai déjà de nouveaux travaux à devoir réaliser. Vivement les vacances.
Assis par terre, dans la salle à manger, je teste des couleurs qui iraient bien ensemble quand ma petite amie arrive, la mine sombre. Sans parler, elle se laisse tomber à côté de moi, replie ses jambes contre sa poitrine et les entoure de ses bras.
Je me tourne vers elle.
- Qu’est-ce qu’il y a ?
- Je… j’ai reçu un appel de Suhui. Ma mère est à l’hôpital. Elle a un pneumothorax spontané ou un truc comme ça… Apparemment, c’est assez grave, suffisamment pour que mon frère et Lia aient décidé de passer quelques semaines en Bretagne. Elle est prise en charge au Centre Hospitalier Bretagne Atlantique…
- Et ?
- Suhui aimerait que je vienne en France quelques jours pour la voir. Tu sais si on peut mourir de pneumothorax ?
Je hausse les épaules.
- Dans certains cas, mais c’est rare. Je n’ai pas plus de détails.
- D’accord.
Visiblement, même si elle a beaucoup de désaccords avec sa mère depuis sa naissance et qu’elle est persuadée que sa parente préfère son frère, elle tient quand même à elle.
- Je pensais partir demain, j’ai un peu regardé les vols d’avions. Il faudrait que je prenne le train jusqu’à Tokyo, puis l’avion jusqu’à Rennes, puis encore le train jusqu’à l’hôpital.
J’opine du chef et pose une main sur son épaule.
- Tu veux que je t’accompagne ?
Certes, j’ai du travail, mais si Suhua a besoin de moi…
- Non, c’est bon. Je ne pars que quatre jours. On s’appellera.
- Évidemment. Tu es sûre ?
Elle hoche la tête avec fermeté.
Bon… On va être séparés seulement quatre jours, ce n’est presque rien. Et puis, c’est important que Suhua aille voir sa mère.
* * *
J’accompagne ma petite amie jusqu’à la gare de Kyoto. Lorsque nous passons devant les petits canapés près du Starbucks, je souris. Dire que c’est dans cette gare, à cet endroit, que Suhua et moi nous sommes rencontrés, il y a presque quatre ans.
Lorsque nous arrivons devant les portiques de sécurité, ma petite amie se tourne vers moi, son sac à dos jeté sur son épaule droite. Elle a préféré voyager léger, avec seulement de quoi se changer et se laver.
Je pose ma main sur sa tête et ébouriffe ses cheveux.
- Bon…On se revoit le dix-neuf au soir ?
Nous sommes le seize, elle arrivera en France ce soir. Après, elle passera le dix-sept et le dix-huit avec son frère, Lia et sa mère, puis elle repartira le matin du dix-neuf. Ce ne sont que quatre petits jours qui vont passer très vite.
- Oui, répond-elle.
Avec le décalage horaire, ça va être compliqué de s’appeler, mais tant pis. On devra peut-être se contenter de messages.
Et puis, ce n’est pas la peine d’en faire tout un drame. On ne se quitte pas pendant des mois. Je suis quand même triste, mais pas au point de déprimer.
- Pendant les quatre jours, tu travailles, comme ça dès que je rentre, on passe du temps ensemble, ordonne Suhua.
- D’accord.
- Et mange correctement.
- Ok, ok…
Elle regarde son portable pour savoir l’heure et soupire.
- Bon, je vais devoir y aller. À bientôt.
- Salut.
Elle rêve si elle croit que je vais la laisser partir sans lui faire de câlin, alors je fais un pas en avant pour l’attirer à moi. Suhua se serre contre moi un instant.
- Il faut vraiment que j’y aille.
Je me détache d’elle et tapote sa tête, puis lui souris. Elle me rend mon sourire avant de tourner les talons pour passer les portiques de sécurité, puis rejoindre le quai.
Avant de rentrer à la villa, je passe à la supérette du quartier pour acheter de quoi manger ce midi, comme des nouilles instantanées, parce que je n’ai pas envie de cuisiner. J’observe les nouveaux goûts de nouilles lorsque j’entends :
- C’est toi, Felix ?
Quand je me retourne, j’aperçois ma belle-sœur. Judith tient dans ses mains des lardons et des pâtes, ainsi qu’un produit pour la salle de bain.
- Tu vas bien ? Où est Suhua ?
- Elle a dû repartir en France en urgence. Tu vas bien, toi ?
- Ouais. Je suis contente de tomber sur toi, il faut que je te parle.
- Ah ?
- Tu es occupé, ou tu as le temps de passer chez moi ?
Techniquement, je devrai aller travailler, mais si Judith a quelque chose d’important à me dire…
- Non, c’est bon.
- Ok. Reste déjeuner, tant que t’y es. Je comptais faire des pâtes à la carbonara. Je commence à en avoir marre des ramens, sushis et nouilles au curry.
Je souris et suis Judith jusqu’aux caisses, où elle paye ses articles. Ensuite, nous quittons la supérette et marchons dans les rues du quartier. D’ici, je vois le mont Arashi puisqu’il surplombe l’arrondissement où vit Judith, mais je ne peux pas distinguer ma maison.
Je l’ai déjà raccompagnée en bas de son immeuble lorsqu’elle était ivre, mais je ne suis jamais monté à son appartement. Ma belle-sœur tape un code et un vrombissement se fait entendre. Elle m’ouvre la porte de l’immeuble, et je pénètre dans un hall froid.
- Suis-moi.
Nous grimpons trois étages puis nous engageons dans un long couloir, avant de nous arrêter devant l’appartement 309. Judith fouille dans sa poche pour sortir sa clé, qu’elle enfonce dans la serrure, puis elle ouvre.
Bien que petit, son logement est chaleureux. Elle m’invite à retirer mes chaussures dans le long couloir qui sert d’entrée, puis nous débouchons dans une large pièce lumineuse. Sur la droite, il y a une cuisine avec en plein milieu un îlot en bois clair, et sur la gauche, un canapé jaune moutarde aux coussins d’un blanc cassé brodés de fils dorés, accordés aux murs bleu canard du salon. Il n’y a qu’une porte, qui donne sur sa chambre et une salle de bain, ainsi que des toilettes. Elle a aussi un petit balcon, entre la ligne invisible qui sépare le salon de la cuisine.
Judith pose ses courses sur l’îlot et m’invite à m’asseoir sur les chaises hautes.
- Avant que je ne commence, tu veux quelque chose ?
Je décline son offre et croise les bras, dans l’attente. Elle se sert un verre de jus de fruits puis s’installe.
- Bon… J’ai beaucoup parlé à mon beau-père, le soir où je l’ai croisé après le karaoké, et on a aussi échangé par messages.
Je me crispe. Je déteste parler de mon père, et Judith a l’air de le savoir.
- Il aimerait renouer avec toi, et je le comprends. Après tout, pourquoi est-ce que tu lui en veux ? Si c’est juste pour cette histoire de baiser… Ta mère était déjà morte depuis huit ans. Il a le droit de retomber amoureux. Ok, c’était la meilleure amie de ta mère, mais on ne choisit pas qui on aime.
Je serre la mâchoire et darde sur Judith un regard froid.
- Il n’y a pas que ça, articulé-je. Ce jour-là, pour mon anniversaire, pour mes dix-huit ans, il avait choisi de faire une soirée VIP avec ses collègues. Et il n’y avait pas une seule goutte d’eau, que de l’alcool. Alors que je lui ai dit plusieurs fois que je ne pouvais pas en boire. Ne parle pas sans savoir.
Judith fronce un peu les sourcils.
- Je comprends que ça puisse être compliqué, Felix, mais c’est quand même ton père…
Je meurs d’envie de lui balancer le contenu de son verre à la tête. Elle et moi ne sommes pas proches. Elle est ma belle-sœur, on s’entend plutôt bien, mais elle n’est personne pour me dire comment agir avec l’imbécile qui me sert de géniteur.
- Et alors ? Il n’a du mot « père » que le côté biologique. Demande à Karina.
- Karina l’a invité à son mariage.
- Karina est moins rancunière.
- Moins rancunière, ou plus mature ?
Je pince les lèvres. Pour qui est-ce qu’elle se prend ?
- Ne te mêle pas de ma vie privée.
- Je voulais t’aider.
- Je ne t’ai rien demandé.
- Non, mais ton père oui. Il m’a demandé de l’aide pour se rapprocher de toi.
Je tombe des nues. En plus de ne pas savoir s’occuper correctement de Karina et moi depuis que notre mère est morte, il a besoin de l’aide de sa belle-fille pour redevenir proche de moi ?
- Tu lui diras que je ne veux pas.
- Essaye, au moins. Il s’en veut vraiment.
Je plisse les yeux.
- Qu’il le prouve, alors.
Judith hésite un peu mais opine du chef.
- D’accord. Tu es dispo, demain ?
- Pourquoi ?
- Pour discuter plus calmement.
Je ne dis rien, pesant le pour et le contre. Il faudrait que je travaille, et je considère mes études plus importantes que mon père, mais Judith doit se sentir mal d’être au milieu de tout ça.
- D’accord, soupiré-je. Demain.
Je remercie quand même ma belle-sœur, puis quitte sa maison.

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