Chapitre 26 - Suhua

8 minutes de lecture

11 octobre – 12 heures 03

Kyoto

Felix va mieux. Évidemment, il n’est pas redevenu comme avant du jour au lendemain, il reste des moments où il est un peu absent, où il semble sur le point de déborder. Mais ça s’est amélioré, et je revois de plus en plus son sourire illuminer son visage, comme un rayon de soleil.

- C’est grâce à toi, dit-il sur le ton de la plaisanterie, quand, pendant qu’il me fait à manger, je lui annonce qu’il va mieux depuis trois jours. Tu es un petit sunshine.

Je lève les yeux au ciel et tente d’apercevoir par-dessus son épaule ce qu’il cuisine. Lorsque j’aperçois du beurre et de la farine de sarrasin, je me retiens de rire.

- T’es sérieux ?

- Je te fais renouer avec tes racines bretonnes. Tu devrais me remercier, j’ai passé du temps à faire la crêpe de sarrasin parce que j’en trouvais pas à la supérette.

- Ok, ok… Merci, ô ! grand Felix, de m’avoir cuisiné un repas breton pour renouer avec mes racines.

Il se retourne pour me regarder, les yeux plissés.

- T’es en train de te moquer de moi ouvertement, là ?

- Oui.

- T’es sûre ?

Je souris fièrement et acquiesce. Je ne vois donc pas venir sa main, qui pince ma taille et me fais sursauter en lâchant un cri semblable à un piaillement d’oiseau à l’agonie. Felix éclate de rire puis me tape la tête avec la spatule qui lui sert à replier la crêpe.

- Elle est propre, au moins ?

- Qu’est-ce que ça change ? Tu as déjà les cheveux gras.

- Vraiment ? Je les ai lavés hier.

- Non, je plaisantais.

Felix attrape son portable pour continuer de lire la recette, avant de se tourner à nouveau vers moi, comme s’il avait eu une illumination.

- Je sais pas si c’est bon, mais il paraît que les bretons mangent des galettes avec des saucisses.

Je grimace.

- Beurk. Je n’aime pas la saucisse, de toute façon. En plus, celles des galettes-saucisses sont trop grosses.

La tête que fait Felix m’interloque au début, puis je pars dans un rire dépité.

- Wow, Felix, tu as quel âge ? L’esprit mal placé, c’était quand on était ados. À vingt-neuf ans, c’est fini.

Il hausse les épaules avant de reprendre la confection de sa crêpe. Il la plie avec la concentration d’un chirurgien, puis il éteint la poêle.

- Voilà !

Felix l’amène jusqu’à la salle à manger, moi sur les talons. Il la dépose sur la table en bambou puis pose ses mains sur les hanches, fier de lui.

- Tu ne manges toujours pas ?

- J’ai mangé ce matin, répond-il.

- Un petit peu. Je te donne un tiers de la crêpe. Mais mange.

Il pince un peu les lèvres puis hoche la tête. Mon petit ami découpe soigneusement le repas puis va chercher une autre assiette pour mettre son minuscule bout de nourriture.

- C’est bien… Tes efforts méritent un bisou.

Felix se penche en avant et tend sa joue, mais je décide de l’embrasser sur les lèvres. Il se fige un instant, avant de glisser ses doigts sur ma taille.

- Tu sais que, mon plat préféré, c’est toi, Sunshine ?

- Felix…

- Quoi ?

- Mange ta crêpe et arrête de raconter n’importe quoi avant que je ne te fasse avaler ta chemise.

Il hausse un sourcil.

- Pourquoi ma chemise ? Tu veux me voir torse nu ?

- Non, mais arrête avec tes blagues douteuses !

Il rit puis secoue la tête.

- C’est toi qui a commencé à dire que tu allais me déshabiller.

- Oui, mais pour… C’est bon, laisse-tomber !

Je me dégage de son étreinte et fais semblant de bouder en m’asseyant en tailleur sur les coussins pour manger.

Il s’installe en face de moi et tire lentement son assiette vers lui, la fixant avec un certain dédain. Comment peut-il être aussi fier de ce qu’il cuisine, tout en l’observant comme si c’était du caca de chat ?

Felix mord ses lèvres mais comme il voit que je le regarde attentivement, il prend une bouchée. Sur le coup, il semble content, peut-être parce que c’est bon ou peut-être parce qu’il avait faim, mais dès qu’il a avalé, il fronce légèrement les sourcils avant de poser un regard vide sur le plat.

Si j’ai su à peu près l’aider à retrouver le sourire, je n’ai aucune idée de la façon dont je peux lui faire retrouver l’appétit.

- Tu fais quoi, cet après-midi, Felix ?

- Je travaille. Je dois réviser, j’ai bientôt de nouveaux examens. Et… j’aimerais bien faire du piano, ajoute-t-il d’une petite voix. Et toi ?

- Il faut que je travaille aussi, mais d’abord je dois aller à la supérette pour acheter des nouveaux cahiers.

- Ok… Je t’aurais bien accompagnée, mais…

- T’en fais pas, je sais y aller seule.

Je vois bien qu’il force son sourire, et je suis un peu déçue de sa soudaine morosité alors qu’il était de bonne humeur il n’y a même pas deux minutes.

* * *

Je prends un sac à dos pour pouvoir mettre mes achats, puis je quitte le pavillon principal. Je rejoins celui où Felix travaille pour le prévenir que je pars. Quand j’entre dans le bureau où il est, je le vois assis, en train d’écrire à toute allure sur une feuille, des écouteurs dans les oreilles. J’hésite à le déranger, mais je m’avance quand même et lui tapote l’épaule. Mon petit ami lève la tête vers moi.

- Tu y vas ?

- Oui.

- Ok. À tout à l’heure, Sunshine.

Je me demande un instant s’il va continuer avec ce surnom. Il semble résolu à le faire, en tout cas. Je me creuse les méninges à la recherche d’un surnom un peu mesquin, pour me moquer de lui, mais je n’en trouve pas.

Mince !

Je lui ai trop répété qu’il était bordélique, tellement que ce n’est même plus drôle. Pareil pour ses comportements puérils ou dramatiquement exagérés.

- Pourquoi tu restes comme ça à me fixer avec des yeux de merlans frits, là ? Parce que je suis trop beau ?

- Non, parce que je suis en train de réaliser que tu as du jaune d’œuf sur le coin des lèvres.

Il écarquille un peu les yeux.

- Vraiment ?

Felix passe son doigt sur le côté de sa bouche avant de cligner des yeux, cherchant à savoir s’il y en a encore.

- C’est bon. J’y vais, donc.

- Ok.

Il fait coucou avec sa main puis se replonge dans ses cours.

* * *

Je regarde un peu les cahiers que j’ai dans les mains, avançant tête baissée. Je fonce dans quelqu’un et trébuche en arrière, avant de me rattraper aux rayons qui m’entourent et de m’excuser. Puis, je m’apprête à reprendre mon chemin, mais la personne que j’ai percutée met une main sur mon épaule. Je sursaute, me retourne, et tombe nez à nez avec…

- Monsieur Nagashi ?

La dernière fois que j’ai vu le père de Felix, j’ai fait une crise d’angoisse. Résultat, mes mains se mettent à trembler et mon ventre se tord. Des sueurs froides semblent couler dans mon dos.

- Rassure-toi, Suhua, je ne te veux pas de mal. Simplement, j’aimerais te parler. Suis-moi.

- Attendez, je dois…

Il m’arrache les cahiers des mains et se dirige vers la caisse, tout en s’assurant que je le suis. Une fois qu’il les a payés, nous sortons du magasin. Asahi pose sa main sur ma chute de reins, là où s’arrêtent mes cheveux, pour me faire avancer, et je frissonne de dégoût à cette sensation.

Retire ta main, elle n’a rien à faire ici.

J’attrape discrètement mon portable et envoie simplement « Felix » à mon petit ami, espérant qu’il verra mon message.

Son père me fait trop peur, mais je me sens obligée de le suivre. Je marche donc tête baissée, à ses côtés, essayant de stopper les tremblements de mes mains.

Qu’est-ce qu’il me veut ?

Nous nous engageons dans une ruelle et je me fige un peu, inquiète, mais Asahi continue de me pousser pour que j’avance.

- Voyons, Suhua, n’aies pas peur. Je suis le père de ton copain, après tout.

Je serre les dents, prise d’angoisse.

- On va juste arranger les choses. Je vois bien que tu as été dérangée, au restaurant, continue-t-il avec une voix paternaliste.

Je déglutis. Si je ne connaissais pas Asahi à travers le vécu de Felix et un peu du mien, cet homme m’aurait paru tout à fait charmant.

- J’aimerais te présenter une jeune femme, aussi. Elle s’appelle Masami Hoshimori. Peut-être pourrais-tu devenir son amie ? Elle est très gentille. Elle a vingt-neuf ans, comme Felix.

Ce nom me dit quelque chose, mais je n’arrive pas à remettre le doigt dessus. Pourtant, je sais que je l’ai déjà entendu dans la bouche de Felix.

Je n’ai pas le temps de pousser mes réflexions plus loin, nous arrivons devant une immense maison à l’allure moderne. Visiblement, Kyoto regorge de personnes riches. Après, Asahi a vécu un moment dans cette ville, c’est normal qu’il connaisse les personnes du même statut que lui qui y vivent.

- C’est la maison de Masami. Elle va peut-être te sembler un peu modeste face à la villa des hauteurs d’Arashi dans laquelle tu vis depuis maintenant quelques années, mais elle reste très jolie.

Modeste ? Rien que le jardin est à couper le souffle. Chaque caillou est d’un blanc immaculé, comme si personne n’avait jamais marché dessus. Ça et là poussent des plantes exotiques, comme des cactus ou des palmiers. La porte en bois massif est très grande, avec des bordures en or. Un chemin de dalles couleur crème serpentent jusqu’à l’entrée.

Nous marchons dessus pour rejoindre la porte, et Asahi toque. Lorsqu’une voix féminine crie « j’arrive », je me tends à nouveau. Mon cœur tambourine dans ma poitrine. J’ai juste envie de m’enfuir, seulement, on pourrait penser que je suis venue ici de mon plein gré. Après tout, Asahi ne m’a pas forcée. Mais il dégage une aura qui te fait te sentir obligé de le suivre. C’est probablement ce qu’a ressenti Felix quand son père lui a demandé de jouer du piano.

Je l’observe du coin de l’œil. Cet homme n’est pas particulièrement beau, ce qui peut sembler étonnant quand on voit la splendeur et l’élégance de Karina et Felix. En revanche, il reste charismatique, comme s’il pouvait capter un auditoire à lui seul. Son aura est magnétique. Juste à le voir, on peut deviner qu’il a de l’autorité et de la puissance. Et je suis sûre qu’il le sait.

La porte s’ouvre sur une jeune femme japonaise magnifique. Je lui donnerai vingt ans si je ne connaissais pas son réel âge. Elle a des cheveux noirs de jais lisses, soyeux et brillants qui s’arrêtent à ses omoplates, une peau pâle et un visage mignon. Loin d’être menue, Masami porte une jolie robe courte qui met en valeur ses attributs féminins.

- C’est donc toi, la fille qui sort avec Felix, dit-elle avec un sourire. Je devais être sa fiancée, mais ça n’a jamais été officiel.

Annotations

Vous aimez lire Ella AA. ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0