Chapitre 27 - Felix
11 octobre – 14 heures 18
Kyoto
Un peu après que Suhua est partie, je suis allé rendre le contenu de mon estomac dans les toilettes. Le tiers de la crêpe me pesait sur le ventre, j’avais l’impression de faire quinze kilos de plus. Je me suis ensuite brossé les dents, j’ai bu un verre d’eau et j’ai repris mon travail.
Je suis interrompu par une notification sur mon téléphone. Lorsque je la consulte, je ne comprends pas. Suhua m’a simplement envoyé mon prénom. Est-ce qu’elle a un problème ? J’envoie « oui », puis j’attends un moment. Voyant qu’aucune réponse ne vient, je tape un autre message. Peut-être qu’elle est en silencieux ?
Pourtant, je ne suis pas rassuré. Suhua n’est pas du genre à envoyer des messages puis à ne pas répondre.
Je sens mon cœur s’accélérer légèrement, mais je tente d’y faire abstraction. Il n’y a aucune raison qu’elle ait un problème. Je saisis quand même à nouveau mon portable et l’appelle. Ça sonne, ça sonne, mais elle ne décroche pas.
Je me lève et commence à sortir du pavillon, l’appelant en boucle. Elle ne répond toujours pas, ce qui intensifie mon stress.
Qui n’est pas rationnel, soit dit en passant.
Je sors en trombe de la villa et dévale toute la pente en courant, mon téléphone toujours collé à l’oreille. Je cours jusqu’à la supérette et passe dans chaque rayon à sa recherche, mais elle n’y est pas. Je bouscule sans faire exprès une vieille dame, alors je m’arrête pour l’aider à se relever avant de repartir en sprint. Je tente un nouvel appel à ma petite amie, mais je n’ai toujours aucune réponse.
Merde !
- Felix ?
Je tourne la tête et vois Judith. Elle presse le pas pour s’avancer vers moi.
- J’ai pas le temps, attends, je… dis-je, essoufflé.
- Tu cherches Suhua ?
Une bouffée d’espoir m’envahit.
- Tu sais où elle est ?
- Oui, j’allais y aller.
- Où est-elle ?
Judith pince les lèvres et croise les bras. Je ne sais pas pourquoi, mais elle a l’air réticente à l’idée de me le dire. Est-ce qu’elle est en danger ? Mon rythme cardiaque bat à vive allure.
- Où est-elle ? réitéré-je.
- Chez Masami. Je devais m’y rendre, je te dis. Tu n’as qu’à venir avec moi.
- Masami ? L’amie de Karina ?
Ma belle-sœur hausse un sourcil avant de secouer la tête.
- Non, Masami Hoshimori.
Je me fige au souvenir de cette jeune femme. Je ne l’ai vue qu’une fois, le soir de mes dix-huit ans, et je me rappelle qu’elle voulait m’attirer dans son lit. Je grimace et souffle.
- Qu’est-ce que Suhua fait chez Hoshimori ? demandé-je, inquiet.
Je ne connais pas cette femme. Je ne sais pas ce qu’elle veut à ma petite amie.
- Amène-moi là-bas, dis-je sèchement.
Judith soupire.
- Libre à toi de me suivre.
- Pourquoi tu dois y aller ? Pourquoi Suhua est là-bas ? Est-ce qu’elles sont seules ?
Ma belle-sœur me lance un regard un peu exaspéré. Elle reprend sa marche, assez rapidement, tout en attachant ses cheveux roux en un chignon serré. Je la suis, faisant de grands pas. J’ai un point de côté, mais je maintiens quand même une bonne allure.
- Judith, réponds-moi !
Je l’attrape par l’épaule pour la forcer à s’arrêter, et je la tourne vers moi. Elle plisse les yeux et croise les bras.
- Suhua ne va pas mourir. Je ne comprends pas pourquoi tu t’inquiètes à ce point.
- Non, mais j’y crois pas ! Pourquoi je m’inquiète ? Ma petite amie disparaît faire des courses, et au final elle se retrouve chez une femme qu’elle ne connaît même pas ! Tu t’attends vraiment à ce que je reste serein ? Réfléchis, un peu !
L’éclat qui traverse les prunelles bleues de ma belle-sœur me fait réaliser que je l’ai peut-être un peu blessée. Je ne comprends pas pourquoi, il ne me semble pas avoir été méchant avec elle.
- Je dois y aller parce que comme je connais Asahi, il m’a mis en contact avec Masami. Je m’entends bien avec elle. Je ne sais pas pourquoi Suhua est là-bas. Et…
Judith détourne le regard, la voix un peu hésitante.
- Non, elles ne sont pas seules.
- Qui est avec elles ? demandé-je, un soupçon de panique dans la voix.
- Asahi.
J’écarquille les yeux puis serre la mâchoire, avant de relâcher l’épaule de Judith.
- On y va.
Mon père, encore et toujours lui. Il ne sait donc pas se tenir tranquille ? Pourquoi faut-il toujours qu’il vienne foutre le bordel dans ma vie ? Ça ne lui a pas suffi, de détruire mon enfance ? Il faut maintenant qu’il gâche ma vie amoureuse en s’en prenant à Suhua ?
Sur le trajet, Judith finit par me lancer :
- Tu sais, Felix… J’essaye depuis le début de te le répéter, mais tu n’as pas l’air de comprendre : Asahi n’est pas méchant. Il ne voulait pas blesser, et je suis sûre qu’il veut simplement tout arranger avec Suhua.
Je lui lance un regard froid. Mon père a dû lui sortir son numéro de charme qui fait que tout le monde est à ses pieds et qu’il peut manipuler n’importe qui. Je suis sûr qu’elle le voit comme un père débordé, qui a perdu pieds après la mort de sa chère épouse mais qui aime profondément ses enfants.
J’ai un rictus sarcastique.
Comment Judith peut-elle croire à de telles conneries après tout ce que je lui ai raconté sur mon père ? Elle est bien naïve. Ou il l’a bien manipulée. Voire les deux.
Pourquoi ce sont toujours les gens avec de mauvaises intentions qui savent capter l’attention de tout le monde et se servir des gens comme de marionnettes ? Ça doit être un talent propre aux connards. Il faut bien qu’ils aient quelque chose pour réussir leur vie.
Nous arrivons devant une somptueuse demeure, mais je ne prends pas trop le temps d’observer le jardin. Je m’avance sur le chemin de dalles et toque à la porte. Judith, à côté de moi, se tord les doigts.
- Felix, je t’en supplie, ne fais pas de bêtises.
- Tais-toi, un peu. Tu en as assez fait. Tu étais au courant, et tu ne m’as rien dit, alors que tu sais les rapports que Suhua et moi entretenons avec mon père. Tu aurais pu être utile, tu as préféré être stupide. Maintenant, laisse-moi.
Bon, je ne pense pas la moitié de mes paroles, mais sur le coup, ça me semble vrai. Suhua n’est pas en danger dans le sens littéral du terme : elle ne va pas mourir, mon père ne la blessera pas physiquement. En revanche, il serait capable d’essayer de la pousser à bout subtilement. S’il l’a amenée chez Masami, ce n’est pas pour rien. Cette femme correspond aux normes de beauté, elle a des attributs féminins développés… De quoi créer un complexe d’infériorité chez quelqu’un de moins formé.
Mon père est irrécupérable.
La porte s’ouvre sur Masami. Je la reconnais immédiatement, elle n’a pas changé. Elle dégage toujours cette odeur d’excès de parfum à la vanille qui, autrefois, m’avait fait mal à la tête et m’avait écœuré.
- Où est Suhua ?
Au revoir les formules de politesse, elle ne le mérite pas.
- Felix, Judith ! Pile à temps, j’étais en train de servir du thé. Allez-y, venez.
Quelle belle hypocrite, celle-là. La digne complice de mon père.
L’intérieur de sa maison est grand, lumineux et richement décoré, mais comme pour le jardin, je ne prête pas attention au carrelage immaculé, aux dorures sur les coins des portes ou aux énormes escaliers en marbre. Je suis simplement Masami en essayant de contenir ma rage. Judith me talonne, la tête baissée, comme si elle s’en voulait. Peut-être que j’ai bien fait d’être méchant avec elle. Elle a peut-être réalisé son erreur.
Mon père et Suhua sont face à face sur un îlot lisse en marbre d’un blanc cassé, assis sur des tabourets en bois clair. Sur la table est posé un service à thé joliment décoré, orné de fleurs, de grues et de montagnes. Autour d’eux s’étend la cuisine, avec des meubles derniers cris et des spots lumineux modernes qui se suspendent au-dessus de l’îlot. Dans le fond de la pièce, entre la cuisine et la salle à manger, se trouve une énorme baie vitrée entourée de deux rideaux blanc cassé tirés sur le côté, où derrière, une cascade artificielle tombe entre des plantes tropicales d’un vert éclatant. Le bruit de l’eau qui ruisselle ajoute un fond sonore à la pièce. Devant, deux fauteuils bas en peuplier avec un coussin blanc dessus sont posés face à face, une table basse en bois sombre entre eux, avec au sol un tapis blanc. À côté, sur une étagère en chêne à trois étages directement creusée dans le mur, sont posées des bougies éteintes, et entre chaque bougie, un petit cactus dans un pot rempli de petits cailloux noirs. Des LED un peu jaunies sont fixées sur chaque planche, pour illuminer légèrement celle du dessous.
Suhua est donc assise, les yeux rivés sur le carrelage blanc, ses mains serrant les pans de sa chemise à carreaux rouges et noirs. Ses jambes, légèrement serrées dans un jean slim, sont croisées, et je vois à travers son débardeur d’obsidienne que sa respiration est saccadée. Je remarque aussi ses tremblements, ainsi que sa mâchoire serrée.
Je m’avance dans la pièce, et les yeux de mon père se pose sur moi. Son petit rictus satisfait disparaît un instant, laissant place à de l’étonnement puis à une expression mielleuse.
- Felix, Judith. Je suis content de vous voir arriver, même si je ne pensais pas que mon fils serait là. Mais plus on est de fous, plus on rit, n’est-ce pas ?
- Je viens chercher Suhua, annoncé-je froidement, me plaçant à côté d’elle.
Ma petite amie relève la tête et m’observe à travers sa frange. Je lui lance un petit sourire avant de me reconcentrer sur mon père.
- Pourquoi l’as-tu amenée ici ?
- Pour qu’elle rencontre Masami, voyons. Et puis, je voulais m’excuser pour le dîner raté au Palais du Dragon Céleste.
- Et pourquoi Suhua aurait-elle besoin de rencontrer Masami ?
L’intéressée vient prendre place à côté d’Asahi.
- Parce que je suis une gentille femme ? Suhua peut bien se faire des amis. Tu sais, c’est un red flag, les mecs possessifs.
Je serre les dents et les poings, avant de fusiller la jeune femme du regard.
- Ce n’est pas de la possessivité, mais de la protection.
Masami éclate d’un rire froid.
- La protéger de quoi ?
- Des connards comme vous.
Mon père hoquette de surprise, tandis que Masami met une main devant sa bouche, faussement choquée. Judith, elle, trépigne sur place, les yeux rivés au sol. Du coin de l’œil, je vois Suhua s’affaisser légèrement.
- Quel manque de respect ! s’offusque Hoshimori.
- Felix, enfin, je suis ton père. Pourquoi est-ce que je voudrais du mal à ta copine ?
- Parce que tu es mon père, justement. Et mon père est un imbécile. Un menteur. Un manipulateur. Un idiot borné. Je pourrais continuer, mais je n’ai pas de temps à perdre.
Oubliée, ma morosité ou ma tristesse. C’est maintenant une colère immense et brûlante qui me submerge. J’aimerais que tout s’arrête, que mon père disparaisse à jamais de ma vie.
- Maintenant… Viens, Suhua, ajouté-je doucement, malgré une tension persistante dans ma voix.
Docile, ma petite amie se lève, ses yeux toujours fixés au sol. Je me demande ce qu’il a pu lui dire. Je me demande si je peux lui poser la question sans risquer de la blesser.
Dire qu’elle était juste partie faire des courses…
Suhua ramasse son sac à dos qui gît près de son tabouret, puis me passe lentement devant pour sortir de la pièce. Je la suis sans parler, espérant que ma simple présence pourra l’aider.

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