Chapitre 28 - Suhua
11 octobre – 15 heures 01
Kyoto
Nous sortons de la maison de Masami. J’ai l’impression que mon champ de vision est réduit, j’entends en sous-marin. J’avais envie de vomir avant que Felix n’arrive, accompagné par Judith. Je suis trop épuisée, encore sous le choc, pour m’inquiéter du fait qu’ils étaient ensemble.
Alors que nous nous apprêtons à passer le portail du jardin, des pas résonnent. Felix et moi nous retournons de concert, faisant face à Judith. Ses yeux trahissent une certaine culpabilisation, mais aussi de l’incompréhension.
- Felix !
- Tu es aussi en tort, je te l’ai déjà dit, coupe court mon petit ami en fusillant sa belle-sœur du regard.
La rousse soupire et l’attrape par le poignet pour l’empêcher de repartir. Je fixe les doigts de Judith sur la peau de mon petit ami, qui se dégage légèrement.
- Je ne voulais pas te blesser, Felix, je…
Sa belle-sœur baisse la tête, sa main toujours tendue vers le poignet de Felix. Ce dernier la regarde un peu de haut, le menton relevé et la mâchoire crispée.
- Ce n’est pas moi que tu as blessé… Enfin, quand même un peu. Je te faisais à peu près confiance. À cause de toi…
Felix ne finit pas sa phrase, mais il me lance un regard peiné. Face à ça, Judith plisse les yeux puis éloigne lentement sa main de mon petit ami.
- Ce n’était pas mon but…
La seule chose à laquelle j’arrive à penser, c’est que Felix était en colère contre son père suite au dîner raté, et après il a été dans une mauvaise phase. Il en était à peine sorti, qu’Asahi a déjà recommencé à venir dans nos vies. Est-ce que son objectif est de détruire psychologiquement son fils et de me créer des complexes d’infériorité ?
- Je suis… vraiment désolée, Felix… Mais je pensais qu’Asahi voulait bien faire… Il disait… Il disait vouloir tout réparer…
- Tu as eu tort de le croire. Excuse-moi maintenant, mais je vais y aller.
Mon petit ami se détourne de Judith puis pose sa main sur mes omoplates pour me faire avancer doucement.
* * *
Lorsque nous rentrons, Felix et moi nous posons dans notre chambre. Épuisée, je me laisse tomber sur le lit, refusant de laisser couler mes larmes. Je me demande encore pourquoi j’ai suivi Asahi. Sur le coup, il a eu tellement d’emprise sur moi… J’avais presque l’impression que j’aurais eu tort de refuser.
Mon petit ami s’assoit à côté de moi, se penche par-dessus mon corps allongé et décale mes cheveux pour poser sa main droite sur ma nuque. Ses doigts sont chauds sur ma peau gelée.
- Comment tu te sens ?
- Bien… C’est bizarre, mais… Dès… dès qu’on s’éloigne de lui, je vais… mieux. Je garde un petit goût amer en bouche, pourtant… je…
Je fronce les sourcils.
- Quand il est là, j’ai l’impression de plus trop être moi. De devoir lui obéir.
Je grimace et me redresse, m’asseyant en tailleur.
- Un peu comme un pantin, tu vois.
J’essaye de mimer un truc avec mes mains, mais comme ça ne ressemble à rien et que Felix hausse un sourcil en fixant mes gestes, je laisse tomber.
- Je propose qu’on le kidnappe, qu’on le tue puis qu’on le découpe pour le manger. Hop, farci avec des petits oignons.
- Tu n’aimes pas les oignons, souligné-je.
- Je n’aime pas non plus mon père.
Je souris et fixe Felix avec insistance, dans l’attente d’un câlin, ou voire même d’un baiser. J’ouvre de grands yeux et hausse les sourcils, penchant la tête un peu vers lui.
Il rit légèrement et plisse les paupières.
- Qu’est-ce que tu fais ? Tu ressembles à un tarsier, là.
Quand je pense aux petits primates avec leurs gros yeux globuleux un peu jaunâtres et leur corps qui me fait penser à un mix entre des grenouilles et des koalas avec des mains humaines et des doigts tordus, j’entrouvre mes lèvres, vexée.
- Sérieux ?
- Bah quoi, c’est mignon, les tarsiers. Ils ont inspiré le physique de Maître Yoda, en plus.
- T’es en train de me dire que je ressemble à Maître Yoda ?
- Avec les rides et les poils blancs en moins…
Il se fout de moi ?
Je me recule et replie mes jambes contre ma poitrine, un peu blessée.
Felix a l’air de le remarquer, parce qu’il bouge pour se coller à moi et il déplie mes jambes, avant de me faire un câlin.
- C’était une plaisanterie, Sunshine.
Wow, ça date de deux heures et j’avais déjà oublié ce surnom.
- Mouais.
- Et au pire, je trouve que tu ressembles à un tarsier. Si je trouve ça beau, il n’y a pas de problème !
- Mais t’as vu ? Tu recommences. Tu peux pas t’empêcher de m’embêter.
- Oui, mais désolé ! C’est drôle, aussi…
Je le frappe gentiment l’arrière de la tête, décoiffant un peu ses cheveux au passage.
- Tu sais quoi ? Je vais arrêter de t’appeler Sunshine, je vais t’appeler Tarsier. Ou Yoda.
- Non !
- Alors arrête de faire des têtes bizarres.
- Dit le mec qui a une tête bizarre sans le faire exprès.
Bon, ok, c’était peut-être un peu gratuit…
En plus, je ne le pense pas du tout. J’imagine que si je n’avais pas peur de durcir son ego déjà surdimensionné, je lui dirais tout le temps qu’il est beau.
- C’était méchant, ça.
- Excuse-moi.
Je relève la tête pour le regarder et je cogne mon front contre le sien. Il se décale en marmonnant que je ne suis pas douée. Felix garde quand même ses mains accrochées à ma taille, qu’il s’amuse à tapoter comme si c’était le clavier de son piano.
- Arrête.
- De quoi ?
- Ma taille, c’est pas un instrument.
Il hausse un sourcil puis écarquille les yeux.
- Je réalisais même pas. Tu te rends compte, à tout moment j’étais en train de jouer la sonate en mi mineur sur toi sans le savoir.
- D’accord, Beethoven.
Un sourire illumine le visage de Felix, qui se penche pour m’embrasser. Je me rapproche un peu de lui pour mieux ressentir les sensations de son corps contre le mien, de ses lèvres douces qui s’entrouvrent légèrement, de son souffle chaud qui se mêle au mien. Quand mon petit ami se décale, il pose son front contre le mien.
- Je t’aime, Sunshine.
- Je t’aime aussi.
Il ferme les yeux puis se redresse pour me serrer à nouveau contre lui, puis il cale son menton sur mon épaule.
- Felix…
- Oui ?
- Tu manges, ce soir ? Je mangerai bien du poulet frit coréen, avec du riz à la sauce soja sucrée et des courgettes marinées dans du thym et de la sauce soja…
Peut-être que je peux l’amadouer avec un de ses repas préférés… Ça fait longtemps qu’il n’a pas pris un vrai repas, autre chose que quelques tomates, des clémentines ou trois bouts de saumon. Il dit qu’il est malade, mais une maladie ne peut pas durer aussi longtemps, si ? Pourtant, je n’ai aucune raison de ne pas le croire.
- Je ne sais pas trop, Suhua… Enfin, tu peux manger ça, mais… J’ai un peu envie de vomir.
Je souris amèrement. S’il n’a pas envie, je ne peux pas le forcer.
- D’accord. Tant pis, je mangerai ça sans toi.
- Mince, ironise-t-il.

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