Chapitre 1

7 minutes de lecture

La bibliothèque où je travaillais proposait depuis quelques années des ateliers d’écriture. L’animatrice apportait chaque mois peintures, objets insolites, photographies… Mais pour cette rentrée, on montait d’un cran : un écrivain, publié et reconnu, venait pour dix séances. J’avais eu envie d’y aller, puis m’étais dit que toutes les places étaient sûrement parties pendant mes vacances.

Je n’arrêtais pourtant pas d’y penser. Depuis toujours, je griffonnais des broutilles sur des post-it, des marges, des petits blocs oubliés partout : sac, voiture, table de nuit. Une par semaine, minimum. Je les retrouvais en rangeant, comme des listes de courses. Tout n’était pas bon, mais parfois je tombais sur une phrase qui m’arrêtait net. Si belle que j’avais envie de chercher l’auteur, de lire toute son œuvre. Et je découvrais, déçue et un peu fière, que c’était de moi.

Ma psy aurait dit que c’était parce que je devais écrire. Hahaha. Entendre sa psy dans sa tête, ça porte pas un nom de maladie mentale ?

Une fois, j’avais tenté un texte long, drôle. Raté. Comme avoir les ingrédients sans recette. Alors, quand j’ai su qu’un authentique écrivain allait diriger un atelier de nouvelles, mes neurones avaient chauffé : j’avais des idées, peut-être de quoi faire un gâteau. Faut préférer les remords aux regrets, paraît-il.

Une partie de moi se rêvait écrivain encensé, traduit en vingt langues. L’autre avait attendu assez pour être sûre que l’atelier était complet. Mais Florence, la secrétaire, m’annonça :

— Tu as de la chance, il reste deux places !

— Ah… oui… mais si un lecteur appelle, donne-lui la mienne…

— Tu es un lecteur aussi, non ?

Le mercredi suivant, j’avais passé une heure à essayer des tenues avant de remettre celles du boulot. À 18 h 12, je me glissai discrètement au fond de la salle, tous les autres collés à l’écrivain. Monsieur L., soixante ans au compteur, lut une nouvelle — Hemingway peut-être. Puis il expliqua les deux grands types : la nouvelle horizontale, façon Maupassant : situation, crise, climax, dénouement. Et la verticale, arrêt sur image, Sarraute et compagnie.

Dans mon cerveau, rien. Trop haut pour moi, le niveau. J’espérais presque qu’un mur s’écroule pour nous sauver.

Puis la consigne : écrire une nouvelle à chute, en « je ». Quatre scènes précises : la rencontre dans un bar, puis vingt-deux heures dans un lieu public, deux heures du matin dans un appartement avec odeur de tabac froid et bruit saugrenu, et enfin l’aube dans la rue. — Voilà, à dans quinze jours.

Quinze jours ?! Je n’arriverais à rien. Mais si, l’appartement en hauteur, une chute… Septième étage, ça sonne bien. Fallait construire autour. Créer des personnages. Paf, les faire se disputer, et tout s’effondre. Mais pas en quinze jours.

J'étais rentrée chez moi bien décidée à arrêter cette connerie.

Deux jours plus tard, Isabelle, une collègue qui participait aussi à l’atelier, m’avait interpellée :

— Alors, tu as écrit ?

Je l’enviais déjà pour sa beauté et son élocution parfaite, elle n’allait pas en plus me faire chier avec son texte ! — Oui, bien sûr, avais-je répondu crânement, et toi ? — Oh oui, c’est tellement excitant. J’étais restée sans voix devant l’incongruité de son usage du mot excitant. Les tablettes de chocolat de Brad Pitt ou les fesses de Russel Crowe dans le Gladiator pouvaient être excitantes. Gribouiller des mots sur une page vierge, pas de quoi mouiller sa culotte.

La sienne oui, visiblement.

Quoi qu’il en soit, pas question de montrer mes faiblesses.

Une fois chez moi, j’avais fouillé mon armoire à brols. J’ai toujours aimé récupérer ce que les autres ne veulent plus. Dans une autre vie, j’aurais aimé être vide-grenier. Je posséderais un hangar entier à vieilleries. J’y stockerais tout ce que je réussirais à sauver des poubelles. Ma psy me dirait qu’il est toujours temps. Mais j’aurais bien trop peur de changer de métier, je me contente d’une armoire.

J’y avais cherché un cahier petit format. Sa couverture cartonnée avait dû être rouge. Les pages avaient perdu leur blancheur mais conservé leur douceur et leur souplesse. Il appartenait à ma grand-mère. Je l’aimais. D’autres l’auraient jeté aux ordures. Le carnet, pas ma grand-mère ! Mais j’aimais aussi ma grand-mère…

Je ne savais pas ce qu’elle aurait pensé de tout cela, sûrement qu’elle me dirait que je perdais mon temps à écrire, que je ferais mieux de peler mes patates. Sauf qu’il y avait Isabelle…

Le principe d’un atelier d’écriture, je l’ignorais, est d’écrire et puis de lire. À haute voix. Devant tout le monde. Je ne voyais pas ça comme ça, je pensais que nous allions remettre nos copies et les recevoir annotées de conseils. Pas du tout !

À la deuxième séance, après quelques échanges dont je n’ai aucun souvenir, nous avions dû déclamer nos textes. Devant tout le monde. Et ensuite chacun commentait.

Tout le monde allait devoir y passer. Monsieur L semblait choisir l’ordre de passage de ses victimes au hasard.

Plus j’entendais les textes des autres plus je me sentais mal. Six étaient déjà passés. Des textes bien ficelés, haletants, variés. Des courts, des plus longs. Tous agréables à écouter. C’était dingue comment au départ des mêmes consignes, les imaginations avaient pu partir dans toutes les directions. Ils avaient un second point commun : ils étaient bons. Leurs auteurs bourrés de talent ! Ces gens n’avaient rien à apprendre, ils savaient déjà écrire ! Si j’avais hésité à venir, je n’avais plus de doute : je n’avais pas ma place ici.

Et monsieur L m'avait désignée.

Rien n’allait comme prévu, c’était peu de le dire. La lecture à haute voix est un fabuleux révélateur. Elle me dévoilait mon naufrage : ce texte était long. Trop long. Le contenu inintéressant. La fin tellement cousue de fil blanc. J'avais pu prendre conscience de l’abyssalité de la mièvrerie produite. Alors que j’avais tout donné.

J'avais voulu arrêter de retenir les auditeurs en otage, à mi lecture j'avais proposé : — Je vois qu’il est dix-huit heures trente-cinq, l'heure est passée, je peux arrêter si vous voulez…

Monsieur L avait décliné : — Continuez, je vous en prie.

Le gros problème de ce texte que j’avais péniblement pondu, c’est que je ne disais rien, je n’apportais rien. Un pseudo suspens à deux balles. Et une chute de merde. Pas de quoi être fière.

Après ma lecture, tous les participants s’étaient tus, monsieur L n’y était pas allé par quatre chemins : je n’étais pas claire. Je m’embrouillais dans le récit, si bien que l’auditoire ne savait plus qui était qui entre Bertrand, Sylvia, Marie-France et le narrateur.

Devant ma mine, monsieur L avait ajouté qu’il suffirait que je change deux trois phrases et que cela pourrait devenir compréhensible.

— Vous savez, dans un atelier d’écriture, nous ne sommes pas là pour dire si un texte est bon ou pas mais pour le rendre lisible.

Écrire n’était pas pour moi. Essai non concluant, merci, bonsoir.

Sur le coup, dans cette salle sans vie éclairée par des néons trop vifs, j'avais saisi que n'était pas écrivain qui le voulait. J'étais mise à nu. Et j'avais eu très envie de pleurer. De honte. J’avais envisagé de fuir, mais comme trop souvent, je m'étais figée. Le temps de ce figement et monsieur L. avait donné la parole au lecteur suivant. Et j'étais restée, essayant de me concentrer sur autre chose que ma défaite. Heureusement pour moi, la voix douce et enivrante d'Isabelle partageant ses mots avait braqué tous les regards sur elle.

À l’atelier, nous étions dix. Après moi, trois avaient encore lu leur nouvelle, si bien que la séance s’était prolongée une heure au-delà du timing prévu.

Sitôt les lectures terminées et comme il était déjà tard, monsieur L avait fait circuler cinq fac-similé de peintures de Hopper. Je ne me souviens plus des titres mais elles n’avaient strictement rien à voir les unes avec les autres. Et monsieur L. avait donné sa consigne, sans qu'il semble douter de notre envie de continuer. Nous devions écrire un texte au départ de ces peintures. À part qu’elles étaient du même peintre et qu’elles reflétaient une mélancolie figée, une solitude silencieuse, une staticité, elles ne m'inspiraient rien grand chose.

Je n'ai jamais été une grande fan ni de peinture, ni de Hopper. A force de regarder pourtant, et cherchant vainement un fifrelin d'idée, j’avais été attirée par la femme au siège. Attirée oui mais pas au point de la faire bouger, parler, vivre. Elle semblait attendre. Je ne sais pas si c’était à cause des récents attentats, mais j’avais eu l’impression qu’elle attendait de se faire exploser. Comme l’avion c’était déjà bien utilisé, je pourrais lui faire prendre le train, la faire déambuler sur le quai, regarder autour d’elle ses futures victimes, croiser son reflet dans une vitre, se trouver légère comme une bulle et paf, plus de bulle.

Et paf, j’avais été malade. Attention, malade pour de vrai ! Avec un certificat médical. J’avais donc averti que je ne viendrais pas quelques jours, ma hiérarchie du boulot d’abord, et surtout Isabelle, ma collègue. Pas qu’elle s’imagine que j’abandonnais devant la difficulté. J'interrompais le calvaire avec classe.

Sauf qu’Isabelle m’avait envoyé un mail. Dégoulinant de gentillesse. Elle s'inquiétait pour moi et me souhaitait un bon rétablissement. Et me donnait les consignes pour l’atelier suivant. Je n'avais pas prévu ça : elle m’enrolait de force dans un combat perdu d'avance. J'avais espéré déserter, j'étais ramenée à mon engagement irréfléchi manu militari.

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