Chapitre 3
Je m’étais inscrite à l’atelier de nouvelles comme je serais allée à un atelier tricot, pour découvrir un passe-temps inoffensif. Les deux activités sont des drogues dures où on enchaîne les lignes sans compter. C'est donc sans hésitation que je m'étais déclarée partante, comme d’autres, pour un atelier plus long où nous devrions travailler sur un chapitre de roman.
Parfois je pose des actes que je ne comprends pas. Mais qui ont un but. Inconscient, puis évident : écrire pour me venger. But devenu conscient depuis que j’essaie d’écrire mon chapitre.
Et c’est peut-être ça qu’écrire m’avait révélé : derrière l’atelier, il y avait un autre atelier, celui où je voulais sculpter mon père et le réduire en personnage.
Mais je ne vais pas m’arrêter là. Écrire, c’est bien mais il faut être lu. C’est le but de tout écrivain, avoir des lecteurs. J’en veux une horde. Et au sommet de ceux-ci, un roi : mon père. Il faut qu’il lise mon texte. Qu’il saisisse le mal qu’il m’a fait. Et puisqu’il lui faut ce coup de main, puisqu’il est incapable de se débrouiller seul, je vais lui mâcher le travail en ne changeant pas les noms. Je pourrais difficilement faire mieux.
Rien ne lui sera épargné.
Pour ma mère il est trop tard, elle est morte. Mais lui, mon père, mon pseudo-père, est toujours en vie. Enfin je suppose. À vérifier.
Il vaudrait mieux pour lui qu’il soit mort parce que la facture pour m’avoir gâché la vie va être salée. Et le sel sur une blessure, je le sais trop bien, ça fait mal. Je n’hésiterai pas une seconde. Comme lui n’a jamais hésité à me remballer comme une merde. J’entendrai toute ma vie sa voix de fausset :
"J’ai refait ma vie, j’ai une femme, des enfants, je ne peux pas leur dire que j’ai eu un enfant avant. Tu arrives trop tard."
Ça me tuerait qu’il soit mort. Je serai arrivée trop tard… Une fois de plus.
Trop tard. Figée. À genoux. Et moi qui croyais tenir de lui ma force, mon charisme, mon envie de sortir de la misère. Je voulais être comme lui. Je me trompais.
Fini d’attendre. Je vais lui faire payer son abandon. Au prix fort.
Une histoire est réussie si le protagoniste n’est plus le même à la fin qu’au début. Et bien avec cette histoire d’ateliers, je ne suis plus la même. Je ne suis pas certaine d’avoir changé mais mon regard sur mon père, oui, c’est sûr. Un aveugle qui n’a rien voulu voir, un sourd qui n’a pas su m’entendre. Je m’étais bien trompée en pensant pouvoir être assez bien pour lui. C’était lui qui n’était pas assez bien pour moi.
Avant de m’exciter, vérifier s’il est vivant.
Je googlelise son nom et son prénom. Une flopée de réponses. Je choisis images, ça ira plus vite. Je trouve sa tête. De profil, casquette, yeux plissés, il ne regarde pas l’objectif mais l’horizon, un sourire énigmatique soulève sa lèvre. Il est trésorier d’un club de tennis. Je descends en bas de page, date de mise à jour du site, 24 mars. Je prends ça pour un il est toujours en vie. Au passage, je copie son adresse mail, ça peut servir.
Maintenant je peux m’atteler à lui tailler un personnage à la mesure de mon dégoût. Je ne lui épargnerai rien. Je vais le mettre au pied du mur, le faire ramper comme un cancrelat sous l’encre de mon stylo. Je me souviens comment l’idée m’était venue : grâce à Delphine Boël. À quelques exceptions, tout le monde s’acharnait sur cette femme. Qui voulait juste être qui elle était. Avoir son nom.
Ça aurait été drôle si la situation s’inversait, si Albert 2 avait dû supplier Delphine de donner un de ses reins pour sauver Elisabeth par exemple. Mouhahaha.
Et bien moi je vais le faire, je vais écrire une histoire où un père devra venir quémander le rein de son enfant illégitime pour sauver son enfant légitime. Et je vais garder les vrais prénoms de tout le monde ! Et je mentirai ostensiblement en début de livre : toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé serait purement fortuite. Et je ferai tout pour que ce livre soit publié. Et que la vérité éclate au grand jour.
Il faudra que ce livre soit assez bon pour être conseillé par les libraires, dans les bibliothèques et sur Babelio. Soyons fous. Et là quelqu’un de sa famille pourra tomber dessus par hasard et le lire. Et se poser des questions rapport aux prénoms. Trop dingue les coïncidences ! Hahaha.
Annotations
Versions