Prologue - Le Jardin après la fin

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Au commencement, il n’y eut ni miracle, ni lumière, ni pardon.

Il y eut le feu.

Un feu si vaste qu’il effaça les saisons, noircit les océans, tordit les métaux, ouvrit la peau du monde jusqu’à l’os. Les villes tombèrent comme tombent les empires, avec plus de bruit que de dignité. Les tours s’effondrèrent dans la poussière, les routes se fissurèrent comme des veines mortes, les satellites dérivèrent au-dessus de la Terre comme des dieux éventrés incapables de regarder encore ce qu’ils avaient laissé derrière eux.

Puis vint ce qui suit toujours la grandeur humaine lorsqu’elle se prend pour une divinité : la faim, la peur, la maladie, la rage, les hommes réduits à se dévorer pour quelques heures de plus, quelques mètres de plus, quelques mensonges de plus.

On parla longtemps d’effondrement.

Le mot était trop propre.

Ce ne fut pas un effondrement. Ce fut une lente désintégration. Un pourrissement méthodique. Une agonie organisée par des mains très intelligentes, très ambitieuses, très certaines d’avoir raison. Le monde ne mourut pas en un jour. Il fut assassiné avec patience.

On lui prit d’abord ses forêts.

Puis ses rivières.

Puis ses bêtes.

Puis ses enfants.

Puis jusqu’au souvenir même de ce qu’il avait été.

Au fil des siècles, la Terre cessa d’être une promesse. Elle devint une habitude de survie. Une blessure tellement ancienne que les hommes finirent par appeler cela l’ordre des choses. Ils élevèrent des murs dans les cendres, bâtirent des villes dans des carcasses de béton, prièrent sous des néons, trafiquèrent des organes dans des sanctuaires démantelés, vendirent des corps, des armes, des reliques et des absolutions comme on écoule les derniers morceaux d’un navire après le naufrage.

Ils appelèrent cela civilisation.

Le mensonge était presque élégant.

Et pourtant, malgré la guerre, malgré le sable noir, malgré les radiations, malgré les mers mortes, malgré les machines qui continuaient de fonctionner longtemps après avoir oublié pourquoi elles avaient été construites, quelque chose demeura.

Pas un royaume.

Pas un espoir.

Quelque chose de plus ancien.

Une possibilité.

Une rumeur traversant les ruines depuis des générations, murmurée dans les couloirs éventrés des anciennes cités, dans les cryptes blanches des sanctuaires cachés, dans les archives interdites, dans les stations orbitales mortes, dans les gorges du désert où le vent ressemblait parfois à une prière que personne n’osait encore traduire.

Il existerait, quelque part, au-delà des cartes, au-delà des zones vitrifiées, au-delà des forteresses de l’ordre et des marchés de la mort, un lieu qui n’aurait jamais totalement cessé de respirer.

Un lieu que les empires craignaient.

Que les croyants protégeaient.

Que les tueurs recherchaient.

Que les fous adoraient.

Que les survivants n’osaient plus espérer.

Un lieu dont on parlait comme on parle d’un souvenir trop beau pour être vrai.

Le Dernier Jardin.

Certains disaient qu’il ne s’agissait pas d’un lieu, mais d’une conscience. D’une matrice ancienne. D’un programme vivant né des erreurs les plus arrogantes de l’humanité et de son dernier véritable geste d’amour. D’autres prétendaient qu’il s’agissait d’un sanctuaire enfoui sous la poussière du monde, gardé par des mécanismes plus vieux que les guerres et des vérités capables de rendre les hommes à genoux sans qu’aucune arme ne soit tirée.

D’autres encore soutenaient qu’il ne restait là-bas ni pierre, ni machine, ni temple, mais une simple chose devenue plus rare que l’or, plus rare que l’eau, plus rare que la paix :

la possibilité de réparer.

Pas de reconstruire des tours.

Pas de repeindre des drapeaux.

Pas de rétablir les vieux mensonges sous un vernis neuf.

Réparer la vie elle-même.

Rendre à la terre ce qu’on lui avait arraché.

Réconcilier la chair, la mémoire, la lumière, le temps.

Faire refleurir ce qui n’aurait jamais dû repousser.

Autrement dit, un blasphème pour ceux qui avaient bâti leur puissance sur le cadavre du monde.

C’est pourquoi les plus puissants voulaient le posséder.

C’est pourquoi les plus lucides voulaient le cacher.

C’est pourquoi les plus dangereux voulaient le vendre.

Et c’est pourquoi tant d’hommes étaient morts sans jamais l’avoir vu.

Parce qu’au fond, il n’existe rien de plus insupportable pour une civilisation fondée sur la peur qu’une preuve tangible que tout ce qu’elle a imposé comme inévitable aurait pu être évité.

Dans les siècles qui suivirent, la rumeur changea de forme. Elle prit les accents d’une prophétie chez certains, d’une hérésie chez d’autres, d’un dossier scientifique enterré chez ceux qui savaient encore lire les ruines du passé. On la fit passer pour un mythe, pour une folie, pour un piège, pour une arme, pour une imposture. On tua pour elle. On trahit pour elle. On bâtit des ordres pour la protéger et des empires pour la retrouver.

Mais le monde, lui, continua de mourir en surface.

Il mourait lentement, dignement parfois, hideusement le plus souvent.

Dans les Cendres Mortes, le vent enterrait chaque année des cités déjà mortes depuis deux siècles. Dans Nécropole Prime, les néons saignaient sur des immeubles éventrés où l’on vendait des implants à côté de sanctuaires clandestins. Dans le Croissant Ferrique, des usines entières recrachaient encore leur fumée comme si l’histoire n’avait jamais eu lieu. Dans les Plaines de Verre, le soleil frappait le sol vitrifié avec une cruauté presque religieuse. Et dans certaines zones interdites, là où personne n’aurait dû rien trouver de vivant, il arrivait parfois qu’une pousse verte traverse une dalle de béton.

Une seule.

Fine. Injustifiable. Intolérable.

Comme si la Terre refusait encore de signer les papiers de sa propre mort.

C’est là que tout recommence toujours, d’ailleurs.

Pas dans les palais.

Pas dans les armées.

Pas dans les discours.

Dans l’infime.

Dans l’impossible presque ridicule.

Une racine.

Une goutte d’eau claire.

Une enfant qui ne devrait pas exister.

Un homme qui a oublié son nom.

Une machine qui se souvient mieux que les vivants.

Une vieille faute qui n’a jamais fini de produire ses conséquences.

Le monde, en 2319, n’attendait plus rien.

C’était précisément pour cela qu’il demeurait encore dangereux.

Parce qu’un monde qui a renoncé devient très difficile à sauver.

Mais un monde qui a renoncé peut aussi être surpris.

Et quelque part, dans les entrailles d’une Terre couverte de cendres, de métal, de prières et de cadavres, quelque chose attendait encore qu’on vienne lui demander, non pas comment survivre, mais comment renaître.

La vraie question n’avait jamais été de savoir si le monde allait finir.

Il avait déjà fini.

La vraie question était plus obscène. Plus belle aussi.

Dans ce qui restait de lui, au milieu des empires, des tueurs, des croyants, des monstres, des ruines et des enfants perdus…

restait-il encore assez de vie pour mériter d’être sauvée ?

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