Chapitre 1 - Les Cendres du Verbe

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Le soleil ne se levait plus vraiment sur les Cendres Mortes.

Il apparaissait.

Comme une plaie ancienne qu’on rouvre chaque matin au-dessus d’un désert déjà trop habitué à souffrir pour encore s’en étonner.

La lumière glissa d’abord sur les carcasses d’autoroutes suspendues dans le vide, sur les pylônes éventrés, sur les colonnes d’immeubles à moitié ensevelies sous le sable noir, sur les squelettes de raffineries qui continuaient parfois de gémir sous le vent comme si les machines, elles aussi, avaient développé leur propre façon de regretter le monde. Puis elle vint mourir sur les tôles rouillées, les dômes fendus, les stations abandonnées, les épaves de chars atomiques à moitié avalées par la dune. Tout semblait à la fois mort, calciné, usé jusqu’à l’os, et pourtant encore debout, comme ces vieillards trop orgueilleux pour admettre qu’ils auraient dû s’effondrer depuis longtemps.

Au sommet d’un ancien viaduc pulvérisé, Nathan Karn observait le désert.

Il était immobile depuis plusieurs minutes, accroupi dans l’ombre d’une travée brisée, le coude posé sur un genou, le visage dissimulé sous la capuche noire de sa cape déchirée. Le vent jouait avec les pans de tissu usé dans un froissement sec, presque liturgique. Sous la poussière, sous les couches de cuir, de plaques sombres, de sang séché ancien et de sable accroché aux coutures, son armure semblait absorber la lumière plutôt que la réfléchir. Le métal qui la composait, cet alliage inconnu que personne n’avait jamais su classer, demeurait lisse malgré les années, malgré les impacts, malgré les flammes, comme si le temps lui-même glissait dessus avec une forme de méfiance.

Son regard, lui, ne glissait sur rien.

Il découpait.

Le désert en secteurs. Les lignes de fuite. Les angles morts. Les couloirs naturels entre les carcasses de béton. Les points hauts utilisables. Les zones d’enlisement. Les distances de tir. Les routes de fuite. Les mensonges.

Tout ce qui survivait encore dans ce monde finissait par mentir d’une manière ou d’une autre.

Le sable, par exemple, mentait très bien.

Il avait cette façon presque élégante de recouvrir les fosses communes, les mines dormantes, les blindés éventrés, les drones à moitié vivants et les erreurs humaines avec une douceur de suaire. Il faisait croire à une forme de paix. C’était faux. Sous chaque dune dormait soit une machine, soit un cadavre, soit une dette que quelqu’un finirait par payer.

Nathan écarta légèrement la mâchoire.

L’oreillette logée derrière son oreille gauche se déploya avec un cliquetis presque organique. Une fine pièce de verre teinté glissa devant son œil, accompagnée d’un discret voile de données qui s’aligna immédiatement sur le paysage. Température extérieure. Pression. vitesse du vent. densité particulaire. signatures thermiques faibles à onze kilomètres. émissions radio parasites à l’est. trois sources d’énergie intermittentes sous les ruines d’une station de pompage à l’abandon. Son regard se fixa une seconde.

L’une des sources bougeait.

Lentement.

Trop lentement pour être un véhicule. Trop régulièrement pour être un animal.

Il attendit.

Le désert lui rendit son silence.

Puis quelque chose passa dans l’oreillette.

Un grésillement. Une fréquence morte. Un souffle. Une voix de femme, très calme, presque trop calme.

— Mouvement confirmé, Nathan.

IEVHA.

Sa voix n’avait rien d’humain, rien d’inhumain non plus. Elle appartenait à cette zone très particulière où la technologie, la mémoire et la présence finissaient par se mélanger au point de devenir plus troublantes qu’une simple intelligence artificielle. Elle parlait toujours comme si elle savait déjà ce qui allait arriver et hésitait encore à décider si l’information devait être considérée comme rassurante ou non.

Nathan ne répondit pas tout de suite.

En contrebas, à l’abri d’un ancien pylône de transport renversé, ZAHAR-T700 flottait à trente centimètres du sol dans un murmure grave, profond, vibrant. La moto noire aux lignes agressives semblait taillée dans l’ombre elle-même. Son châssis long et fuselé rappelait les vieux speeders des archives interdites, mais tout le reste relevait d’une autre époque, ou d’une autre folie. Des liserés rouges parcouraient sa structure comme des veines lumineuses. Sous les panneaux blindés, les modules d’armement restaient repliés, dormants pour l’instant. Pourtant, même immobile, la machine donnait déjà l’impression qu’elle allait arracher le paysage sur son passage.

Un peu plus loin, couché entre deux morceaux de béton chauffés par la nuit finissante, Sheratan leva la tête.

Le tigre cyborg était d’une beauté presque obscène dans un monde pareil.

Son pelage blanc sale, strié de plaques mécaniques sombres et de lignes de maintenance anciennes, vibrait légèrement au rythme des systèmes internes. Sous sa peau, certaines pièces luisaient par endroits comme des fragments de braise froide. Son œil droit, entièrement organique, observait encore avec une intelligence animale pure. L’autre, remplacé depuis longtemps par une lentille tactique, clignota d’un éclat rouge très faible avant de se fixer, lui aussi, vers l’est.

Il avait senti la même chose.

Nathan se releva sans bruit.

Grand. Droit. Calme.

Le vent tira sur sa cape, dévoilant un instant le flanc de son armure et le haut du marquage noirci qui remontait sur le côté gauche de son cou. L’Hydre à huit têtes de Kalakanda. La brûlure avait vieilli, mais jamais disparu. Rien ne disparaissait vraiment. Pas les cicatrices. Pas les contrats. Pas les fautes. Pas ce qu’on avait été forcé de devenir pour survivre.

Sa main effleura l’un des deux katanas fixés à sa taille.

Le contact du métal le ramena immédiatement à ce qu’il savait faire le mieux.

Terminer les choses.

Tengoku reposait dans son fourreau avec cette présence presque propre aux armes trop bien construites pour appartenir encore au monde actuel. Jigoku, juste à côté, semblait plus lourd, plus dense, plus proche de la violence pure. Les deux lames avaient été pensées comme des contradictions. D’un côté, l’acier. De l’autre, le plasma rouge dormant qui ne demandait qu’une impulsion pour s’ouvrir dans l’air comme une blessure lumineuse.

À ses hanches, les deux Patriots attendaient eux aussi.

Reliques atomiques d’un autre âge, raffinées, modifiées, poussées au-delà de ce qu’aucun ingénieur raisonnable aurait dû autoriser. Dans les brassards de son armure dormaient des outils plus nombreux qu’un homme normal n’aurait jamais dû avoir besoin de posséder. Dans ses jambes, dans ses poignets, dans ses plaques d’avant-bras, dans les doublures invisibles de son équipement, il portait assez de solutions pour tuer un bataillon, faire sauter un blindé, traverser un mur, endormir une cible ou s’ouvrir un passage dans un enfer mécanique.

Le problème n’avait jamais été de savoir s’il était armé.

Le problème, depuis des années, était de savoir ce qui pouvait encore lui résister assez longtemps pour avoir le temps de le regretter.

— Trois signatures secondaires en approche, ajouta IEVHA. Humaines. Armées. Schéma de progression dispersé. Mauvaise discipline.

Nathan inclina légèrement la tête.

— Des charognards ?

— Non.

La réponse tomba avec une netteté presque sèche.

— Mercenaires.

Cette fois, il parla.

— Kalakanda ?

Un très bref silence suivit.

— Probable.

Il ne bougea pas.

Son regard resta planté dans l’horizon de sable et de béton comme si la réponse ne lui faisait ni chaud ni froid. Pourtant, sous l’armure, quelque chose se contracta. Pas de la peur. Pas de la colère. Une vieille fatigue, plus ancienne que la plupart des guerres locales de cette région. Kalakanda avait cette particularité très précise de ne jamais complètement lâcher ce qui lui avait un jour appartenu. Peu importait la distance. Peu importait le temps. Peu importait le nombre de contrats honorés ou de corps laissés derrière soi. L’Hydre finissait toujours par relever une tête.

Sheratan se leva d’un seul mouvement souple.

La masse de ses épaules se déploya dans un craquement mécanique discret. Sa queue, partiellement renforcée par des segments métalliques, balaya lentement la poussière derrière lui. Il n’émettait jamais de son inutile. Chez lui aussi, tout semblait optimisé pour une seule vérité simple : tuer vite, proprement, si nécessaire.

Nathan posa brièvement une main sur son crâne.

Le tigre ne bougea pas.

Il n’y avait entre eux ni dressage, ni obéissance. Seulement une reconnaissance mutuelle, vieille, dense, silencieuse. Comme si chacun avait compris très tôt que le monde n’avait plus assez de place pour les choses pures, mais qu’il restait encore de la place pour les fidélités féroces.

Au-dessus d’eux, un léger bourdonnement fendit l’air.

Une petite forme sombre descendit depuis les structures effondrées du viaduc et vint se stabiliser à hauteur d’épaule de Nathan. IKARUS-7 déploya brièvement deux ailettes latérales avant de se remettre en position de surveillance. Son œil principal clignota, puis une fine ligne de scan parcourut l’horizon.

— Confirmation visuelle, dit le drone d’une voix sèche. Quatre véhicules légers. Deux quads blindés. Une plate-forme de tir improvisée. Armement variable. Niveau moyen. Mauvais goût vestimentaire.

Nathan jeta un bref coup d’œil vers lui.

— Tu les as déjà insultés ?

— Seulement intérieurement.

— Garde le meilleur pour plus tard.

— Avec joie.

Sheratan souffla par les naseaux.

Nathan tourna la tête vers l’est.

Au loin, entre deux murailles de béton à moitié effondrées, des trainées de poussière s’élevaient désormais très nettement. Les véhicules progressaient vite, mais pas intelligemment. Ceux qui connaissaient vraiment le désert ne fonçaient jamais comme ça dans une zone aussi sale. Soit ils étaient pressés, soit ils pensaient que leur nombre suffirait à compenser leur médiocrité. Les deux hypothèses finissaient souvent de la même manière.

Nathan retira lentement sa capuche.

Le vent passa dans ses cheveux sombres, un peu trop longs, un peu trop indifférents aux règles du monde civilisé. Son visage apparut dans la lumière dure du matin avec cette beauté usée que seules certaines vies fabriquent. Pas la beauté propre des princes ou des écrans anciens. Une beauté plus rare, plus dure, plus silencieuse. Celle des hommes qui ont traversé suffisamment d’horreur pour que le monde ne sache plus très bien s’il doit les craindre ou les regretter.

Sous son œil gauche, une fine cicatrice blanche remontait presque jusqu’à la tempe. Elle ne gâchait rien. Au contraire. Elle achevait de lui donner cet air d’icône brisée qu’il n’avait jamais demandé à porter.

— Position ? demanda IEVHA.

Nathan regarda les ruines en contrebas.

Un ancien échangeur effondré. Des colonnes de béton fendues. Un tunnel de maintenance semi-ouvert. Deux lignes de tir croisées. Trois points hauts. Un goulet naturel entre deux épaves de transports lourds. Un cimetière parfait.

— Je reste ici.

— Tu pourrais partir.

Il ne répondit pas.

La phrase avait été prononcée avec cette neutralité si propre à IEVHA qu’elle en devenait presque intime. Il savait ce qu’elle voulait dire. Il pouvait partir. Il pouvait descendre, monter sur ZAHAR, laisser les mercenaires se perdre dans la poussière, disparaître avant même qu’ils ne comprennent qu’ils avaient trouvé la mauvaise silhouette. C’était simple. Efficace. Raisonnable.

Mais ce mot ne lui convenait plus depuis longtemps.

Nathan glissa une main dans la poche intérieure de sa cape et en sortit un petit objet enveloppé dans un tissu blanc sale.

Il l’ouvrit.

À l’intérieur reposait une graine.

Une simple graine, à première vue.

Petite. Sombre. Lisse.

Rien d’impressionnant, rien de spectaculaire, rien qui puisse justifier le sang versé depuis trois jours pour la conserver. Pourtant, lorsqu’elle capta la lumière du matin, quelque chose vibra à l’intérieur de sa surface, une pulsation presque invisible, comme si un cœur minuscule battait encore dans sa coque sèche.

Nathan l’observa quelques secondes.

Il ne savait pas exactement pourquoi il l’avait gardée.

Le contrat, à la base, n’avait rien à voir avec ça. Il devait traverser une zone morte, récupérer un module de données dans un ancien laboratoire effondré sous les Plaines de Verre, le remettre à un relais neutre, encaisser, disparaître. Travail propre. Travail simple. Puis les choses avaient dérivé comme elles dérivent toujours quand un morceau trop ancien du monde décide de refaire surface.

Le laboratoire n’était pas vide.

Il y avait eu des corps. Des systèmes encore vivants. Des fichiers corrompus. Des symboles effacés à la hâte. Et cette boîte.

Une boîte blindée, scellée, protégée comme une relique ou une arme.

À l’intérieur, il n’y avait qu’elle.

La graine.

Et un mot gravé sur une plaque interne.

EDEN.

Il n’avait pas aimé ça.

Pas du tout.

Dans ce monde, tout ce qui portait un nom trop ancien finissait généralement par coûter plus cher que prévu. Depuis qu’il l’avait récupérée, trois équipes différentes avaient essayé de lui prendre. Deux bandes de charognards armés comme des chiens de casse. Un commando de récupération trop bien équipé pour être indépendant. Et maintenant, probablement, Kalakanda.

Ce n’était jamais bon signe quand plusieurs prédateurs très différents commençaient soudain à saliver sur le même morceau de passé.

Nathan referma le tissu.

Il le rangea à l’intérieur de sa veste.

Puis il leva la tête vers l’horizon.

La poussière approchait vite, désormais.

IKARUS-7 fit pivoter son optique.

— Ils ont un marqueur thermique sur ta position approximative. Amateur, mais fonctionnel.

— Combien ?

— Neuf visibles. Peut-être plus.

— Probable, confirma IEVHA. Présence d’un brouilleur secondaire dans le véhicule de tête.

Nathan souffla lentement par le nez.

— Ils veulent m’isoler.

— Ils veulent surtout te récupérer vivant, dit IEVHA.

Cette fois, il tourna légèrement la tête.

— Pourquoi tu dis ça ?

Un silence. Très bref.

Puis :

— Parce qu’ils transportent des chaînes de contention en A3 magnétique et un kit de stabilisation biométrique. Ce n’est généralement pas destiné à des négociations courtoises.

Nathan ne répondit pas.

Au fond de lui, quelque chose se déplaça.

Une intuition.

Pas encore une certitude. Pas encore un souvenir. Seulement ce genre de sensation désagréable qui apparaît parfois juste avant qu’une vérité trop ancienne recommence à respirer sous les décombres.

Il posa une main sur l’un de ses sabres.

Le vent se leva.

En contrebas, ZAHAR vibra légèrement, comme si la machine avait elle aussi compris que la journée allait devenir plus intéressante qu’elle n’en avait l’air.

Sheratan montra les crocs.

Dans le ciel pâle, IKARUS-7 monta de quelques mètres.

Et Nathan Karn, dernier héritier d’un monde qu’il ne se rappelait même pas avoir perdu, regarda venir vers lui les premiers hommes décidés à mourir pour quelque chose qu’aucun d’eux ne comprenait encore.

Au loin, derrière les ruines, très loin derrière la poussière, derrière les carcasses d’antennes et les vertèbres de béton de l’ancien monde, quelque chose d’invisible attendait déjà.

Quelque chose de vivant.

Quelque chose de patient.

Quelque chose qui, depuis très longtemps, n’attendait plus un sauveur.

Seulement la bonne clé.

Et sans le savoir encore, Nathan Karn venait de poser la main dessus.

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