Chapitre 2 - Le Baptême de la Rouille

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Le premier tir frappa la travée trois secondes trop tard.

Le béton éclata à l’endroit exact où Nathan se trouvait encore un battement de cœur plus tôt, projetant dans l’air une pluie de poussière grise, de fragments de rouille et de petits cailloux brûlants. L’impact résonna dans toute la structure comme un vieux dieu qu’on réveillait à coups de marteau. Le désert répondit avec son indifférence habituelle.

Nathan n’était déjà plus là.

Son corps avait quitté la ligne de tir avant même que le tireur n’ait fini de presser la détente. Pas dans un grand geste spectaculaire, pas dans une chorégraphie inutile. Juste un déplacement propre, net, parfaitement placé. Un quart de pas. Une impulsion. Une chute contrôlée. Une trajectoire pensée avant même que la menace ne se soit formulée complètement.

Il glissa derrière un pilier éventré, une main déjà posée sur la poignée de Tengoku.

Le katana sortit dans un souffle sec.

Le long de la lame, le métal sombre absorba la lumière du matin pendant qu’un mince filament de plasma rouge se réveillait sur son tranchant comme une veine qu’on aurait ouverte à même l’air. Pas une lueur propre. Pas un rayon élégant. Une ligne de coupe. Une promesse d’ablation.

En contrebas, les véhicules surgirent enfin entre les carcasses de béton.

Deux quads blindés. Une plate-forme légère montée sur suspension magnétique. Un transport court à coque renforcée, assez vieux pour avoir connu au moins deux guerres et assez rafistolé pour avoir survécu à trois de plus. Sur sa carrosserie noircie, à moitié effacée sous la poussière, apparaissait encore une forme qu’aucun homme marqué n’avait besoin de voir deux fois pour la reconnaître.

L’Hydre à huit têtes.

Kalakanda.

Nathan ne ressentit ni surprise, ni nostalgie.

Seulement cette fatigue très particulière qu’on éprouve lorsqu’un passé qu’on avait pourtant pris soin d’enterrer décide de revenir armé, mal coiffé et persuadé d’avoir raison.

— Confirmation visuelle, annonça IKARUS-7 au-dessus de lui. Niveau de menace : modérément irritant.

— Détaille.

— Huit signatures armées, une neuvième dans le transport principal. Chauffeur ou cerveau. Les deux seraient décevants.

Nathan risqua un bref regard.

Ils étaient mauvais.

Pas tous de la même manière, mais mauvais quand même.

Deux sur la plate-forme tenaient leurs fusils trop haut, comme les amateurs qui confondent agressivité et stabilité. Celui à l’arrière du quad de tête portait un exosquelette de récupération dont la jambe droite compensait avec une demi-seconde de retard. Un autre avait la mauvaise habitude de balayer trop large avec son canon en cherchant une cible qu’il ne comprenait pas encore. Ils avaient des armes, des véhicules, des implants, des gilets, du courage de location et probablement une certitude très coûteuse : ils pensaient être venus chercher un homme.

Le problème, c’est qu’ils étaient tombés sur Nathan.

Le premier quad bondit entre deux dalles de béton éclatées.

Nathan leva le Patriot gauche, prit une seule inspiration, puis tira.

Le projectile perforant traversa le conducteur au-dessus de la clavicule, ressortit derrière sa nuque dans un éclat sombre, puis alla mourir dans la colonne de direction. Le véhicule pivota brutalement, heurta un morceau de rail effondré et se retourna dans un cri de métal. Le passager fut éjecté en avant, roula deux fois sur le sable noir et se releva avec la mauvaise idée de vouloir comprendre ce qui venait de se passer.

Nathan le laissa vivre exactement une seconde et demie.

Le temps de se redresser. Le temps de lever son arme. Le temps de croire à quelque chose.

Le second tir lui ouvrit le sternum.

L’homme retomba comme une marionnette dont on aurait coupé tous les fils d’un seul geste.

En bas, la colonne réagit enfin.

Trop tard.

Les premiers ordres hurlés se perdirent dans le chaos mécanique du convoi. La plate-forme de tir tenta de pivoter vers la travée, mais le terrain était trop sale, trop cassé, trop instable pour un mouvement propre. Nathan attendit le moment exact où le canon allait se verrouiller, puis déclencha l’un des modules intégrés à son brassard droit.

Le micro-missile partit dans un sifflement sec.

L’explosion fut brève, sale, parfaitement satisfaisante.

La plate-forme sauta à moitié sur elle-même, projetant un des tireurs à plus de six mètres dans les airs. Son corps alla s’écraser contre une dalle fendue avec ce bruit très précis qu’émet une cage thoracique lorsqu’elle comprend trop tard qu’elle n’est pas faite pour rencontrer du béton lancé à pleine vitesse.

Le second fut moins chanceux.

Il resta sur place assez longtemps pour brûler.

— Quatre neutralisés, commenta IKARUS-7. Tu deviens paresseux.

— Je me ménage.

— C’est nouveau.

Le transport principal freina brutalement et s’ouvrit sur le côté.

Trois silhouettes descendirent dans une discipline immédiatement plus crédible.

Nathan les observa.

Et cette fois, il ne sourit pas intérieurement.

Ceux-là n’étaient pas là pour faire du bruit.

Tenues sombres. Mouvements économes. Armes courtes, bien entretenues. Casques ouverts. Marquage de l’Hydre visible au cou.

Des opérateurs.

Pas des chiens de récupération. Pas des idiots qu’on paie en drogue synthétique et en promesses.

Des gens de la maison.

Le genre qui ne venait pas juste “récupérer une cible”. Le genre qui recevait des consignes précises, des bonus très propres, et des sacs mortuaires adaptés à la taille des problèmes qu’ils n’avaient pas réussi à anticiper.

Nathan sentit quelque chose se durcir dans sa nuque.

Kalakanda n’envoyait pas ce niveau de personnel pour une simple relique ramassée au hasard d’un laboratoire mort.

Donc la graine valait plus qu’il ne pensait.

Ou alors ce n’était pas la graine qu’ils voulaient.

Et ça, c’était beaucoup moins drôle.

Le premier opérateur leva une main.

Geste simple. Professionnel. Presque respectueux.

— Karn.

Sa voix monta jusqu’à la travée avec une netteté parfaite.

Pas un cri. Pas une menace. Un constat.

Nathan ne répondit pas.

Le vent souleva un peu sa cape. Le plasma de Tengoku vibra plus nettement le long du tranchant.

En bas, l’homme reprit.

— Ordre de récupération. Tu connais la procédure.

Nathan pencha très légèrement la tête.

Puis il répondit enfin, d’une voix calme.

— Je l’ai toujours trouvée mal écrite.

Le deuxième opérateur esquissa un sourire fatigué.

— Tu peux encore faire ça proprement.

— C’est ce que je fais depuis le début.

Le troisième, plus jeune, plus nerveux, serra déjà son arme un peu trop fort. Nathan le vit immédiatement. Il vit aussi la sueur au-dessus de sa lèvre. Le micro-tremblement dans sa main gauche. La respiration mal tenue. Le manque d’habitude face à quelqu’un qu’on a surtout entendu exister dans des histoires racontées trop bas dans des bars où l’on boit derrière des murs blindés.

Le jeune n’était pas encore mort.

Mais il commençait à s’en rapprocher très sérieusement.

— On ne veut pas te tuer, Karn, reprit le premier. On veut te ramener.

Nathan resta immobile.

— C’est toujours comme ça que vous formulez les cages ?

Le second leva légèrement son arme.

— Tu sais comment ça se passe.

Nathan baissa les yeux vers le sable.

Puis il regarda à nouveau l’homme.

— Oui, dit-il. C’est précisément pour ça que je ne monte pas dedans.

Le jeune craqua le premier.

Toujours le plus nerveux. Toujours le plus fragile. Toujours le plus pressé de prouver quelque chose à un monde qui n’en a déjà plus rien à foutre.

Il tira.

Très mauvaise idée.

Nathan bougea à peine.

Le projectile passa là où se trouvait son crâne une fraction de seconde plus tôt, et cette même fraction de seconde suffit pour qu’il se laisse tomber de la travée.

La chute fut brève.

Sa cape s’ouvrit dans le vide comme une aile arrachée. Ses bottes frappèrent une poutre inclinée. Il rebondit. Glissa. Pivota. Puis descendit d’un étage de ruine à l’autre avec cette fluidité monstrueuse qu’ont parfois les hommes qui ont passé trop de temps à vivre dans des situations où une erreur équivaut à une autopsie.

Le premier opérateur ouvrit le feu.

Le second suivit immédiatement.

Nathan traversa la pluie de tirs en diagonale, presque à contretemps, comme s’il lisait dans l’air lui-même les chemins que la mort allait emprunter. Il heurta une colonne, prit appui dessus, puis surgit à hauteur d’homme au bord du premier niveau d’effondrement.

Le jeune le vit arriver.

Ce fut la dernière vraie chose qu’il fit de sa vie.

Tengoku entra sous son menton avec une précision obscène et ressortit derrière son crâne dans une éclaboussure rouge noire qui peignit le flanc du transport d’un éventail brutal. Le corps eut encore le temps de tressaillir avant de se vider de toute volonté.

Nathan ne s’arrêta pas.

Son pied droit frappa le sternum du second opérateur avec une violence sèche, assez pour lui briser l’équilibre et lui couper la moitié de sa respiration. Le Patriot gauche apparut dans le même mouvement, presque naturellement, et tira à bout portant dans le genou de l’homme. L’articulation éclata dans un craquement humide. Le type s’effondra en hurlant, l’arme déjà hors de portée.

Le premier, lui, était meilleur.

Il n’hésita pas.

Sa lame sortit plus vite qu’un homme raisonnable n’aurait dû pouvoir la sortir.

Un couteau de combat courbe, noir, dentelé sur le dos.

Kalakanda, encore.

Cette fois, Nathan sourit vraiment.

Pas longtemps. Pas chaleureusement. Juste assez pour que le monde comprenne qu’il venait de devenir plus dangereux.

L’homme attaqua bas, cherchant la hanche, puis remonta vers les côtes dans une transition propre.

Nathan bloqua avec le dos de Tengoku, laissa glisser la lame adverse, pivota d’un quart de tour et dégaina Jigoku de la main gauche.

Le deuxième katana chanta brièvement hors de son fourreau.

Deux lames à la ceinture. Droite. Gauche. Paradise et enfer. Équilibre et décision.

L’opérateur eut un battement d’hésitation. Le dernier de sa vie.

Nathan croisa les deux sabres dans une diagonale foudroyante.

Le premier coupa l’arme. Le second ouvrit l’homme de l’épaule au bassin.

La coupure plasma ne criait pas comme les autres blessures. Elle s’ouvrait dans une lumière rouge, une chaleur instantanée, une séparation nette et atroce. Le type resta debout une demi-seconde, les yeux grands ouverts, avec cet air presque vexé qu’ont parfois les morts très compétents lorsqu’ils réalisent qu’ils ont simplement rencontré plus compétent qu’eux.

Puis il tomba.

Le silence revint par à-coups.

Toujours comme ça après la violence propre.

Un moteur qui s’étouffe. Un chargeur qui roule sur une tôle. Le cliquetis d’un implant qui meurt. Le vent qui reprend son travail de fossoyeur.

Le blessé au genou respirait encore.

Mal.

Trop vite. Trop fort. Comme si ses poumons voulaient compenser l’effondrement de tout le reste.

Nathan s’approcha de lui sans précipitation.

L’homme tenta de ramper. Très mauvaise idée là aussi.

Nathan posa la pointe de Tengoku juste sous sa gorge.

Le type s’immobilisa immédiatement.

Le sable noir collait déjà au sang qui s’écoulait de sa jambe pulvérisée. Son regard passa brièvement sur la marque au cou de Nathan, puis remonta jusqu’à ses yeux.

Il n’y trouva probablement pas ce qu’il espérait.

— Qui a signé ? demanda Nathan.

L’homme serra les dents.

— Va te faire foutre.

Nathan inclina légèrement la tête.

— Réponse correcte dans la mauvaise conversation.

Le canon du Patriot se posa calmement sur l’intérieur de sa cuisse valide.

L’homme pâlit.

— Qui a signé ?

Le mercenaire déglutit.

— Je n’ai pas le nom complet.

Nathan attendit.

— On nous a juste dit qu’un ordre prioritaire était remonté par le Cercle Noir.

Là, quelque chose changea très légèrement dans le regard de Nathan.

Le Cercle Noir.

Pas un relais. Pas un fixer secondaire. Pas une chasse locale.

Le noyau.

Le type comprit immédiatement qu’il venait d’acheter trois secondes de plus.

— On devait te prendre vivant, Karn. Toi et l’objet.

— Quel objet ?

— Va te faire foutre.

Nathan lui tira dans l’autre cuisse.

Le cri déchira les ruines avec une sincérité beaucoup plus utile que les négociations.

Sheratan apparut à ce moment-là entre deux blocs de béton, avançant lentement, tête basse, avec cette élégance carnassière propre aux choses qui n’ont jamais eu besoin de faire semblant d’être autre chose que des prédateurs. Son œil mécanique se fixa sur l’homme à terre.

Le mercenaire le vit.

Et, pour la première fois depuis le début de cette matinée très ratée, il comprit vraiment.

— Non… souffla-t-il.

Nathan s’accroupit devant lui.

Le sable craqua sous ses bottes.

Le vent rabattit un peu de poussière sur l’épaule de sa cape.

— Le problème, dit-il calmement, c’est qu’on m’a appris très jeune qu’il existe deux catégories d’hommes. Ceux qui posent les bonnes questions… et ceux qui finissent par servir d’exemple.

Le mercenaire haletait, les yeux écarquillés, la peau déjà brillante de douleur.

— On nous a parlé d’EDEN, lâcha-t-il enfin. C’est tout ce que je sais. On nous a dit que si tu l’avais trouvé, ça ne devait pas sortir du désert.

Nathan ne bougea pas.

Le mot tomba en lui comme une pierre jetée dans un puits qu’il ne savait même pas porter.

EDEN.

Encore.

Toujours les mêmes vieux fantômes qui remontent. Toujours les mêmes noms enterrés trop profond pour rester sages.

— Qui, demanda-t-il.

Le mercenaire secoua faiblement la tête.

— J’ai pas plus.

Nathan le regarda quelques secondes.

Puis il comprit que, pour une fois, l’homme disait probablement vrai.

Derrière lui, IKARUS-7 descendit à hauteur de torse.

— Deux signatures supplémentaires en approche, annonça le drone. Plus loin. Plus lentes. Plus intelligentes. Ce qui, vu le niveau moyen du groupe précédent, n’est pas difficile.

Nathan se releva.

Le blessé le regarda avec cet espoir idiot que développent les hommes à l’instant précis où ils se persuadent que la douleur les a peut-être rendus intéressants.

— Karn… attends…

Nathan rengaina Tengoku.

Puis Jigoku.

Un à droite. Un à gauche. Geste simple. Précis. Sans théâtre.

Il observa une dernière fois le marquage brûlé au cou du mercenaire.

Même Hydre. Même cicatrice. Même laisse.

Puis il posa la main sur la tête de Sheratan.

— Pas le visage, dit-il.

Le hurlement qui suivit monta haut, puis se brisa net dans le désert.

Nathan s’éloignait déjà.

Il marcha vers ZAHAR sans se retourner, sa cape déchirée traînant légèrement derrière lui comme un reste d’ombre arraché au béton. Le soleil était plus haut désormais, plus dur, plus sale. La chaleur commençait déjà à tordre l’air au-dessus des ruines. Derrière lui, les carcasses fumaient encore doucement.

Devant lui, la journée venait seulement de commencer.

Et quelque part, sous les couches de sable, de mensonges, de métal, de sang et de mémoire, quelque chose continuait de l’attendre avec une patience que même les empires n’avaient pas.

Nathan monta sur ZAHAR.

Le speeder vibra immédiatement sous lui, grave, profond, presque animal. Le son qui s’éleva alors du moteur avait quelque chose de mauvais, de militaire, de proprement prédateur. Une plainte métallique basse, coupée d’un sifflement tendu qui évoquait moins une machine qu’un chasseur impatient de recevoir enfin la permission de mordre le ciel.

— Direction ? demanda IEVHA.

Nathan fixa l’horizon.

Puis sa main glissa à l’intérieur de sa veste, jusqu’au petit tissu blanc.

Jusqu’à la graine.

Jusqu’au battement presque invisible qu’il croyait avoir senti plus tôt.

Très loin, quelque part derrière les ruines et la poussière, au-delà des cartes mortes, au-delà des couloirs de guerre et des sanctuaires cachés, quelque chose l’appelait désormais avec une clarté qu’il n’aimait déjà pas.

Sa voix tomba, basse, calme, sans emphase.

— Là où ça devient une mauvaise idée.

Le moteur hurla.

Et ZAHAR arracha la poussière du monde.

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