Chapitre 3 - La Semence des Morts
Le désert défilait sous la Zahar comme une longue cicatrice mal refermée.
À pleine vitesse, les Cendres Mortes ne ressemblaient plus à un territoire. Elles devenaient une sensation. Une succession de lignes brisées, de carcasses noyées dans le sable, de pylônes tordus, de panneaux éventrés, de silhouettes de béton coupées en deux par des siècles de vent et de radiation. Le speeder filait à quelques dizaines de centimètres du sol dans un grondement sombre, stable, presque obscène de puissance contenue. À chaque accélération, des traînées rouges pulsaient brièvement le long du châssis noir avant de disparaître sous la poussière.
Nathan gardait les yeux fixés sur l’horizon.
Une main sur la commande. L’autre proche du Patriot droit. Le dos légèrement incliné vers l’avant. Le visage mangé par la vitesse, le vent et cette fatigue sèche qu’aucun sommeil ne corrige vraiment.
Au-dessus de lui, IKARUS-7 maintenait une trajectoire de surveillance décalée.
Le drone tournoya brièvement autour d’un ancien pylône de communication couché avant de reprendre sa place.
— Toujours aucune poursuite viable, annonça-t-il. Soit ils ont abandonné, soit ils ont trouvé une stratégie moins idiote.
— J’espère la deuxième, répondit Nathan.
— Tu veux vraiment qu’on te poursuive ?
— J’aime savoir qui veut mourir en avance.
IKARUS-7 émit une légère vibration qui, chez lui, tenait lieu d’approbation.
Devant lui, le paysage se modifia lentement.
Le désert plat se brisa en plateaux de béton enseveli, en lignes d’anciennes infrastructures dévorées par le sable, en creux plus sombres où les tempêtes avaient fini par mettre à nu les couches inférieures du monde mort. Par endroits, d’anciens rails surgissaient encore à la surface comme des os d’acier. Plus loin, des structures demi-circulaires se devinaient à moitié sorties de terre, restes de stations logistiques, de dépôts militaires ou de quelque autre rêve industriel mort sans témoin.
Nathan connaissait ce type d’endroit.
C’étaient toujours des zones où le passé continuait de fermenter.
Le désert n’enterrait pas tout. Il conservait. Il salait. Il gardait sous sa langue de poussière des morceaux d’histoire assez dangereux pour justifier encore qu’on y meure.
Sa main glissa instinctivement vers l’intérieur de sa veste.
Le petit tissu blanc était toujours là.
Et la graine aussi.
Depuis son départ du viaduc, il avait évité d’y penser plus que nécessaire. C’était une habitude ancienne. Les objets trop étranges, les reliques trop silencieuses, les artefacts trop vieux et les vérités trop bien enterrées exigeaient tous la même règle simple : ne jamais leur accorder d’importance avant d’avoir vérifié combien d’hommes étaient prêts à tuer pour eux.
Le problème, c’est qu’il avait déjà la réponse.
Trop.
Il n’aimait pas les choses qui déclenchaient trop vite trop de violence. En général, cela signifiait qu’elles avaient déjà commencé à agir bien avant qu’on les comprenne.
— Variation de température à venir, annonça IEVHA.
Nathan releva légèrement le menton.
Au loin, l’air semblait plus dense. Plus trouble. Pas à cause de la chaleur. À cause d’autre chose. Une vibration légère. Un flottement presque imperceptible dans la structure visuelle du paysage, comme si la lumière elle-même hésitait à continuer de se comporter normalement dans cette zone.
— Tempête ? demanda-t-il.
— Non.
Un silence.
Puis :
— Poche résiduelle.
Nathan ne répondit pas.
Il savait ce que cela voulait dire.
Les poches résiduelles étaient des cicatrices laissées par certaines armes trop anciennes, trop massives ou trop mal comprises pour avoir complètement cessé d’agir après leur déploiement. Certaines zones du monde restaient encore contaminées par des effets que les survivants, dans leur immense poésie post-apocalyptique, résumaient avec des termes aussi techniques que “ça bouffe la peau”, “ça fait parler les morts” ou “ça fait exploser les moteurs”. En réalité, c’était souvent pire que les noms donnés.
Nathan ralentit légèrement.
La Zahar répondit immédiatement, son grondement se faisant plus bas, plus dense, comme un animal contrarié qu’on force à ne pas bondir.
Devant lui, les dunes s’ouvrirent sur une dépression immense où affleuraient les restes d’une installation enfouie.
Ce n’était pas une ville.
Ce n’était pas non plus une simple base.
Plutôt un complexe.
Un ancien nœud de recherche ou de stockage, enterré à moitié sous les siècles de sable, puis rouvert par le vent et les tempêtes. Des pans entiers de toiture s’étaient effondrés, révélant des structures internes rongées par l’oxydation. D’énormes portes blindées dépassaient encore de la dune comme des mâchoires fossilisées. Des pylônes d’alimentation brisés dessinaient autour du site une couronne de métal noirci. Plus loin, une demi-sphère éclatée laissait voir l’intérieur d’un dôme technique dont les parois étaient couvertes de moisissures minérales et de veines de corrosion.
Le genre d’endroit qu’un homme sain d’esprit contourne.
Nathan n’était pas un homme sain d’esprit.
— C’est ici ? demanda-t-il.
— C’est ici que la boîte a été ouverte, répondit IEVHA. Et c’est ici que quelque chose manque.
Nathan coupa complètement les gaz.
La Zahar se stabilisa dans un souffle mécanique et descendit doucement jusqu’au sol. Le sable noir glissa sous le châssis avec un frottement sec.
Il descendit.
Le silence du site était mauvais.
Pas le silence naturel des ruines ou du désert.
Un silence plus dense. Plus épais. Comme si les sons eux-mêmes avaient été ralentis à l’intérieur d’un rayon invisible. Même le vent semblait hésiter avant d’entrer entre les structures effondrées.
IKARUS-7 avança légèrement.
— Les scanners de surface lisent très mal ici. Interférences anciennes. Sources d’énergie fragmentées. Matière instable sous les couches supérieures.
— En français.
— On peut tous mourir de manière originale.
— Merci.
Nathan leva les yeux vers l’ancienne façade du bâtiment principal.
Au-dessus d’une porte blindée fendue par une explosion ancienne, une plaque de titane noirci tenait encore miraculeusement sur deux fixations rongées. La plupart des lettres avaient été arrachées, fondues ou mangées par le temps.
Il n’en restait que trois.
E D N
Le ventre du monde sembla se contracter d’un seul coup.
Pas autour de lui.
En lui.
Une sensation très brève, très sale, comme une porte qu’on aurait essayé d’ouvrir de l’intérieur de sa cage thoracique. Son regard se fixa sur les lettres, puis quelque chose cligna derrière ses yeux.
Un couloir blanc.
Des lampes trop fortes.
Une femme qui crie.
Du verre.
Une main ensanglantée sur une vitre.
Un mot.
“Cours.”
Nathan cligna des yeux.
Le site revint immédiatement.
Le sable. Le métal. La plaque. Le silence.
Mais son souffle, lui, avait légèrement changé.
— Nathan ? demanda IEVHA.
Il ne répondit pas tout de suite.
Sa main se referma lentement.
— J’ai déjà vu cet endroit.
La réponse tomba dans l’oreillette avec une douceur presque étrange.
— Oui.
Nathan tourna légèrement la tête.
— Tu savais.
— Je soupçonnais.
Il rit une fois.
Sans joie. Sans humour. Juste un son sec, presque insulté.
— Tu soupçonnes beaucoup de choses.
— C’est l’une des rares activités où je demeure excellente.
Il resta immobile quelques secondes.
Puis il regarda à nouveau le bâtiment.
Cette fois, ce ne fut pas la mémoire qui le frappa.
Ce fut autre chose.
Un détail.
À gauche de l’entrée principale, entre deux morceaux de béton pulvérisé, quelque chose poussait.
Pas une plante du désert. Pas une mauvaise herbe mutée. Pas un champignon toxique.
Une vraie pousse.
Fine. Verte. Fragile en apparence. Ridiculement vivante.
Nathan s’en approcha lentement.
À mesure qu’il avançait, le malaise du site se renforçait. Une vibration presque imperceptible remontait du sol jusque dans ses bottes. L’air était légèrement plus frais autour de la petite plante, comme si elle produisait sa propre zone de refus face à la mort environnante.
Il s’accroupit devant elle.
Le béton fissuré avait cédé autour de sa base. De minuscules filaments racinaires s’étaient glissés dans une matière que rien n’aurait dû traverser depuis des décennies. À côté, la rouille. La poussière. Les traces de combustion. Le désert. Et au milieu, cette petite obscénité verte.
Nathan tendit lentement la main.
Dès que ses doigts approchèrent, quelque chose vibra dans sa veste.
Il s’arrêta.
Puis retira le tissu blanc.
La graine pulsait maintenant de façon visible.
Pas avec de la lumière pure. Plutôt avec une respiration interne, sombre et dorée, presque organique. Comme si la petite chose, restée silencieuse jusque-là, venait enfin de reconnaître l’endroit où elle avait été pensée pour revenir.
IKARUS-7 pivota brusquement.
— Contact.
Nathan se redressa immédiatement.
Ses mains descendirent sur les poignées de ses deux katanas. Un à gauche. Un à droite.
Le métal répondit sous ses doigts comme s’il n’attendait que ça.
— Où ?
— Sous nous.
Une demi-seconde plus tard, le sol céda.
L’explosion de sable et de métal pulvérisé fut brutale, verticale, sale. Une trappe ancienne, enfouie juste sous la couche superficielle du site, sauta en projetant un pan entier de poussière noire dans les airs. Nathan eut juste le temps de se décaler d’un bond avant qu’une masse sombre n’émerge du trou avec la violence d’un piège vieux de deux siècles qui aurait attendu tout ce temps uniquement pour recommencer à haïr.
La chose était humanoïde.
Plus ou moins.
Un ancien automate de sécurité, probablement.
Mais le mot “automate” ne rendait pas justice à la monstruosité qui venait de surgir.
Ses proportions avaient été déformées par les années, les réparations sauvages, les remplacements de pièces et la corrosion. Son torse blindé était ouvert sur certaines parties, laissant voir des fibres noires, des câbles torsadés, des plaques internes couvertes d’inscriptions techniques à moitié effacées. Sa tête, trop étroite, portait encore un masque optique à trois lentilles dont une seule fonctionnait encore, rouge, vive, haineuse. Son bras droit se terminait par une lame industrielle rétractable à moitié sortie. Son bras gauche avait été remplacé par un bloc multifonction où alternaient encore des ports médicaux, un injecteur, un ancien module de contention et ce qui ressemblait maintenant à un canon thermique artisanal.
Quelqu’un l’avait réparé.
Ou pire.
Quelque chose s’était réparé tout seul.
L’automate fixa Nathan.
Puis sa voix sortit de la carcasse dans un mélange de distorsion, de friture et de vieille procédure militaire.
— SÉQUENCE… D’INTRUSION… DÉTECTÉE.
Il fit un pas.
Le sable craqua sous son poids.
— IDENTITÉ… NON CONFORME.
Un autre pas.
— BIOCLÉ… PARTIELLEMENT… COMPATIBLE.
Nathan ne bougea pas.
Cette fois, ce fut son cœur qui ralentit.
Pas de peur. Pas de surprise. Ce vieux réflexe de guerre qui transforme le monde en angles, en masses, en vitesses, en décisions.
L’automate releva son bras thermique.
— PROTOCOLE… EDEN… ACTIF.
Puis il chargea.
Nathan dégaina Tengoku.
Le katana fendit l’air dans une ligne rouge nette. Le premier choc fit vibrer tout son bras jusqu’à l’épaule. La lame industrielle de la machine glissa contre le dos métallique de son sabre dans une gerbe d’étincelles blanches. Nathan pivota immédiatement, tira Jigoku de l’autre côté et remonta en coupe diagonale vers le flanc exposé.
Le plasma mordit le blindage, mais pas assez profondément.
La machine réagit trop vite.
Son épaule heurta Nathan en pleine poitrine.
Le choc l’envoya contre un morceau de mur effondré qu’il traversa presque entièrement dans une pluie de béton pulvérisé. L’air quitta ses poumons d’un seul coup. Son dos frappa la structure avec assez de violence pour réveiller jusqu’aux cicatrices qu’il croyait mortes.
L’automate arriva sur lui.
Pas de rage. Pas de haine. Rien d’humain. Juste cette volonté mécanique pure, obscène, déshabillée de tout sens, qui fait des machines de guerre les seules créatures capables de tuer sans jamais se fatiguer moralement de le faire.
Nathan roula au sol.
La lame industrielle s’abattit à l’endroit exact où sa gorge se trouvait un instant plus tôt.
Il remonta immédiatement à un genou, dégaina le Patriot droit et tira trois fois dans la jonction du bassin.
Deux impacts ricochèrent. Le troisième entra.
L’automate tituba d’un demi-pas.
Demi-pas suffisant.
Nathan lança le câble rétractable de son brassard gauche.
Le crochet magnétique se planta dans une fissure du dôme effondré au-dessus de lui. Il se projeta latéralement d’un coup sec, évitant au passage une gerbe de chaleur blanche qui vaporisa littéralement un pan entier de mur derrière lui. Le canon thermique venait de cracher.
— Son noyau, dit IEVHA dans son oreille. Bas thorax, légèrement à gauche.
— Merci, je l’aurais deviné après ma mort.
— J’essayais d’optimiser ton expérience.
Nathan reprit appui sur une dalle inclinée.
L’automate se retourna déjà vers lui.
Toujours ce même œil rouge. Toujours ce même protocole ancien qui refusait d’admettre que le monde autour de lui avait cessé d’exister.
Cette fois, Nathan rengaina Jigoku d’un geste sec.
Sa main gauche arracha une capsule magnétique de son brassard. Sa main droite resserra Tengoku.
Il attendit.
Le canon thermique se réaligna. Le pas suivant de la machine fut plus lourd. Sa hanche gauche compensa encore très légèrement à cause de l’impact précédent.
Voilà.
Nathan lança la capsule.
Elle se colla juste sous le blindage inférieur du torse.
L’automate comprit trop tard.
Nathan entra dans sa ligne de charge à contretemps exact du verrouillage thermique, glissa sous l’angle du canon, évita la lame industrielle au millimètre, puis remonta en diagonale de tout son corps.
Tengoku entra sous le blindage déjà entamé du bas thorax.
Au même instant, la capsule magnétique explosa.
Le noyau céda.
La machine s’ouvrit de l’intérieur dans un effondrement sale de lumière blanche, d’huile brûlante, de plaques tordues, de fibres fondues et de chaleur comprimée. Nathan fut projeté en arrière, roula dans le sable et s’immobilisa à genou, un sabre encore à la main, pendant que les restes de l’automate retombaient autour de lui comme une pluie de ferraille excommuniée.
Le silence revint.
Cette fois, il ne dura pas.
Sous ses pieds, dans les entrailles du complexe, quelque chose venait de se réveiller pour de bon.
Nathan leva lentement la tête.
Autour de lui, plusieurs trappes, jusque-là invisibles sous le sable et les débris, commencèrent à vibrer.
Puis à s’ouvrir.
Une. Deux. Quatre. Sept.
Dans les profondeurs du site, des lueurs rouges s’allumèrent les unes après les autres.
Comme des yeux.
Comme des tombes qu’on déverrouille.
Comme une mémoire enterrée qui décide enfin qu’elle en a assez attendu.
IKARUS-7 descendit brutalement jusqu’à hauteur d’épaule.
— Mauvaise nouvelle.
Nathan se remit debout.
— Fais-moi rêver.
— Nous venons officiellement de réveiller tout ce qui dormait ici.
Le sol trembla plus fort.
Quelque part, très loin sous le sable, très loin sous les niveaux techniques effondrés, quelque chose de colossal émit un bruit grave, lent, ancien, si profond qu’il ressemblait moins à un moteur qu’à une respiration.
Nathan tourna légèrement la tête vers le bâtiment principal où les trois lettres noircies restaient visibles au-dessus de la porte fendue.
E. D. N.
Puis sa main revint instinctivement vers sa veste.
Vers le tissu blanc.
Vers la graine.
Cette fois, elle battait comme un cœur.
— IEVHA.
— Oui.
— Appelle le Psalm 110.
Un silence infime.
Puis, pour la première fois depuis le début de cette journée, la voix de l’IA féminine perdit presque son calme.
— Tu es certain ?
Nathan regarda les trappes qui continuaient de s’ouvrir autour de lui.
Les lueurs rouges se multipliaient sous le sable. Les signatures thermiques remontaient. Le site entier semblait recommencer à vivre comme une plaie qu’on rouvre à coups de scalpel.
— Non, dit-il. Mais j’ai déjà eu ma dose de bonnes idées pour aujourd’hui.
Au-dessus du désert, très loin dans le ciel blanc sale, un grondement sourd commença à se former.
Pas celui d’un avion. Pas celui d’un vieux transport.
Un son plus lourd. Plus sale. Plus noble aussi.
Quelque chose entre un prédateur orbital et un cercueil volant.
Nathan leva les yeux.
Au loin, une masse noire fendait déjà l’atmosphère poussiéreuse.
Le Psalm arrivait.
Et sous ses bottes, le tombeau d’EDEN ouvrait lentement la bouche.

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