Chapitre 5 - Le Sanctuaire des Machines

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Le Psalm ne s’éloigna pas.

Il monta.

Juste assez pour sortir de la ligne de tir du site, se décaler au-dessus des structures éventrées et se stabiliser dans une zone de poussière suspendue où les capteurs externes pouvaient enfin travailler sans être aveuglés par les remontées thermiques du sol.

Nathan était déjà dans le cockpit secondaire.

Assis à moitié de travers dans le siège de pilotage tactique, une jambe tendue, l’autre repliée, le torse encore couvert de poussière et de résidus de métal brûlé. La verrière frontale filtrait la lumière sale du désert en lui donnant une teinte gris cendre qui allait parfaitement au reste du monde. Devant lui, des couches de données se superposaient aux ruines du complexe : schémas partiels, cavités souterraines, anomalies magnétiques, poches thermiques, zones d’interférence, structures effondrées, volumes vides qui ne l’étaient probablement pas vraiment.

Sous la coque du vaisseau, le monde ressemblait à une autopsie.

Et Nathan avait toujours eu un faible pour les autopsies lorsqu’elles concernaient autre chose que lui.

— Cartographie incomplète, dit IEVHA. Mais exploitable.

Sur la vitre tactique, les couches du site s’ouvrirent les unes après les autres.

Premier niveau : bâtiments de surface, couloirs techniques, zones de stockage.

Deuxième niveau : laboratoires, chambres cryogéniques, cellules de contention, salles blanches, secteurs de confinement.

Troisième niveau : verrouillé.

Aucune donnée claire. Aucune lecture stable. Seulement un volume gigantesque, enfoui très loin sous le complexe, autour duquel tout le reste semblait avoir été construit.

Nathan fixa la zone noire.

— Qu’est-ce qu’il y a là-dessous ?

— C’est précisément ce que j’aimerais savoir avant que tu décides d’y redescendre avec ton enthousiasme habituel pour les idées discutables.

Nathan ne répondit pas.

Sur l’écran latéral, IKARUS-7 faisait défiler les lectures récupérées lors de l’approche.

— Les unités réveillées en surface ne sont pas aléatoires, dit le drone. Elles suivent des schémas de défense concentriques. Elles protègent quelque chose de central.

— Un noyau ? demanda Nathan.

— Ou un tombeau, répondit IEVHA.

Cette fois, il tourna légèrement la tête.

— Tu savais vraiment rien de plus ?

Un silence.

Puis la voix féminine revint, plus basse, plus précise.

— Je connaissais le nom. J’avais des fragments. Des structures de protocoles. Des mots-clés. Des chaînes de sécurité. Des restes de dossiers volontairement corrompus. Pas le lieu exact. Pas l’architecture complète. Pas l’état du site.

— Et EDN ?

— Un acronyme partiel.

Nathan attendit.

— Enhanced… DNA… Neural.

Le cockpit sembla rétrécir d’un seul coup.

Pas physiquement.

Dans cette autre manière qu’ont certaines vérités de prendre soudain trop de place à l’intérieur d’un homme.

Nathan ne bougea pas.

Ses yeux restèrent fixés sur les couches du complexe sous le sable.

— EDEN, répéta-t-il.

— Oui.

— Pas un mythe.

— Non.

— Pas une religion.

— Non plus.

— Un projet.

IEVHA ne répondit pas tout de suite.

Puis :

— Un projet devenu trop grand pour ceux qui l’ont créé.

Le moteur du Psalm vibra sous leurs pieds.

À l’extérieur, une colonne de poussière traversa les ruines du site comme un fantôme fatigué.

Nathan laissa sa tête retomber légèrement contre le dossier.

Pendant une seconde, il ne regarda plus les écrans.

Il regarda à travers eux.

Comme si quelque chose essayait encore de remonter.

Une porte blanche. Une odeur de désinfectant. Du verre. Des alarmes. Un bras féminin qui tremble. Une voix d’homme. Des mots qu’il n’attrape jamais assez vite.

Puis plus rien.

Il ouvrit les yeux plus franchement.

— Et moi ?

La question tomba sans préparation. Sans protection. Sans détour.

IKARUS-7 cessa même de parler pendant une seconde.

IEVHA, elle, ne répondit pas immédiatement.

Ce qui, venant d’elle, était déjà une réponse.

Nathan se redressa très légèrement.

— Ne fais pas ça.

— Faire quoi ?

— Le silence intelligent.

— Il n’est pas toujours intelligent, dit-elle doucement. Parfois il est simplement moins cruel que les données disponibles.

Nathan détourna le regard.

Sa mâchoire se contracta une fois.

— Tu me dois mieux que ça.

— Oui.

Encore un silence.

Puis :

— Tu es lié au projet.

Pas “peut-être”. Pas “possiblement”. Pas “d’une certaine manière”.

Lié.

Nathan regarda à nouveau la zone noire sous le troisième niveau.

Quelque part là-dessous.

Quelque chose d’assez ancien pour traverser deux siècles de cendres. Quelque chose d’assez dangereux pour réveiller Kalakanda. Quelque chose d’assez intime pour que son propre corps réagisse avant même que son esprit comprenne.

Sa main glissa vers sa veste.

Il sortit la graine.

Elle battait toujours.

Moins vite maintenant. Mais plus profondément.

Comme si elle s’accordait peu à peu à quelque chose sous la surface.

— Donc quoi, demanda-t-il. Je suis un accident de laboratoire ?

IEVHA répondit avec une netteté presque sèche.

— Non.

Nathan leva les yeux.

— Alors quoi ?

Cette fois, la réponse mit plus de temps.

Puis elle tomba.

— Tu es probablement une continuité.

Il resta immobile.

Le mot resta suspendu entre les consoles, les capteurs et le désert comme quelque chose de trop propre pour le monde où il venait d’être prononcé.

— Une continuité de quoi ?

— D’une tentative.

— C’est vague.

— Oui.

— J’adore.

IKARUS-7 se rapprocha légèrement de la verrière.

— Les lectures sous le troisième niveau changent.

Nathan posa immédiatement la graine.

— Montre.

Les couches du site se recalibrèrent.

Dans la zone la plus profonde, des pulsations lumineuses apparurent, faibles, espacées, mais régulières.

Pas une activité mécanique classique. Pas un simple réacteur. Pas un système d’alimentation résiduel.

Quelque chose d’autre.

Quelque chose qui réagissait.

Nathan fixa l’écran.

— Ça fait quoi ?

— Ça répond, dit IEVHA.

— À quoi ?

Cette fois, il n’eut pas besoin qu’on lui réponde.

Son regard descendit tout seul vers la graine posée dans sa paume.

Elle battait au même rythme.

Même fréquence. Même intervalle. Même respiration.

Le cockpit sembla devenir plus froid.

Pas physiquement.

Comme si le monde venait de retirer une couche de mensonge.

Nathan referma lentement les doigts sur le petit noyau sombre.

— Très bien, dit-il.

Sa voix était calme.

Trop calme.

— On descend.

IKARUS-7 pivota vers lui.

— J’ai une objection.

— Tu en as toujours une.

— Cette fois elle est fondée.

— Tu exagères souvent la qualité de tes objections.

— Ce complexe vient de réveiller une colonie de machines militaires dormantes, une structure souterraine inconnue, un noyau actif relié à un projet que personne n’a jamais vraiment compris, et une graine qui pulse dans ta main comme si elle voulait te convaincre d’aller te faire disséquer dans un bunker maudit. J’estime mon objection solide.

Nathan se leva.

— Noté.

— C’est tout ?

— Oui.

— J’aimerais plus de considération.

— Tu es un drone.

— C’est justement pour ça que je mérite plus.

Nathan quitta le cockpit sans répondre.

Le couloir principal du Psalm s’ouvrit devant lui dans une succession de lumières basses et de parois blindées. Le vaisseau avait cette odeur propre aux machines qui vivent trop longtemps : métal chaud, isolants, poussière fine, huile propre, vieux cuir, traces d’ozone et quelque chose de plus ancien encore, presque liturgique, comme si le vaisseau avait fini par développer une mémoire physique des morts qu’il avait transportés.

Il traversa le couloir jusqu’à la baie centrale.

Là, au cœur du hangar interne, sous des bras mécaniques repliés et des consoles d’entretien semi-ouvertes, se tenait ARIES.

L’exomech ne ressemblait à rien de ce que le monde produisait encore.

Trois mètres cinquante de hauteur. Une silhouette humanoïde, mais plus noble, plus fine, plus agressive dans ses lignes. Des plaques sombres d’Aethernium sculptées comme une armure rituelle. Des renforts articulés intégrés aux épaules, aux cuisses, aux avant-bras. Une tête lisse, presque royale, avec un masque frontal sans visage humain mais traversé d’un fin halo d’optiques blanches. Dans le dos, plusieurs ailettes rétractables et points d’ancrage permettaient soit le combat autonome, soit l’interface avec Nathan.

ARIES n’était pas un véhicule. Ni une armure. Ni un robot.

C’était une présence.

Une sorte de chevalier de guerre conçu par quelqu’un qui avait probablement cessé très tôt de faire la différence entre technologie et hérésie.

Nathan s’arrêta devant lui.

La machine était immobile. Mais jamais inerte.

Une très légère pulsation courait sous les plaques, presque comme un système circulatoire artificiel.

Puis la voix se fit entendre.

Pas dans les haut-parleurs. Pas dans la pièce.

Dans l’espace même autour de lui.

Une voix féminine. Jeune sans être enfantine. Calme sans être froide. Intelligente d’une manière presque troublante.

— Tu saignes encore, Nathan.

Il leva les yeux vers ARIES.

— Bonjour à toi aussi.

— J’ai détecté deux microfissures dans ton plastron, une contusion thoracique, une perte de mobilité de 6 % dans ton bras droit et un usage excessif de tes systèmes de poussée latérale. Tu continues à te comporter comme un homme qui pense être remplaçable.

Nathan s’approcha.

— Et toi tu continues à me parler comme si j’avais accepté de t’écouter.

— C’est parce que tu as mauvais goût en matière de survie.

Il posa une main sur l’un des flancs d’ARIES.

Le métal était froid. Pas mort. Simplement froid.

Sous sa paume, une vibration légère répondit immédiatement.

— On redescend, dit-il.

— Oui, répondit la voix. Je sais.

Nathan ferma brièvement les yeux.

Toujours cette sensation.

Toujours ce trouble impossible à expliquer proprement.

Parce qu’ARIES n’était pas piloté par une simple IA tactique. Parce qu’au cœur du système, derrière les couches de combat, les protocoles de défense, les routines de liaison et les verrous biométriques, il y avait elle.

IEVHA.

Pas entièrement. Pas comme un fantôme de foire. Pas comme un fichier audio sentimental.

Mais assez.

Assez pour qu’il n’oublie jamais que quelqu’un, un jour, avait tenté quelque chose d’assez grand, d’assez fou et d’assez désespéré pour que le monde continue encore d’en payer les conséquences deux siècles plus tard.

Sa main quitta le métal.

Il se retourna.

— Ouvre la soute d’insertion.

— Déjà ? demanda IKARUS-7 en entrant dans la baie.

— Tu préfères attendre que ce qu’il y a là-dessous apprenne à grimper ?

— Pas particulièrement.

Nathan jeta un dernier regard à la graine.

Puis la rangea à l’intérieur de sa veste.

Il prit ensuite Tengoku et Jigoku, vérifia les verrous de ceinture, rechargea ses Patriots, réarma ses brassards, fit glisser deux charges supplémentaires dans les compartiments latéraux de son équipement, puis avança vers la soute.

La rampe inférieure du Psalm s’ouvrit lentement.

Pas vers l’extérieur.

Vers le bas.

Sous le ventre du vaisseau, un puits d’insertion blindé s’aligna avec une bouche technique du complexe, détectée quelques minutes plus tôt sous un effondrement partiel. Un ancien conduit de maintenance vertical, suffisamment large pour un homme… ou pour quelque chose d’autre.

L’air qui remonta du puits avait une odeur de cave scellée, de métal humide, de poussière morte et d’électricité ancienne.

Nathan s’arrêta au bord.

Regarda le noir.

Puis il parla sans quitter le vide des yeux.

— Dis-moi un truc utile avant que je descende.

IEVHA répondit immédiatement.

— Si ce site est bien ce que je crois, alors ce qui a été enterré ici n’était pas destiné à être retrouvé.

Nathan esquissa un très léger sourire.

— Enfin quelque chose de rassurant.

Puis il sauta.

La lumière du puits avala sa silhouette.

Et pour la première fois depuis longtemps, le monde en dessous attendait déjà son nom.

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