Chapitre 6 - Le Nom Enterré

7 minutes de lecture

La chute dura plus longtemps qu’elle n’aurait dû.

Pas physiquement.

Dans cette autre manière qu’ont certains endroits de tordre la perception, d’allonger les secondes, de faire croire au corps qu’il tombe à travers autre chose que de la simple hauteur. Nathan descendait dans un conduit technique vertical, étroit, rouillé, rongé par des décennies de poussière et de silence, mais tout en lui avait l’impression de traverser une mémoire.

Le câble d’insertion de son brassard grinça légèrement contre les ancrages internes.

La lampe tactique déployée au-dessus de son oreille projeta un faisceau pâle sur les parois. Anciennes gaines de ventilation. Conduits de fluides médicaux. Faisceaux de données morts. Niveaux de corrosion anormalement faibles sur certaines sections. Traces de maintenance plus récentes que le reste. Quelque chose avait circulé ici.

Pas forcément des hommes.

— Quarante mètres, dit IEVHA.

Nathan poursuivit la descente.

Plus bas, le conduit s’ouvrait sur une intersection noyée dans l’ombre. Une vieille grille de maintenance avait été arrachée de l’intérieur, tordue vers l’extérieur comme si quelque chose avait cherché à sortir plutôt qu’à entrer.

Toujours bon signe.

Il coupa le câble à trois mètres du sol et amortit sa réception en silence.

Le choc fut presque imperceptible.

Le métal humide sous ses bottes vibra très légèrement.

L’air ici était plus froid que prévu.

Pas le froid sec du désert nocturne. Un froid intérieur. Technique. Cliniquement ancien.

Le genre de froid qu’on utilise pour conserver ce qui ne doit pas mourir trop vite.

Nathan resta immobile quelques secondes.

Ses yeux balayèrent immédiatement l’espace.

Couloir principal à gauche. Salle de contrôle ouverte à droite. Traces anciennes sur le sol. Aucune poussière homogène. Des passages. Plusieurs. Répartis sur une longue période.

— Tu lis quoi ? demanda-t-il.

— Site médical et de confinement à dominante biomécanique, répondit IEVHA. Très probablement secondaire au-dessus, beaucoup plus critique plus bas.

— Tu peux faire moins inquiétant ?

— Je peux mentir si tu préfères.

Nathan avança.

Le premier couloir s’étirait devant lui comme la gorge d’un animal mort depuis trop longtemps pour qu’on sache encore de quelle espèce il était. Les murs étaient couverts de panneaux blancs devenus gris, parfois jaunes, parfois brunis par le temps ou la chaleur. Des bandeaux lumineux encastrés au plafond continuaient de fonctionner un sur quatre, clignotant avec cette persévérance presque obscène qu’ont certaines infrastructures à refuser de mourir proprement.

À sa gauche, derrière une baie vitrée fendue, une ancienne salle de monitoring dormait encore sous plusieurs couches de poussière.

Des écrans cathodiques plats. Des interfaces tactiles. Des sièges renversés. Des câbles tirés hors des consoles. Et sur le mur du fond, une ligne de texte à moitié effacée :

SECTEUR B — MATERNITÉ CLINIQUE / ACCÈS RESTRICTIF

Nathan s’arrêta.

Ses yeux restèrent sur les mots.

Maternité.

Le mot sembla déclencher quelque chose de sale et de très profond.

Pas un souvenir complet.

Un réflexe.

Une chaleur. Une voix féminine. Une chanson presque murmurée. Une main sur un front brûlant. Un mot qu’il ne parvenait jamais à retenir.

Puis plus rien.

Sa mâchoire se contracta.

— Continue, dit-il.

— Je n’ai rien dit, répondit IEVHA.

— Justement.

Il reprit sa marche.

À mesure qu’il s’enfonçait, le complexe cessait d’avoir l’air simplement abandonné.

Quelqu’un avait circulé ici.

Pas récemment, mais pas non plus il y a deux siècles.

Des câbles avaient été reroutés. Certains panneaux réinitialisés. Des systèmes secondaires reconnectés. Des scellés techniques ouverts puis refermés. À deux reprises, Nathan aperçut même des traces de pas fossilisées dans la poussière grise, trop vieilles pour être lisibles, mais suffisamment nettes pour confirmer une chose : ce site n’avait jamais été totalement seul.

Il entra dans une salle plus vaste.

Ancien sas de transfert, probablement.

Au centre, plusieurs capsules de transport biomédical étaient encore alignées sur des rails au sol. La plupart avaient été ouvertes de force. L’une d’elles pendait encore à moitié arrachée de son socle, comme une mâchoire artificielle qu’on aurait fracassée pour récupérer ce qu’elle contenait.

Nathan s’en approcha.

À l’intérieur, il n’y avait rien.

Mais sur la paroi interne, gravée à la main avec quelque chose de métallique, une phrase subsistait encore.

Très simple. Très humaine. Presque obscène dans cet endroit.

IL EST NÉ AVANT L’ALARME

Nathan resta figé.

Ses yeux suivirent les lettres une à une.

Il sentit son propre pouls ralentir.

Pas de peur. Pas encore. Cette autre chose.

Cette impression de se rapprocher d’un nom qu’on a passé sa vie entière à porter sans jamais savoir pourquoi il pèse aussi lourd.

— IEVHA.

La voix de l’IA répondit plus bas qu’avant.

— Oui.

— Tu l’as vu, ça aussi ?

— Oui.

— Et tu vas encore me dire que tu soupçonnais juste.

Cette fois, elle ne répondit pas.

Nathan fixa encore quelques secondes la phrase gravée dans la capsule.

Puis il se redressa.

— Continue la cartographie.

— À quinze mètres devant toi, répondit-elle immédiatement, un accès vertical descend vers le niveau suivant. À droite, salle de confinement. À gauche, dortoir clinique. Devant, une chambre blanche verrouillée.

— La chambre blanche.

— Bien sûr.

Nathan sortit lentement Tengoku de son fourreau.

Pas par nécessité immédiate. Par instinct.

Le couloir qui menait à la chambre blanche était plus propre que le reste.

Pas “propre” comme dans un lieu entretenu.

Propre comme quelque chose qu’on n’a jamais vraiment laissé pourrir.

Les murs portaient moins de corrosion. Les lignes d’alimentation secondaires étaient encore stables. Une faible lumière pulsait derrière la porte au fond du couloir.

Et là, sur la plaque de sécurité à droite du sas, malgré la poussière et le temps, un mot était encore parfaitement lisible.

NEONATE

Nathan s’arrêta.

Quelque chose remonta violemment.

Pas un souvenir.

Une agression.

Le cri d’une alarme. Des lumières rouges. Une femme couchée. Du sang. Un homme qui hurle à travers une vitre. Des gants. Un enfant. Puis une sensation impossible à nommer, comme si tout l’air du monde avait été remplacé d’un seul coup par du feu liquide.

Il vacilla d’un demi-pas.

Une seule fois.

Suffisant pour qu’IKARUS-7 se rapproche immédiatement.

— Nathan.

Il leva une main. Pas maintenant.

Sa respiration revint lentement.

Le couloir reprit sa forme. La porte redevint une porte. Le passé se remit à sa place habituelle : quelque part entre les murs, les os et les choses qu’il ne voulait pas encore toucher.

— Ouvre-moi ça, dit-il.

— Les sécurités sont encore actives.

— Tu peux les casser ?

— Évidemment. J’évalue juste à quel point je dois humilier ce système.

Le drone se posa sur le panneau latéral.

Une fine pointe de connexion sortit de son châssis. Puis une seconde. Puis une troisième.

Le verrouillage réagit immédiatement.

Une pluie de lignes de code anciennes s’afficha brièvement sur l’écran latéral du sas, accompagnée d’une série de tonalités presque musicales.

— Oh, dit IKARUS-7.

— Quoi ?

— C’est plus intéressant que prévu.

— Traduis.

— Le système ne me demande pas qui je suis.

Nathan attendit.

— Il demande si tu es revenu.

Le couloir sembla se vider de tout son air.

Même IEVHA resta silencieuse.

Nathan regarda le sas.

Puis l’écran. Puis le sas à nouveau.

— Réponds quoi ?

— J’hésite entre “oui” et “malheureusement”.

— Choisis la plus honnête.

Le drone injecta la séquence.

Un bip grave résonna derrière la porte.

Puis un second.

Puis un troisième.

Les verrous internes se décalèrent les uns après les autres dans une série de claquements lourds, précis, presque cérémoniels. Le sas s’ouvrit lentement dans un souffle d’air froid.

Très froid.

Et incroyablement propre.

La pièce au-delà n’avait rien à voir avec le reste du complexe.

Tout ici semblait avoir été protégé.

Préservé.

Sauvé du temps.

Les murs étaient blancs. Vraiment blancs. Pas jaunes. Pas gris. Pas brûlés. Blancs.

Au centre de la pièce, une capsule verticale de conservation trônait encore, alimentée par une ligne énergétique indépendante. Les écrans périphériques clignotaient faiblement. Des consoles secondaires entouraient l’ensemble. Des instruments médicaux dormaient encore sur des plateaux stériles, figés dans une attente devenue presque sacrée.

Et sur la vitre de la capsule, juste à hauteur des yeux, une seule ligne était inscrite.

SUJET N-0

Nathan ne respira plus.

Ses yeux restèrent sur les lettres.

N.

Zéro.

Pas un prénom. Pas un nom. Pas un enfant. Un code.

Quelque chose en lui eut soudain très envie de tuer quelqu’un. Pas pour se défendre. Pas par habitude. Par principe.

Sa main se crispa si fort sur la poignée de Tengoku que ses phalanges blanchirent sous la poussière.

— Ouvre-la, dit-il.

— Attends, répondit IEVHA.

Il ne bougea pas.

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle n’est pas vide.

Cette fois, même IKARUS-7 se tut.

Nathan leva lentement les yeux vers l’intérieur de la capsule.

Au début, il ne vit que le reflet pâle de la pièce.

Puis la condensation interne se dissipa légèrement.

Et là, derrière le verre, quelque chose apparut.

Pas un corps. Pas une silhouette humaine.

Une structure.

Un noyau suspendu. Organique et mécanique à la fois. Comme une racine. Comme un cœur. Comme un embryon de machine vivante.

Des filaments translucides pendaient autour de lui dans un liquide clair légèrement ambré. Des veines lumineuses circulaient à l’intérieur de la matière. À intervalles réguliers, une pulsation dorée traversait l’ensemble avec la même fréquence exacte que la graine cachée dans la veste de Nathan.

Même rythme. Même souffle.

Même origine.

Nathan sentit sa nuque se glacer.

— Qu’est-ce que c’est ?

IEVHA répondit d’une voix presque imperceptible.

— Une matrice de liaison.

— En français.

— Le premier pont stable.

— Entre quoi et quoi ?

Un silence.

Puis :

— Entre l’humain… et ce qu’ils essayaient de créer.

Nathan ne quitta pas la capsule des yeux.

Le noyau battait doucement dans le liquide.

Comme un souvenir qui refuse de mourir.

Comme une faute qu’on a trop bien conservée.

Puis un détail attira son regard.

Sous la capsule, à moitié dissimulée par un panneau technique, une plaque secondaire portait une inscription gravée à la machine.

Il s’accroupit.

Nettoya la poussière du revers de la main.

Et lut.

MÈRE PORTEUSE : IEVHA ARDENT

Le monde s’arrêta.

Vraiment.

Pas poétiquement. Pas intérieurement. Comme si toute la structure autour de lui avait cessé de respirer en même temps.

Nathan releva très lentement la tête.

Dans son oreille, dans le vaisseau, dans ARIES, dans les systèmes, partout où elle existait encore, la présence d’IEVHA semblait soudain plus proche.

Trop proche.

— Tu vas m’expliquer, dit-il.

Et pour la première fois depuis qu’il l’entendait vivre dans ses machines, dans ses guerres, dans ses systèmes et dans ses silences, la voix de la femme qui habitait encore une partie de son monde ne répondit pas tout de suite comme une intelligence artificielle.

Elle répondit comme quelqu’un qui avait attendu ce moment trop longtemps.

— Oui, Nathan.

Puis plus bas.

Plus humainement.

Plus dangereusement aussi.

— Parce que tu n’es pas entré ici par hasard.

Annotations

Vous aimez lire Olivier Delguey ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0