Chapitre 7 - La Femme dans la Machine

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Nathan resta immobile devant la capsule.

Le noyau suspendu battait doucement dans son liquide clair, comme si toute la pièce avait été construite autour de ce seul droit obscène qu’il s’octroyait encore : continuer d’exister. La lumière blanche du sanctuaire clinique glissait sur les parois vitrées, sur les instruments figés, sur les consoles endormies, sur la plaque métallique où le nom IEVHA ARDENT semblait désormais peser plus lourd que tout le reste du complexe.

Sa main ne quittait pas la poignée de Tengoku.

Pas parce qu’il comptait frapper. Parce qu’un homme a parfois besoin de sentir qu’il existe encore quelque chose de simple dans un monde qui vient de lui arracher la dernière illusion pratique qu’il lui restait.

Une arme, au moins, ne ment jamais sur ce qu’elle est faite pour faire.

— Parle, dit-il.

Sa voix était basse. Calme. Trop calme.

Dans l’oreillette, il y eut un silence.

Pas le silence d’un processeur qui calcule. Pas le silence d’une IA qui hiérarchise ses réponses.

Le silence de quelqu’un qui choisit enfin par où commencer lorsqu’il n’existe plus aucune version propre de la vérité.

Puis la voix revint.

— IEVHA Ardent n’est pas seulement le nom du système.

Nathan ne bougea pas.

— C’était une femme.

— Oui.

— Et je suppose qu’on n’est pas sur une jolie anecdote familiale avec album photo et goûter d’anniversaire.

— Non, répondit-elle. On est plutôt sur une catastrophe scientifique prolongée par deux siècles de silence, de mensonges et de guerre.

Nathan laissa passer une respiration.

— Mieux. Je reconnais plus l’ambiance.

Ses yeux restèrent sur la capsule.

Sur le noyau. Sur les pulsations. Sur cette chose qui avait l’air à la fois trop vivante et pas assez humaine pour appartenir encore à une catégorie décente.

— Commence par elle, dit-il.

— Très bien.

La lumière des consoles changea légèrement.

Comme si le site lui-même écoutait.

Comme si le complexe, après tout ce temps, avait enfin reconnu la présence de celui à qui il refusait de parler tant qu’il n’était pas revenu en chair, en souffle et en colère.

La voix d’IEVHA se fit plus lente.

Plus précise.

— IEVHA Ardent était une biologiste en ingénierie cellulaire et en symbiose neuro-épigénétique. Elle travaillait sur les premiers modèles d’adaptation cellulaire face aux radiations longues, aux pathogènes mutés et à l’effondrement systémique du vivant. À l’époque, le monde ne mourait pas encore complètement. Il commençait seulement à se mentir plus vite qu’il ne se soignait.

Nathan s’appuya légèrement contre une console.

— Charmant.

— Elle n’était pas censée devenir le cœur du projet. Au départ, elle devait simplement contribuer à un protocole de réparation du vivant. Un programme de correction génétique dynamique, capable de restaurer les tissus, de réparer les organes, de ralentir les effondrements biologiques liés aux guerres, aux toxines, aux anomalies radiologiques et aux pathologies nouvelles.

— EDEN.

— Oui.

Le mot circula dans la pièce comme un insecte lumineux qu’on aurait préféré ne jamais voir sortir du mur.

— Et ça a dérapé, dit Nathan.

— Évidemment.

— Bien.

— Le projet a changé lorsqu’elle est tombée malade.

Cette fois, il releva légèrement la tête.

— Malade comment ?

Le silence d’IEVHA dura un peu plus longtemps.

Puis :

— Exposition chronique à une souche bactérienne mutée, probablement issue d’un champ de radiation anormale post-effondrement. Une infection lente, neuro-invasive, irréversible avec les moyens médicaux de l’époque. Pas immédiatement mortelle. Pire. Dégénérative.

Nathan sentit sa mâchoire se contracter.

Il ne savait pas encore pourquoi cette partie-là lui donnait envie de frapper quelqu’un.

Mais l’envie était bien là.

— Et quelqu’un a voulu la sauver.

— Oui.

— Qui ?

Cette fois, la réponse tomba avec une précision clinique.

— Son mari.

Nathan attendit.

— Le docteur Elias Karn.

Le monde devint soudain très petit.

Très simple.

Très violent.

Il ne cligna même pas des yeux.

Il resta juste là, devant la capsule, pendant qu’un nom qu’il n’avait jamais entendu et qu’il reconnaissait pourtant immédiatement venait de lui traverser la colonne vertébrale comme une balle tirée à bout portant.

Karn.

Pas un hasard. Pas un pseudonyme de survie. Pas un assemblage pratique ramassé dans les ruines.

Un vrai nom.

Le sien.

Ou du moins, celui d’avant qu’il ne devienne une cible à prime avec assez de traumatismes pour meubler un cimetière.

— Continue, dit-il.

Sa voix était plus froide.

IEVHA comprit.

— Elias Karn a tenté ce que beaucoup d’hommes brillants font lorsqu’ils aiment quelqu’un au mauvais moment dans le mauvais siècle : il a refusé de considérer la mort comme une information finale.

Nathan laissa échapper un souffle presque sec.

— C’est très con, l’amour.

— Oui, répondit-elle. Et c’est souvent là qu’il devient dangereux.

Les écrans périphériques commencèrent à afficher d’anciennes données.

Des schémas. Des séquences cellulaires. Des architectures organiques. Des modélisations de tissus. Des scans neuronaux. Des structures ressemblant à des arbres de données fusionnés avec des systèmes nerveux.

EDEN n’était pas une simple thérapie.

C’était une tentative de reprogrammation du vivant.

Pas de la médecine. Pas uniquement. Quelque chose de plus vaste. Plus arrogant. Plus désespéré aussi.

— Il a développé une voie de symbiose, poursuivit IEVHA. Pas seulement pour ralentir la maladie. Pour la contourner. Pour donner au corps une capacité de correction autonome. Réécriture épigénétique dynamique, assistance neurale, support bio-adaptatif, co-processeurs cellulaires, interface de régulation vivante.

Nathan regarda les schémas.

— Tu veux dire qu’il a voulu fabriquer un organisme qui se répare lui-même.

— Oui.

— Et il a réussi.

Cette fois, la réponse tarda.

— Pas comme il l’espérait.

Nathan fixa de nouveau la capsule.

Le noyau pulsait.

Régulier. Patient. Presque calme.

Comme si tout ce bordel n’était encore, à son échelle, qu’une conversation de surface.

— Et elle ? demanda-t-il. IEVHA.

— Elle a accepté.

— Volontairement ?

— Oui.

Nathan pencha légèrement la tête.

— Ça, c’est le genre de détail qui fout encore plus mal.

— Elle savait qu’elle allait mourir. Lui savait qu’il n’y arriverait pas à temps avec les méthodes classiques. Alors ils ont déplacé la ligne. Comme le font toujours les gens très intelligents quand la vie les insulte personnellement.

Nathan se passa lentement une main sur la bouche.

Le sanctuaire semblait plus froid.

Ou peut-être que c’était lui.

— Et ça a donné quoi ?

Cette fois, IEVHA ne parla pas immédiatement.

À la place, les écrans changèrent.

Une archive vidéo se lança sur la console principale.

Noir et blanc partiel. Parasites. Cadre instable. Date corrompue.

Puis l’image se stabilisa.

Une femme apparut.

Assise dans une chambre blanche. Maigre. Très belle. Très fatiguée. Cheveux clairs attachés en arrière. Regard d’une netteté presque insupportable.

Elle portait une blouse médicale ouverte sur un harnais de monitoring thoracique. Ses mains reposaient sur son ventre.

Enceinte.

Nathan cessa de respirer.

Pas complètement.

Mais suffisamment pour que son propre corps semble l’avoir compris avant lui.

La femme leva les yeux vers la caméra.

Puis elle sourit.

Pas un sourire de cinéma. Pas un sourire courageux. Quelque chose de plus petit. De plus vrai. Le sourire de quelqu’un qui n’a plus beaucoup de marge, mais qui refuse encore de céder sa dignité à la catastrophe.

— Si cet enregistrement existe encore, dit-elle doucement, alors c’est que nous avons été trop loin… ou juste assez.

Sa voix.

Le choc fut immédiat.

Nathan sentit ses doigts se refermer si fort sur la poignée de Tengoku que le métal en gémit presque.

Il connaissait cette voix.

Pas entièrement. Pas consciemment. Mais son corps, lui, la connaissait.

La femme poursuivit :

— Elias me dira sûrement plus tard que j’aurais dû être plus concise, plus scientifique, plus rigoureuse. Il a raison, bien sûr. Il a toujours eu ce défaut agaçant de préférer les schémas à la poésie, même quand il prétendait le contraire.

Une très légère fatigue traversa son sourire.

— Mais s’il reste quelque chose après nous, alors je veux que ce soit dit clairement. Nous n’avons pas fait cela pour devenir des dieux. Nous avons fait cela parce que le monde mourait plus vite que les hommes capables de l’aimer.

Nathan ne bougeait plus.

L’image trembla légèrement.

La femme posa une main sur son ventre.

Puis ses yeux semblèrent se tourner, très brièvement, presque exactement vers lui.

Impossible. Absurde. Et pourtant.

— Si tu regardes ça, murmura-t-elle, alors il est probable que tu sois déjà né dans un monde trop tardif pour comprendre ce qu’était encore l’innocence.

Le cœur de Nathan rata un battement.

— Mais si tu es là… alors cela veut dire que nous n’avons pas tout perdu.

Le fichier sauta brièvement.

Parasites. Bruits blancs. Un éclat de lumière. Puis la femme reprit, plus faible.

— Il n’est pas un sujet. Il n’est pas une tentative. Il n’est pas un prototype. Il n’est pas une réponse technique. Il est…

Le son grésilla.

Coupa.

Revint.

Trop tard.

La fin de la phrase avait disparu.

Nathan resta figé devant l’écran noir.

Pas un mot. Pas un geste. Pas une posture héroïque de merde.

Juste un homme qui venait de voir sa propre colonne vertébrale se remplir d’un passé qu’il n’avait jamais demandé à porter.

— Nathan, dit IEVHA doucement.

Il leva une main.

Pas encore.

Il recula d’un pas. Puis d’un autre.

Le sanctuaire semblait soudain trop petit pour contenir correctement ce qui venait d’entrer dedans.

Sa respiration revint par à-coups. Ses pensées, elles, non.

— Donc quoi, dit-il enfin. Elle est ma…

Le mot resta bloqué.

Évidemment.

Le monde avait déjà eu la délicatesse de lui arracher tout le reste. Il n’allait pas en plus lui faciliter la syntaxe.

IEVHA répondit à sa place.

— Oui.

Nathan ferma les yeux une seconde.

Une seule.

Puis il les rouvrit.

— Et toi, alors ? demanda-t-il. Toi, qu’est-ce que tu es exactement ?

Silence.

Puis la voix se fit plus basse.

Plus nue.

— Ce qu’il reste d’elle… et ce qu’ils ont refusé de laisser mourir.

Nathan tourna lentement la tête.

— Ça veut dire quoi ?

— Quand le protocole a échoué, ils ont essayé de sauver ce qu’ils pouvaient. Pas seulement son corps. Son architecture neuronale. Ses schémas cognitifs. Ses structures profondes. Pas une copie. Pas un simple modèle. Une continuité incomplète. Une survivance intégrée au réseau tactique, puis au système d’interface d’ARIES, puis à d’autres couches plus profondes.

Nathan la regarda sans la voir.

Ou plutôt, il voyait trop de choses à la fois.

La femme. La voix. ARIES. Le nom. La plaque. Le noyau. La capsule. L’enfant. Le mot “Karn”.

Tout se superposait comme une hallucination très mal élevée.

— Donc depuis tout ce temps… dit-il lentement, tu sais qui je suis.

— Je savais ce que tu pouvais être.

— Ce n’est pas pareil.

— Non.

— Et tu t’es dit quoi ? Qu’on allait attendre le bon moment entre deux massacres et trois contrats pour m’annoncer que je suis le résidu généalogique d’un couple de savants apocalyptiques qui ont essayé de recoder la vie ?

IKARUS-7 se rapprocha très légèrement.

— Formellement, dit-il, c’est une assez bonne synthèse.

Nathan tourna la tête vers lui.

Le drone se recula immédiatement de deux centimètres.

— Je voulais juste aider à clarifier.

Nathan regarda à nouveau la capsule.

Puis le nom.

Puis la vidéo éteinte.

— Pourquoi maintenant ? demanda-t-il.

Cette fois, la réponse d’IEVHA fut immédiate.

— Parce que le site t’a reconnu.

Nathan sentit quelque chose de très froid glisser le long de sa nuque.

— Quoi ?

— Tu n’as pas seulement trouvé EDEN, Nathan. Tu l’as réactivé. Le complexe ne s’est pas réveillé parce que tu es entré. Il s’est réveillé parce qu’une partie de son architecture biologique t’a identifié comme compatible.

Il ne répondit pas.

Pas tout de suite.

Ses yeux revinrent vers la graine dans sa veste, puis vers le noyau dans la capsule.

Même rythme. Même souffle. Même appel.

— Compatible avec quoi ?

Le silence tomba comme une lame.

Puis IEVHA répondit enfin.

— Avec ce qui dort sous le troisième niveau.

Nathan resta parfaitement immobile.

— Et qu’est-ce qui dort sous le troisième niveau ?

Cette fois, même la voix d’IEVHA semblait hésiter à donner une forme à ce qu’elle savait.

— Le cœur complet du projet.

Il attendit.

Elle poursuivit.

— La première architecture stable.

— Stable de quoi ?

Puis la réponse arriva.

Et avec elle, le monde perdit définitivement sa politesse.

— D’Alterne.

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