Chapitre 8 - Le Cœur d’Alterne

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Nathan ne bougea pas.

Pas tout de suite.

Le mot flottait encore dans la chambre blanche comme une fumée plus dense que l’air. Alterne. Ce n’était plus une rumeur de désert, plus une superstition de survivants, plus un nom lancé dans les cryptes, les trafics, les ordres religieux ou les délires de fin du monde. Ce n’était plus un mythe suffisamment vague pour que chacun puisse le salir à sa manière.

C’était là.

Sous lui.

Sous des couches de béton, de mensonges, de technologie, de chair, de mémoire et de science devenue hérésie.

Le cœur complet du projet.

La première architecture stable.

D’Alterne.

Nathan regarda la capsule. Puis la plaque. Puis la vidéo éteinte. Puis le noyau suspendu.

Tout ce qui, jusqu’ici, n’était qu’un paysage de guerre, un monde de contrats, de traques, de survie et de sang, venait de se fissurer d’un seul coup pour révéler dessous quelque chose de beaucoup plus dangereux : une origine.

Et une origine, dans un monde comme celui-ci, est souvent plus mortelle qu’une armée.

— Très bien, dit-il enfin.

Sa voix était basse. Plate. Trop contrôlée.

— Maintenant, tu vas m’expliquer ce que c’est. Et si tu me balances encore une phrase mystique de laboratoire sous radiation, je jure sur tout ce qui saigne encore dans ce monde que je vais arracher chaque panneau de ce bunker à mains nues juste pour le principe.

IEVHA répondit sans se vexer.

— C’est une menace peu rationnelle.

— Oui.

— Et tu la mettras probablement à exécution.

— Continue.

Un léger bourdonnement traversa les consoles autour de la capsule. Puis plusieurs écrans s’allumèrent à la suite, projetant dans la pièce des couches de données anciennes, des schémas de structures, des séquences organiques, des plans de réseau, des cartes neurales, des modélisations fractales et des représentations de croissance cellulaire qui ressemblaient moins à de la science qu’à des icônes religieuses dessinées par quelqu’un ayant très mal vécu son doctorat.

Au centre, une architecture apparut.

Pas un simple plan.

Une sorte d’arbre.

Ou plutôt un système racinaire inversé, suspendu dans l’espace, constitué de lignes vivantes, de veines lumineuses, de nœuds organiques et de branches de données qui s’étendaient comme un cerveau végétal.

Nathan fixa la projection.

— Voilà donc l’horreur.

— Voilà Alterne, dit IEVHA.

— Ça ressemble à une forêt qui aurait eu une très mauvaise relation avec une station orbitale.

— C’est une approximation étonnamment juste.

Nathan croisa les bras.

— Vas-y.

La voix de la femme se fit plus technique, mais jamais froide.

— Le projet EDEN avait un objectif officiel : réparer le vivant. Restaurer les écosystèmes, corriger les mutations pathogènes, recréer une compatibilité biologique entre les espèces survivantes, stabiliser l’ADN humain et réactiver la fertilité du monde. Mais au fil des recherches, Elias et IEVHA ont découvert quelque chose d’autre.

Nathan attendit.

— La Terre n’était pas seulement en train de mourir.

— Elle était en train de se désynchroniser.

Il pencha légèrement la tête.

— Développe.

— Les guerres, les armes radiologiques, les champs de perturbation, les biotechnologies militaires et les systèmes de terraformation avortés n’ont pas simplement détruit les sols, l’eau ou les organismes. Ils ont altéré les mécanismes profonds d’interaction entre le vivant, l’environnement et les structures d’information naturelles de la biosphère.

Nathan la regarda fixement.

— Donc en français, encore une fois.

— Le monde n’était plus “cassé”. Il était devenu incohérent.

Cette fois, il ne répondit pas immédiatement.

Parce qu’il comprenait.

Pas scientifiquement. Instinctivement.

Le désert. Les zones mortes. Les poches résiduelles. Les maladies qui ne ressemblaient plus à des maladies. Les plantes impossibles. Les anomalies. Les enfants qui naissaient mal. Les bêtes qui mutaient. Les zones où la vie revenait sans logique. Les endroits où elle refusait de pousser malgré la pluie, la terre, la chaleur et tout ce qu’il fallait.

Oui.

Le monde n’était plus seulement détruit.

Il était faux.

— Alterne a été conçu pour corriger cette incohérence, poursuivit IEVHA. Pas par domination. Pas par conquête. Pas comme une machine de contrôle. Comme un système de réharmonisation.

Nathan fixa la projection vivante.

— Une conscience ?

— Oui.

— Une machine ?

— Oui.

— Une matrice biologique ?

— Oui.

— Une technologie divine ?

— Techniquement, le mot “divin” reste irritant, mais dans l’état actuel de la compréhension humaine moyenne, il est malheureusement fonctionnel.

Nathan laissa échapper un très léger souffle.

— Donc c’est tout à la fois.

— Exactement.

La projection changea.

Cette fois, la structure racinaire s’ouvrit en couches successives.

Niveau organique. Niveau neuronal. Niveau climatique. Niveau mycorhizien. Niveau hydrique. Niveau génétique. Niveau bioquantique.

Puis au centre, un mot apparut.

NŒUD SOURCE

— Alterne n’était pas seulement destiné à “guérir” les humains, dit IEVHA. Il devait reconnecter les chaînes biologiques, réécrire les séquences incompatibles, purifier certains vecteurs de corruption, réensemencer les sols, rétablir les communications chimiques naturelles entre espèces, corriger certaines anomalies radiologiques et surtout…

Nathan attendit.

— Redonner à la Terre la capacité de se réparer elle-même.

Le silence qui suivit fut presque beau.

Pas parce qu’il était apaisé. Parce qu’il était trop grand.

Nathan regarda la structure lumineuse flotter dans la chambre blanche.

Puis il demanda, très calmement :

— Et qu’est-ce qui a foiré ?

IEVHA ne répondit pas tout de suite.

L’image changea encore.

Cette fois, des lignes rouges traversèrent la structure.

Puis des zones noires apparurent.

Des fractures. Des ruptures. Des contaminations.

— Le monde, dit-elle, n’était déjà plus dans un état compatible avec une activation totale. Et surtout… les humains ont fait ce que les humains font le mieux lorsqu’ils découvrent quelque chose de potentiellement sacré.

Nathan hocha à peine la tête.

— Ils ont voulu le militariser.

— Oui.

— Évidemment.

La projection se divisa alors en plusieurs branches.

PROJET ADAM PROJET EVE PROTOCOLE CROSS-HELIX INTERFACE MATRICE RELIQUES CELLULAIRES ARCHITECTURE N-0

Nathan sentit immédiatement son ventre se serrer à la vue du dernier intitulé.

N-0.

Toujours ce foutu code. Toujours cette manière très scientifique d’insulter une existence en lui donnant un nom de tiroir.

— Le cœur d’Alterne nécessitait une clé vivante, expliqua IEVHA. Une interface biologique capable d’entrer en résonance avec le noyau source sans être détruite par lui. Pas un utilisateur. Pas un pilote. Une continuité.

Nathan ne parla pas.

Parce qu’il savait déjà.

Il savait avant même qu’elle termine.

Il savait avec cette horreur très particulière qu’éprouvent parfois les hommes quand le monde cesse enfin de tourner autour du pot et vient directement leur pisser dessus.

— Tu veux dire moi.

— Oui.

Nathan baissa les yeux.

Sa main glissa lentement vers sa veste.

Il sortit la graine.

Elle pulsait toujours, mais plus vite maintenant. Plus fort. Presque comme si le simple fait de prononcer certaines vérités l’avait rapprochée de ce pour quoi elle avait été faite.

— Et ça ? demanda-t-il.

La voix d’IEVHA se fit plus basse.

— Une semence-source.

— C’est-à-dire ?

— Une clé organique dormante. Une unité de germination matricielle. Une interface primaire de reconnexion. Une des dernières.

Nathan releva les yeux.

— Et si je la plante ?

Silence.

Puis :

— Alors soit tu réveilles la dernière chance réelle de ce monde… soit tu déclenches quelque chose que plus personne ne saura arrêter.

Nathan contempla le petit noyau sombre au creux de sa paume.

Dans un autre monde, dans une autre vie, à une autre époque, ça aurait pu ressembler à de l’espoir.

Ici, ça ressemblait surtout à un problème de taille continentale.

— Génial, murmura-t-il. Donc je tiens potentiellement dans la main soit le salut du monde, soit son suicide assisté.

— C’est une formulation brutalement acceptable.

Nathan rangea la graine.

Puis il regarda à nouveau la projection.

Quelque chose le dérangeait encore.

Quelque chose d’évident.

Quelque chose qu’il détestait déjà.

— Si Alterne peut vraiment faire tout ça…

Il se tourna lentement vers la capsule.

— Pourquoi il dort encore ?

Cette fois, le silence d’IEVHA fut différent.

Moins technique. Moins stratégique. Plus humain.

Puis elle répondit.

— Parce qu’ils ont eu peur.

— Qui ?

— Ceux qui ont survécu au projet. Les dirigeants. Les investisseurs. Les militaires. Les premiers futurs empires. Les structures d’autorité. Tous ceux qui ont compris que si Alterne s’éveillait vraiment, alors le monde pourrait renaître sans eux… et peut-être contre eux.

Nathan hocha lentement la tête.

Oui.

Évidemment.

Toujours pareil.

Toujours cette vieille panique des puissants face à tout ce qui peut réparer sans leur demander l’autorisation.

— Donc ils l’ont enterré.

— Oui.

— Et ils ont effacé les traces.

— Autant qu’ils ont pu.

— Et Kalakanda ?

— A probablement récupéré des fragments du projet. Des archives. Des protocoles. Des pistes. Peut-être même des acteurs secondaires issus de lignées ou de laboratoires survivants.

Nathan réfléchit.

Puis sa tête se releva d’un coup.

— L’Église Œcuménique.

— Oui, répondit IEVHA immédiatement. Eux aussi savent.

— Et les Veilleurs ?

— Partiellement.

— Et l’Archonat ?

Le silence dura une demi-seconde de trop.

— Ils en savent suffisamment pour vouloir le posséder.

Nathan lâcha un rire bref.

Sans joie. Sans surprise. Simplement cette manière sèche qu’ont certains hommes d’accueillir une nouvelle catastrophe en comprenant qu’elle complète enfin correctement la précédente.

— Donc en résumé, dit-il, j’ai dans ma veste une graine qui peut réveiller le cœur d’une architecture vivante capable de restaurer le monde, je viens de découvrir que ma lignée biologique a été conçue comme une clé de liaison, ma mère est à moitié morte, à moitié distribuée dans mes systèmes tactiques, une mafia mondiale me traque, un empire voudra probablement me disséquer, un ordre religieux me considèrera comme un signe, et tout ça pendant que je vis dans un désert où la plupart des gens se font déjà ouvrir pour une batterie de scooter.

— Ta synthèse reste remarquablement efficace, dit IEVHA.

— Merci.

— J’aurais simplement ajouté que tu gères cette situation avec un calme légèrement préoccupant.

Nathan allait répondre quand quelque chose vibra sous ses bottes.

Très faiblement.

Puis une seconde fois.

Les lumières de la chambre blanche vacillèrent.

Une alarme très ancienne tenta de se réveiller quelque part dans le complexe, produisant un son déformé, lointain, presque spectral.

IKARUS-7 se redressa immédiatement.

— Contact multiple.

Nathan se retourna.

— Où ?

— Pas en surface. Ici.

Les écrans changèrent brutalement.

Le plan du niveau s’illumina en rouge.

Plusieurs accès secondaires venaient de s’ouvrir dans les couloirs voisins.

Pas les trappes automates de défense.

Autre chose.

Plus propre. Plus ciblé. Plus intelligent.

— Intrusion humaine, dit le drone. Au moins six signatures. Armées. En progression rapide. Très mauvaise nouvelle.

Nathan dégaina immédiatement le Patriot droit.

— Kalakanda ?

— Non, répondit IEVHA.

Puis sa voix tomba avec cette précision qui, chez elle, n’annonçait jamais rien de bon.

— L’Archonat.

Nathan sourit.

Pas parce qu’il était content.

Parce que parfois, lorsqu’un monde décide de te chier tout son opéra dans la bouche en une seule journée, il ne reste plus que deux solutions : s’effondrer… ou devenir extraordinairement dangereux.

Il choisit la deuxième.

— Très bien, dit-il calmement.

Puis il dégaina aussi le second Patriot.

— Alors qu’ils viennent apprendre à lire l’histoire sur place.

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