Chapitre 9 - Les Chiens de l’Archonat
L’alarme ne sonnait pas vraiment.
Elle agonisait.
Un vieux signal de sécurité tordu par les années, les parasites, les couches de silence et les systèmes en sursis. Un cri technique à moitié noyé dans le béton, assez faible pour paraître presque ridicule, assez présent pour rappeler à tous les vivants encore dans le complexe qu’ils n’étaient plus seuls.
Nathan se tenait au centre de la chambre blanche, les deux Patriots en main, les bras légèrement abaissés, le regard déjà fixé vers l’accès principal.
Calme absolu.
Toujours ce calme-là. Le mauvais. Celui qui n’annonce jamais rien de sain.
Sur les écrans, les signatures thermiques progressaient.
Une équipe d’assaut.
Pas des récupérateurs. Pas des chiens de désert. Pas des mercenaires d’occasion. Une vraie cellule.
Progression propre. Angles tenus. Dispersion cohérente. Vitesse contrôlée.
Le genre de gens qu’on paie pour entrer dans des endroits où les autres refusent déjà d’imaginer mourir.
— Combien ? demanda Nathan.
— Six confirmés, répondit IKARUS-7. Peut-être un septième plus loin. Reste à déterminer s’il est utile ou simplement décoratif.
— Équipement ?
— Lourd, mais mobile. Fusils à induction, lames courtes, brouillage local, un exo-support léger sur le dernier. Casques tactiques fermés. Signature doctrinale cohérente.
— Traduction, dit Nathan.
— Ils sont venus pour gagner, pas pour discuter.
Nathan hocha à peine la tête.
À travers la verrière latérale de la chambre blanche, le couloir principal semblait déjà plus étroit. Plus dense. Comme si le complexe lui-même retenait son souffle avant l’impact.
— Positionne-moi les accès, dit-il.
Immédiatement, des couches rouges apparurent sur sa lentille tactique.
Porte principale. Conduit secondaire à droite. Sas technique arrière. Deux points d’entrée possibles. Un troisième probable si quelqu’un connaissait déjà le plan.
Nathan pivota légèrement.
Ses yeux glissèrent sur la capsule. Sur le noyau. Sur la plaque.
Puis il revint au couloir.
— Ils ne touchent à rien ici.
— Tu as une idée précise de comment empêcher ça ? demanda IEVHA.
— Oui.
— Bien.
— Je vais les tuer.
IKARUS-7 émit une très légère impulsion sonore.
— Enfin une stratégie claire.
Nathan recula lentement jusqu’au côté gauche du sas principal, se plaçant juste hors de l’axe de tir. Il rengaina le Patriot gauche, activa le module de lames rétractables dans son brassard droit, puis jeta un rapide coup d’œil aux caméras internes du couloir.
Ils arrivaient.
Quatre devant. Deux derrière. Mouvements parfaits.
L’Archonat ne recrutait pas ses chiens dans les bars.
Le premier entra dans le champ visuel.
Armure noire mate. Lignes rouges discrètes. Casque fermé sans visage. Fusil compact à canon thermique. Plaque pectorale frappée du sigle stylisé de l’Archonat, un symbole froid, propre, pensé pour impressionner les faibles et irriter les lucides.
Le deuxième suivit. Puis le troisième. Puis le quatrième.
Ils se déplacaient comme une seule pensée.
Nathan attendit.
Pas encore.
Le premier passa la porte latérale du sas.
Le second s’ouvrit vers la droite. Le troisième couvrit haut. Le quatrième arrière.
Très bien.
Très professionnel.
Et surtout : trop sûrs d’eux.
Toujours le petit défaut des unités bien formées qui ont appris à gérer les monstres à distance, mais pas à respirer au même endroit qu’eux.
— Contact visuel imminent, annonça IKARUS-7.
— Je sais.
Le premier opérateur franchit le seuil.
Nathan bougea.
Pas comme une attaque. Comme une punition.
Sa lame de brassard jaillit dans un claquement sec et entra sous le casque du soldat au moment exact où son pied touchait l’intérieur de la pièce. La pointe remonta par la gorge avec une précision clinique, sectionna tout ce qu’il fallait et ressortit à la base du crâne dans une gerbe noire et rouge qui éclaboussa le cadre blanc du sas comme une insulte calligraphiée à la propreté.
Nathan arracha le corps à l’intérieur avant même qu’il tombe.
Le second n’eut que le temps de tourner la tête.
Trop tard.
Le Patriot droit apparut à bout portant.
Un tir. Pleine visière.
Le casque éclata. Le visage derrière disparut. Le mur du fond reçut ce qui restait de l’autorité de l’Archonat dans un éventail grotesque de matière grise et de doctrine interrompue.
Le troisième réagit correctement.
Enfin un adulte.
Il tira immédiatement dans la chambre blanche.
Nathan se jeta derrière la console principale. Les impacts frappèrent les parois, explosant des fragments de polymère et de verre blindé dans un bruit sec. L’un des tirs frôla la capsule. Très mauvaise idée.
Très, très mauvaise idée.
Nathan glissa sur un genou, pivota, passa sous la ligne de feu et tira trois fois à travers le bas de la cloison latérale.
Premier impact : genou. Deuxième : fémorale. Troisième : bassin.
Le soldat s’effondra avec ce genre de cri étouffé qu’émet un homme entraîné lorsqu’il comprend qu’il va mourir devant des collègues qu’il respectait encore il y a cinq secondes.
Le quatrième, lui, ne cria pas.
Il lança une charge flash dans la pièce.
Nathan la vit. Bien sûr qu’il la vit.
Il attrapa le premier cadavre encore chaud par le harnais et le projeta en travers de la pièce au moment exact où la charge explosait. L’éclair blanc avala la moitié de la chambre, transforma l’air en douleur pendant une demi-seconde et arracha des parasites violents à tous les écrans.
IKARUS-7 jura quelque chose en langage machine.
Nathan, lui, était déjà ailleurs.
Il traversa le flash. Aveuglé, mais pas perdu. Guidé par l’angle, la mémoire spatiale, les masses, la respiration.
Le quatrième soldat entra.
Nathan le sentit avant de le voir.
Il le laissa faire un pas de trop.
Puis Tengoku sortit.
Le katana coupa l’air dans une ligne rouge brève et absolue.
La lame entra sous l’aisselle gauche, là où les plaques s’ouvrent toujours un peu pour permettre aux puissants de lever le bras et d’ordonner plus confortablement à d’autres hommes de mourir à leur place.
Le soldat se figea.
Le plasma traversa le poumon, le cœur et la colonne avec une efficacité presque obscène.
Nathan retira la lame d’un coup sec.
Le corps tomba.
L’odeur de viande brûlée et de blindage chaud monta immédiatement dans la pièce.
Le calme revint une seconde.
Puis les deux derniers attaquèrent ensemble.
Pas par le sas principal.
Par le conduit secondaire à droite.
Bien.
Ils avaient au moins essayé d’être intelligents.
Le premier surgit en glissade basse, fusil court à l’épaule, pendant que le second couvrait au-dessus avec une arme à dispersion.
Nathan recula de deux pas, tira le Patriot gauche sans viser, fracassa l’épaule du premier, puis pivota immédiatement derrière la console au moment où le second ouvrait le feu. Le mobilier clinique vola en éclats. Une pluie de verre et de métal retomba dans un vacarme sec.
Le premier, malgré son bras détruit, tenta encore de relever son arme.
Nathan lui tira dans la bouche.
Cette fois, la chambre blanche cessa définitivement d’être blanche.
Le dernier restait bon.
Très bon, même.
Il ne paniqua pas. Ne cria pas. Ne força pas.
Il se repositionna.
Disparut un instant du champ. Puis commença à tirer par salves courtes, calculées, pour enfermer Nathan dans un angle de plus en plus étroit.
— Lui, je l’aime moins, dit IKARUS-7.
— Moi aussi.
Nathan jeta un coup d’œil à sa lentille tactique.
Le type avançait lentement.
Net. Précis. Froid.
Le genre d’homme qui aurait très bien pu finir général si le monde avait encore eu la décence de produire autre chose que des ruines, des psychopathes bien coiffés et des empires sous stéroïdes.
— J’ai une idée, dit IEVHA.
— Mauvais signe.
— Retourne la console de monitoring.
Nathan regarda brièvement la structure médicale centrale.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle contient encore un noyau de stabilisation cryo.
— Et ?
— Et si tu tires dedans, tu vas transformer ce couloir en autopsie gelée.
Nathan sourit légèrement.
— Voilà enfin une proposition qui me parle.
Il glissa sur le côté, attrapa le bord de la console et la renversa d’un coup sec dans l’axe du couloir.
Le soldat de l’Archonat comprit immédiatement.
Très bien, pensa Nathan. Au moins il ne mourra pas idiot.
L’homme tenta de reculer.
Trop tard.
Nathan tira.
Le module cryo éclata dans une explosion blanche et silencieuse, suivie d’une onde de givre liquide qui traversa le couloir comme un jugement divin sous amphétamines. Le mur se couvrit instantanément de glace. Le fusil du soldat se bloqua dans ses mains. Sa jambe droite se figea jusqu’au genou. Son casque givra à moitié. Il tenta encore un pas.
Nathan traversa la vapeur froide.
Jigoku sortit de sa ceinture gauche dans un souffle sec.
Le soldat le vit venir.
Et dans le bref instant où leurs regards se croisèrent à travers la buée, il comprit enfin quelque chose que beaucoup d’hommes ne saisissaient qu’au moment de mourir : certaines créatures ne sont pas simplement “plus fortes”.
Elles sont conçues pour être la mauvaise nouvelle au bout du couloir.
Nathan le décapita.
La tête heurta le mur glacé dans un bruit sec. Le corps resta debout une demi-seconde. Puis s’effondra lentement.
Le silence retomba.
Cette fois, il dura plus longtemps.
Nathan resta debout au milieu de la chambre blanche, les deux sabres encore sortis, la respiration stable, le regard froid, pendant que le sang, la vapeur et le givre terminaient ensemble de repeindre le sanctuaire comme une fresque sacrée écrite par un boucher mystique sous caféine.
Puis IKARUS-7 parla.
— Bon.
Nathan tourna légèrement la tête.
— Quoi ?
— Je pense qu’on peut officiellement confirmer qu’ils ne venaient pas pour un entretien cordial.
Nathan rengaina Tengoku. Puis Jigoku.
Un à droite. Un à gauche.
Toujours propre. Toujours net.
— Ils étaient trop équipés pour juste “sonder”.
Il s’approcha du dernier corps.
Le soldat sans tête portait, fixé à la ceinture, un module de données blindé aux marquages de l’Archonat.
Nathan s’accroupit.
Le détacha.
Le module vibrait encore.
Scellé. Codé. Militaire.
— Tu peux l’ouvrir ?
— Bien sûr, répondit IKARUS-7. Mais je vais prendre quelques secondes à humilier leur cybersécurité avec style.
Nathan se releva.
Autour de lui, la chambre blanche respirait encore à travers les dégâts.
Le noyau dans la capsule battait toujours. Régulier. Imperturbable. Comme si la mort de six hommes dans une salle stérile n’était, pour lui, qu’un léger bruit de fond.
— Nathan, dit soudain IEVHA.
Il releva légèrement la tête.
— Quoi encore ?
La voix de la femme avait changé.
Plus tendue. Plus grave.
— Ils n’étaient pas venus seulement pour toi.
Nathan regarda la capsule.
Puis la graine dans sa veste. Puis le sang au sol.
— Je m’en doutais.
— Non, dit-elle. Tu ne comprends pas.
Il se tourna lentement.
— Alors explique.
Un très court silence.
Puis :
— Le dernier opérateur a transmis quelque chose avant de mourir.
Nathan sentit immédiatement tout son corps se refermer.
— Quoi ?
IKARUS-7 s’illumina légèrement.
— J’ai l’interception.
Nathan tendit la main.
Une projection rouge s’ouvrit dans l’air.
Quelques lignes. Très peu. Mais suffisantes.
CIBLE ALPHA CONFIRMÉE SITE EDN ACTIF PRIORITÉ ABSOLUE : EXTRACTION DU SUJET EVE
Le monde se resserra.
Nathan relut la dernière ligne une fois.
Puis une deuxième.
Puis il leva très lentement les yeux.
— Le sujet quoi ?
IEVHA répondit sans détour.
— EVE.
Le silence fut brutal.
Pas un silence de surprise. Un silence de reconnaissance.
Parce qu’au fond, Nathan savait déjà. Pas le nom. Pas la structure. Pas la logique complète.
Mais il savait qu’il manquait quelqu’un.
Depuis le début. Depuis la graine. Depuis la capsule. Depuis la vidéo. Depuis le mot “continuité”.
Il manquait l’autre moitié du blasphème.
Nathan serra légèrement le module de données dans sa main.
Sa voix tomba plus basse que le reste de la pièce.
— Et où est-elle ?
Cette fois, ce ne fut pas IEVHA qui répondit.
Ce fut le complexe lui-même.
Au fond du couloir, quelque part sous le niveau suivant, une porte ancienne venait de s’ouvrir.
Et avec elle, un souffle d’air blanc, froid, presque vivant, remonta lentement vers eux comme si les entrailles d’EDEN venaient enfin de prononcer un nom qu’elles avaient gardé trop longtemps.
Puis une voix d’enfant résonna dans les haut-parleurs morts du bunker.
Très faible. Très douce. Presque irréelle.
— …Nathan ?

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