Chapitre 10 - La Voix Blanche

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Nathan ne bougea pas.

Pas parce qu’il hésitait.

Parce qu’il venait de prendre une balle dans quelque chose de beaucoup plus dangereux que la chair.

Sa respiration resta stable. Ses mains aussi. Son regard, lui, se fixa droit devant.

Le couloir était vide.

Encore.

Les lumières clignotaient toujours. La glace craquait doucement sur les parois. Le sang refroidissait déjà sur le sol de la chambre blanche.

Et pourtant, il l’avait entendue.

Clairement.

Pas un parasite. Pas un résidu audio. Pas une hallucination née d’un bunker trop chargé en trauma, en cadavres et en vérités mal élevées.

Une voix.

Douce. Jeune. Calme.

— …Nathan ?

IKARUS-7 fut le premier à parler.

— Je n’aime pas ça.

— Moi non plus, répondit Nathan.

Sa voix était basse. Contrôlée. Trop contrôlée.

— Signature ? demanda-t-il immédiatement.

Le drone pivota dans l’air, déploya deux modules latéraux et balaya le couloir avec une ligne de scan bleu pâle.

— Signal vocal réel. Source interne. Pas de falsification évidente. Niveau de distorsion minimal. Fréquence organique.

Nathan tourna légèrement la tête.

— Organique ?

— Oui.

— Vivante ?

— À moins qu’on soit dans un bunker rempli de fantômes très bien équipés, oui.

Nathan regarda le sas du fond.

Au-delà du couloir, derrière la buée froide qui remontait lentement depuis les niveaux inférieurs, une obscurité plus dense semblait désormais respirer avec une patience presque humaine.

La voix ne revint pas.

Pas tout de suite.

Mais elle avait déjà fait le pire.

Elle avait ouvert quelque chose.

En lui. Dans le site. Dans cette journée déjà beaucoup trop chargée en problèmes capables de modifier le destin biologique d’une planète.

— IEVHA.

— Oui.

— Dis-moi que ce n’est pas elle.

Le silence dura une demi-seconde de trop.

Puis :

— Je ne peux pas.

Nathan ferma très brièvement les yeux.

Pas pour fuir. Pour éviter d’exploser trop tôt.

Quand il les rouvrit, ils avaient changé.

Pas en intensité. En densité.

Le genre de regard qu’ont certains hommes juste avant qu’un chapitre entier de leur existence décide enfin de sortir du mur pour leur mordre la gorge.

— Explique.

La voix de la femme revint plus lentement.

Plus grave.

— Si le message de l’Archonat est exact… alors ils ne sont pas venus seulement pour la graine. Ils ne sont pas venus seulement pour Alterne. Ils sont venus pour l’interface EVE.

Nathan fixa le couloir.

— La fille.

— Oui.

— Elle est ici.

— Très probablement.

— Depuis combien de temps ?

Cette fois, IEVHA hésita.

— Je ne sais pas.

Nathan tourna brusquement la tête.

— Non. Tu choisis tes mots. Là, tu sais plus que ça.

Un très léger souffle traversa les haut-parleurs internes de la pièce.

Puis :

— Je savais qu’il existait une possibilité.

— Magnifique.

— Je n’avais aucune confirmation biologique active.

— Encore mieux.

— Nathan…

— Non, répondit-il immédiatement. Pas ce ton-là.

Le silence retomba.

Plus froid.

Plus honnête aussi.

Nathan glissa lentement le Patriot droit dans son holster. Puis le gauche.

Il ne prit pas ses sabres.

Pas encore.

À la place, il arracha le module de données de l’Archonat de sa ceinture et le jeta à IKARUS-7.

— Décrypte ça pendant que je descends.

Le drone attrapa le boîtier en vol.

— Avec plaisir. J’espère tomber sur quelque chose de très compromettant.

Nathan quitta la chambre blanche.

Le couloir l’avala immédiatement.

L’air y était plus froid maintenant. Plus humide aussi. Chargé d’une odeur presque imperceptible de métal ancien, de filtration stérile et de quelque chose d’autre… quelque chose de propre.

Pas “propre” comme un lieu nettoyé.

Propre comme une présence qui n’appartient pas à la saleté du reste du monde.

Le genre d’odeur qu’on remarque immédiatement lorsqu’on a passé sa vie dans les cendres, les moteurs, le sang, les armes, les décharges et les hommes.

Le genre d’odeur qui jure.

Le genre d’odeur qui dit : elle est réelle.

Nathan ralentit légèrement.

Pas par peur. Par précision.

Au fond du couloir, une ancienne porte biométrique s’était ouverte sur un axe de circulation vertical, un ancien puits d’ascenseur médical transformé en cage d’accès secondaire. Des marches techniques longeaient l’intérieur en spirale vers le bas, avalées à moitié par l’ombre et par une lumière blanche qui pulsait très loin sous eux.

— Distance ? demanda-t-il.

— Trente-deux mètres jusqu’au prochain palier, répondit IEVHA. Puis encore cinquante à soixante vers la source thermique.

— Une seule ?

— Non.

Nathan s’arrêta.

— Développe.

— Une source principale organique. Faible masse. Température anormale mais stable. Et autour… plusieurs signatures secondaires. Inertes ou semi-inertes. Je n’arrive pas encore à préciser.

Nathan serra légèrement la mâchoire.

— J’adore quand tu me racontes des cauchemars comme des bullet points.

— C’est une forme d’élégance.

Il descendit.

Une marche. Puis deux. Puis cinq.

Le métal grinçait à peine sous ses bottes.

Le puits semblait plus profond qu’il ne l’était réellement. Chaque pas résonnait avec une légère latence, comme si le lieu entier possédait une acoustique volontairement fausse, pensée pour désorienter ceux qui n’étaient pas censés y revenir.

À dix mètres, il trouva le premier signe.

Un petit morceau de tissu blanc.

Coincé dans une grille latérale.

Nathan s’arrêta.

Il le prit entre deux doigts.

Le tissu était propre. Fin. Très légèrement irisé. Pas une fibre militaire. Pas une récupération de désert. Pas une matière de trafiquant ou de survivant.

Quelque chose d’ancien. Ou de très bien conservé.

Ses yeux restèrent dessus une seconde de trop.

Puis il continua.

Plus bas, l’air changea encore.

Une lumière plus claire montait désormais depuis le fond du puits. Pas un blanc clinique. Un blanc doux. Presque lunaire. Quelque chose entre le halo d’un sanctuaire et la lueur d’un système qui n’aurait jamais cessé d’attendre.

Nathan atteignit le premier palier.

Et là, il vit.

Pas la fille.

Les murs.

Ils n’étaient plus métalliques.

Ou plus exactement : ils l’étaient encore, mais quelque chose les avait recouverts.

Des filaments. Des veines. Des racines.

Pas végétales. Pas mécaniques. Pas totalement organiques non plus.

Une architecture vivante.

Fine. Blanche. Translucide par endroits. Comme si une forêt avait poussé à l’intérieur même du bunker en empruntant aux câbles, aux conduits, aux structures, aux plaques et aux circuits une forme nouvelle de chair.

Nathan s’approcha lentement.

Les filaments pulsaient.

Très faiblement.

Au même rythme que la graine dans sa veste.

Même battement. Même appel.

— IEVHA…

Cette fois, la voix de la femme fut presque un murmure.

— Oui.

— C’est ça ?

Un silence.

Puis :

— Oui.

Nathan regarda les structures courir le long du mur, traverser les joints métalliques, épouser les angles du béton, contourner les grilles, s’insinuer dans les conduits, comme si le complexe n’avait pas seulement abrité Alterne.

Comme si Alterne avait commencé à pousser.

Même enterré. Même amputé. Même trahi.

— Donc ce truc a survécu.

— En partie.

— Et ça s’est développé tout seul ?

— Pas tout seul, répondit IEVHA.

Nathan ne répondit pas.

Parce qu’il comprenait encore une fois avant qu’on le lui dise.

Parce que certaines vérités, lorsqu’elles s’approchent assez près, n’ont plus besoin de phrase.

Il descendit encore.

Puis il atteignit le niveau inférieur.

Et là, le monde s’arrêta une deuxième fois.

La salle qui s’ouvrait devant lui n’avait rien d’un laboratoire. Rien d’un bunker. Rien d’un complexe scientifique.

C’était une nef.

Immense. Circulaire. Souterraine. Une cathédrale engloutie bâtie pour quelque chose de plus grand que les hommes qui l’avaient conçue.

Tout autour, les parois s’élevaient dans une architecture hybride de métal blanc, de pierre synthétique, de conduits et de structures vivantes. Des racines lumineuses couraient partout, s’entrecroisant en hauteur comme des branches sacrées. Au centre de la salle, un arbre gigantesque s’élevait depuis une cuve circulaire enfouie dans le sol.

Mais “arbre” était un mot trop simple.

C’était une colonne vivante. Un tronc blanc et or, parcouru de veines lumineuses. Des ramifications de cristal organique. Des excroissances biologiques suspendues comme des fruits embryonnaires. Des milliers de filaments connectés aux murs, aux consoles, aux niveaux supérieurs.

Le cœur d’Alterne.

Le Dernier Jardin.

Pas au sens poétique.

Au sens littéral.

Nathan resta immobile.

Devant lui, dans les profondeurs d’un monde réduit depuis des siècles à la rouille, au sable, au béton et à la chair défaite, quelque chose d’impossible continuait encore de pousser.

Et devant cet arbre…

Elle était là.

Petite silhouette blanche. Debout, pieds nus sur la plateforme circulaire. Une robe longue, légère, presque monastique. Une capuche tombée dans son dos. Des cheveux d’un blanc irréel qui descendaient jusqu’aux reins. Une peau trop claire pour ce monde. Et lorsqu’elle tourna lentement la tête vers lui…

Ses yeux.

Vert émeraude.

Pas beaux. Pas simplement. Injustement beaux.

Des yeux qu’aucune génétique normale n’aurait dû autoriser dans un monde pareil.

Pas un regard de survivante. Pas un regard de princesse de conte. Pas un regard d’enfant perdue.

Quelque chose d’autre.

Une innocence si intacte qu’elle en devenait presque violente.

Nathan ne respira plus.

La fille le regardait comme si elle le connaissait déjà. Pas comme un étranger. Pas comme un sauveur. Pas comme une menace.

Comme si son arrivée était la chose la plus naturelle du monde.

Puis elle sourit.

Petit sourire. Doux. Calme. Presque absurde dans un lieu pareil.

Et quand elle parla, sa voix fut exactement celle qui avait traversé les haut-parleurs plus haut.

— Tu as mis du temps.

Le cerveau de Nathan tenta de rester tactique.

Évaluer. Lire. Classer. Contrôler.

Il n’y arriva qu’à moitié.

Parce que le cœur d’Alterne battait derrière elle. Parce que les filaments blancs vibraient partout autour. Parce que la graine dans sa veste pulsait désormais si fort qu’il la sentait presque contre sa peau. Parce que quelque chose, au fond de lui, venait de reconnaître cette scène avant même qu’il ne la comprenne.

Il fit un pas.

Un seul.

— Qui es-tu ?

La fille inclina légèrement la tête, comme si la question était à la fois légitime… et un peu triste.

Puis elle répondit simplement :

— Tu le sais déjà.

Nathan serra la mâchoire.

— Non.

Elle le regarda encore une seconde.

Puis sa voix tomba plus bas.

Plus douce.

Plus grave aussi, d’une manière presque impossible chez quelqu’un d’aussi jeune.

— Je suis Alyha.

Le nom entra dans l’air comme une lumière.

Nathan resta parfaitement immobile.

Alyha.

Pas un code. Pas un dossier. Pas un numéro de laboratoire. Pas une désignation militaire de fils de pute.

Un vrai nom.

Enfin.

Et quelque chose dans ce simple fait lui donna soudain envie de tuer beaucoup de monde avec une application presque religieuse.

— Et ils te cherchent, dit-il.

Elle hocha lentement la tête.

— Oui.

— Pourquoi ?

Cette fois, elle regarda brièvement l’arbre derrière elle.

Puis revint à lui.

Et dans ses yeux, pour la première fois, passa autre chose qu’une paix impossible.

Une fatigue ancienne.

Une peur tenue en laisse depuis beaucoup trop longtemps.

Puis elle répondit :

— Parce que si je m’éveille complètement…

Le sol vibra.

Fort.

Brutalement.

Toute la salle trembla. Des poussières tombèrent des hauteurs. Les racines lumineuses se contractèrent brièvement. Le cœur d’Alterne pulsa d’un coup plus violent que les autres.

IKARUS-7 hurla dans l’oreille de Nathan.

— Très mauvaise nouvelle. Très, très mauvaise nouvelle.

Nathan ne quitta pas Alyha des yeux.

— Quoi ?

Le drone répondit avec une franchise admirablement catastrophique.

— L’Archonat n’était pas la première équipe.

Le monde sembla suspendre une seconde.

Puis :

— Une seconde force vient d’entrer dans le complexe.

Nathan comprit avant même d’entendre le nom.

Parce qu’au fond, dans un monde comme celui-là, quand la journée devient trop simple, il y a toujours une autre hydre derrière la porte.

Puis IKARUS-7 confirma :

— Kalakanda est là.

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