Chapitre 11 - L’Hydre et l’Ange
Le sol vibra une seconde fois.
Puis une troisième.
Quelque part dans les niveaux supérieurs, une explosion sourde traversa la structure comme un coup de massue frappé contre le crâne du bunker. Des poussières fines tombèrent des hauteurs de la nef. Les racines lumineuses d’Alterne frémirent légèrement, comme si le cœur vivant du site venait de sentir lui aussi que de nouveaux prédateurs entraient dans sa chair.
Nathan ne bougea pas.
Il regardait Alyha.
Pas comme on regarde une arme. Pas comme on regarde un miracle. Pas encore comme on regarde quelqu’un qu’on doit protéger au prix de tout le reste.
Il la regardait comme on regarde une vérité qui arrive beaucoup trop tôt dans une vie déjà saturée de problèmes.
Elle, de son côté, n’avait pas reculé.
Toujours debout devant l’arbre. Toujours cette robe blanche. Toujours cette lumière presque irréelle sur ses cheveux. Toujours cette présence si calme qu’elle en devenait presque plus inquiétante que les explosions au-dessus d’eux.
Le contraste était obscène.
Au-dessus : les chiens, les empires, la chasse, les bottes, les armes, la salive du monde.
Ici : une gamine de douze ans ans qui avait l’air d’avoir été pensée par quelque chose de beaucoup plus ancien que la guerre.
— Kalakanda est entrée par le niveau trois, reprit IKARUS-7. Progression rapide, très armée, probablement pas venue pour admirer l’architecture.
Nathan continua de regarder Alyha.
— Combien ?
— Plusieurs signatures. Et… attends.
Le drone suspendit sa phrase.
Très mauvais signe.
— Quoi ? demanda Nathan.
— Ils ne sont pas seuls.
— Bien sûr que non.
— Il y a aussi une lecture lourde.
Nathan se raidit imperceptiblement.
— Développe.
— Un châssis de guerre compact. Blindage dense. Masse importante. Mouvement autonome ou semi-autonome. Je dirais…
Le drone sembla presque contrarié de devoir l’admettre.
— Un exo-prédateur.
Nathan baissa légèrement les yeux.
— Ils ont amené un jouet.
Alyha le regardait toujours.
Puis elle demanda doucement :
— C’est grave ?
Nathan tourna enfin la tête vers elle.
Le simple fait qu’elle ait posé la question comme ça, sans trembler, sans jouer les héroïnes de propagande, sans faire la maligne ni la victime, lui donna immédiatement une envie presque inconvenante de l’épargner à ce monde.
— Oui, répondit-il. Mais ça va passer.
Elle l’observa encore une seconde.
Puis, contre toute logique, elle eut un léger sourire.
Petit. Presque invisible. Mais réel.
Comme si, pour une raison que Nathan ne comprenait pas encore, elle croyait cette phrase.
Très mauvaise idée.
Très belle idée aussi.
— Nathan, dit IEVHA.
— Je sais.
— Non. Tu ne sais pas encore.
Il tourna légèrement la tête.
— Quoi ?
La voix de la femme se fit plus tendue.
— Kalakanda n’est pas ici seulement pour la récupérer.
Nathan sentit immédiatement quelque chose se resserrer dans sa nuque.
— Continue.
— Ils sont là pour la récupérer… ou la détruire.
Le silence tomba brutalement.
Alyha baissa très légèrement les yeux. Pas comme quelqu’un qui découvre une menace. Comme quelqu’un qui la connaissait déjà.
Nathan la vit.
Et ça suffit.
Quelque chose changea dans son regard. Très peu. Mais assez.
Le genre de micro-glissement qui, chez certains hommes, signifie simplement qu’un nombre conséquent de gens viennent de signer leur propre rapport d’autopsie sans le savoir.
— Très bien, dit-il calmement.
Puis il regarda la nef.
Accès supérieur. Passerelles latérales. Piliers de soutien. Couloirs secondaires. Points hauts. Lignes de tir. Angles de rupture. Couvertures naturelles. Zones de goulot.
Le cerveau de Nathan reprit sa forme habituelle : une machine à transformer la géographie en cimetière.
— IEVHA, verrouille tous les accès non essentiels.
— Déjà en cours.
— IKARUS, je veux les flux.
— Tu les as.
Sa lentille tactique s’illumina immédiatement.
Les niveaux supérieurs du complexe apparurent en surimpression sur son champ de vision, puis la progression des intrus s’y dessina comme une maladie bien organisée.
Trois équipes.
L’Archonat survivante ou renfort probable. Kalakanda principale. Et le châssis lourd.
Ils descendaient tous.
Pas au hasard. Pas en pillards. Pas en charognards.
Ils savaient.
Au moins partiellement.
Et ça, c’était pire.
Nathan tourna la tête vers Alyha.
— Tu peux marcher ?
Elle hocha simplement la tête.
— Courir ?
— Oui.
— Obéir vite ?
Cette fois, elle eut presque l’air vexée.
— Ça dépend à qui.
Nathan la regarda une demi-seconde de trop.
Puis un coin de sa bouche bougea à peine.
— Bien. Tu n’es pas complètement inutile.
Elle le fixa. Puis, contre toute logique encore une fois, son regard s’éclaira légèrement.
Presque comme si elle venait de reconnaître dans cette brutalité sèche une forme étrange de sécurité.
Ce monde était décidément très mal élevé.
— Tu viens avec moi, dit-il. Tu restes derrière moi. Tu ne touches à rien sans me le dire. Et si je te dis de courir, tu cours. Si je te dis de te coucher, tu te couches. Si je te dis de ne surtout pas essayer de faire quelque chose de mystique au mauvais moment, tu m’écoutes très attentivement.
Alyha pencha légèrement la tête.
— Et si je sais déjà quelque chose que tu ne sais pas ?
Nathan approcha d’un pas.
— Alors tu me le dis avant que ça essaie de me tuer.
Un silence. Puis elle hocha doucement la tête.
— D’accord.
Le sol vibra de nouveau.
Plus proche cette fois.
Quelque chose de lourd venait d’entrer sur la passerelle supérieure.
Nathan leva immédiatement les yeux.
Au-dessus de la nef, dans la pénombre des structures métalliques suspendues, une silhouette apparut.
Grande. Fine. Terriblement familière.
Capuche sombre. Manteau long. Armure noire segmentée. Mouvement calme. Présence glaciale.
Puis une voix tomba depuis les hauteurs.
— Karn.
Nathan ne répondit pas.
Pas parce qu’il ne savait pas quoi dire.
Parce qu’il connaissait déjà la voix.
Trop bien.
Alyha, derrière lui, se raidit très légèrement.
Nathan leva lentement le regard vers la passerelle.
La silhouette retira sa capuche.
Helena.
Brune. Rasée sur un côté. Tatouages mystiques courant du cou jusqu’aux tempes. Piercings froids comme des lames. Visage magnifique dans cette catégorie très particulière des femmes qui ont dû tuer suffisamment de choses pour devenir plus belles que rassurantes.
Elle portait du cuir blindé noir, une veste tactique longue, des interfaces de piratage enroulées à ses avant-bras, et à sa hanche brillait une arme courte de haute précision que Nathan connaissait déjà assez pour ne pas aimer l’avoir en face.
Mais ce n’était pas son apparence qui figea légèrement l’air.
C’était son regard.
Quand il se posa sur Nathan, il ne contenait pas seulement une mission.
Il contenait l’autre chose.
La merde humaine. La vraie. La compliquée. Celle qui fout toujours le bordel dans les structures simples de la violence.
L’attachement.
— Putain, souffla IKARUS-7. Ça devient sexuellement très mauvais pour la stratégie.
Nathan ne broncha pas.
— Tais-toi.
Helena descendit lentement quelques mètres le long de la passerelle.
Pas d’arme pointée. Pas encore.
Juste ce calme extrêmement dangereux des gens qui savent déjà où ils veulent appuyer pour casser quelqu’un sans forcément le tuer.
— Tu fais toujours des entrées discrètes, dit-elle.
Nathan la regarda fixement.
— Tu travailles toujours pour des déchets.
Un léger sourire passa sur sa bouche.
Très léger. Très triste aussi, si on savait le lire.
— On a tous gardé quelques mauvaises habitudes.
Nathan ne répondit pas.
Autour d’elle, dans l’ombre des passerelles, d’autres silhouettes apparurent.
Kalakanda.
Armures sombres. Visières tactiques. Armes prêtes. Marques de l’Hydre. Professionnels.
Pas les chiens de tout à l’heure. Pas les amateurs. Le vrai personnel.
L’Hydre venait de sortir les dents.
Et au fond, derrière eux, quelque chose de beaucoup plus gros avançait lentement dans la structure supérieure.
Le châssis lourd.
Nathan le sentit avant de le voir.
Helena, elle, ne quittait pas Nathan des yeux.
Puis son regard glissa enfin derrière lui.
Vers Alyha.
Et là, quelque chose changea.
Pas de cruauté. Pas de mépris. Pas même de calcul immédiat.
Une sorte de choc très bref.
Presque humain.
Très mauvais signe aussi.
— Merde… murmura-t-elle.
Nathan le nota.
Et il détesta instantanément que ce détail l’intéresse.
— Tu repars avec nous, dit-elle finalement.
Sa voix était plus basse maintenant.
Moins dure. Presque trop.
— Toi… et elle.
Nathan ne bougea pas d’un millimètre.
— Non.
Helena inspira très lentement.
— Karn…
— Non.
— Écoute-moi deux secondes.
— Mauvaise idée.
— Cette fois, non.
Nathan serra légèrement la mâchoire.
— Alors parle vite.
Elle jeta un regard bref autour d’elle, comme si le simple fait d’avoir cette conversation ici lui donnait envie de tirer sur la moitié des gens présents pour retrouver un peu d’intimité fonctionnelle.
— Le Cercle Noir a mis tout le réseau en alerte. Ce site n’est plus seulement compromis. Il est déjà vendu. L’Archonat est en route en force. D’autres vont suivre. Si on ne bouge pas maintenant, cet endroit devient un charnier de luxe avec prétention biblique.
Nathan la regarda sans ciller.
— Et ta solution miracle, c’est quoi ? Me livrer à Kalakanda avec la fille et la graine dans un joli sac ?
Helena baissa très légèrement la tête.
— Ma solution, c’est de te sortir vivant avant que tout ce monde se referme sur toi.
— Très émouvant.
— Je suis sérieuse.
— Moi aussi.
Le silence entre eux se tendit.
Pas un silence vide.
Un vieux silence.
Un silence de choses qui n’ont jamais été réglées proprement parce qu’aucun des deux n’a jamais su vivre dans une version propre du monde.
Helena fit un pas de plus.
— Tu ne comprends pas ce qui est en train de se refermer sur nous.
Nathan la coupa immédiatement.
— Si. Très bien, même.
Puis sa voix se fit plus basse.
Plus tranchante.
— Ce que tu ne comprends pas, c’est qu’à partir du moment où j’ai entendu ce qu’il y avait ici… personne ne repart avec elle.
Alyha ne bougea pas derrière lui.
Mais il sentit. Il sentit ce léger changement dans l’air.
Comme une chaleur très fine. Comme un battement. Comme si quelque chose, quelque part dans l’arbre vivant derrière eux, venait de répondre à cette phrase.
Helena le sentit aussi.
Ses yeux glissèrent très brièvement vers l’arbre.
Puis vers Alyha.
Puis revinrent à Nathan.
Et cette fois, il y avait de la peur dedans.
Pas pour elle. Pas exactement.
Pour ce que ça signifiait.
— Tu t’es déjà lié à elle, dit-elle très bas.
Nathan fronça à peine les sourcils.
— Quoi ?
— Ce n’est pas possible autrement.
Alyha baissa les yeux une demi-seconde.
Nathan le vit immédiatement.
Très, très mauvais signe.
— Alyha.
Elle releva lentement la tête.
Ses yeux verts paraissaient encore plus irréels dans la lumière de l’arbre.
— Je crois… que si.
Le sol trembla.
Violent. Brutal. Proche.
Cette fois, une partie de la passerelle supérieure céda dans un cri de métal.
Et la chose entra enfin dans la nef.
Le châssis lourd de Kalakanda.
Pas un simple exo. Pas une armure de terrain. Un prédateur blindé.
Deux mètres cinquante de haut, compact, brutal, noir, hérissé de modules d’assaut, de griffes hydrauliques, de canons courts et de plaques renforcées. Sa silhouette rappelait moins une machine militaire qu’un animal de guerre conçu par quelqu’un ayant visiblement beaucoup trop regardé les insectes, les chars et les cauchemars avant de se lancer en ingénierie.
Son optique frontale s’alluma en rouge.
Puis une voix synthétique gronda dans la nef :
— CIBLE EVE… LOCALISÉE.
Nathan souffla une seule fois.
— Voilà.
Helena ferma brièvement les yeux.
— Évidemment.
Puis tout partit en enfer.
Le châssis ouvrit le feu.
Nathan bondit immédiatement en arrière, attrapa Alyha par la taille et la projeta derrière une excroissance massive de racines blanches au moment où la première rafale pulvérisait la plateforme centrale dans un déluge de métal, de pierre synthétique et de lumière.
Kalakanda tira presque en même temps.
Les opérateurs sur les passerelles ouvrirent le feu en diagonale.
Nathan roula, dégagea un angle, dégaina les deux Patriots et répliqua.
Premier tir : gorge. Deuxième : visière. Troisième : clavicule. Quatrième : main d’arme.
Un corps bascula de la passerelle. Puis un second.
Helena, elle, n’avait pas tiré.
Pas encore.
Elle plongea au contraire de côté, cherchant une ligne de vue plus basse, plus propre, plus intelligente. Elle jouait encore la récupération.
Nathan, lui, venait de passer dans une autre catégorie.
La catégorie : plus personne ne me touche ce qui est derrière moi.
Le châssis lourd chargea.
Le sol trembla sous son poids.
Nathan jeta les Patriots. Trop petits pour ce morceau-là.
Sa main droite sortit Tengoku. Sa gauche, Jigoku.
Un à droite. Un à gauche.
Puis il partit à la rencontre du monstre.
Le premier impact fut brutal.
Tengoku bloqua la griffe hydraulique droite dans une gerbe d’étincelles blanches. Jigoku mordit immédiatement sous le blindage de l’avant-bras gauche, arrachant une bande entière de métal noir dans une coupe rouge et sale. Le châssis réagit avec une violence monstrueuse.
Son épaule heurta Nathan en pleine poitrine.
Le choc l’envoya glisser sur plusieurs mètres, labourant la plateforme de ses bottes dans un cri de pierre éclatée. Il se redressa déjà à moitié quand la machine pivota pour l’écraser.
Trop lent.
Nathan lança une charge de brassard sous son articulation pelvienne.
Explosion.
Le châssis vacilla. Une seule fois. Suffisant.
Nathan entra dans son angle mort.
Jigoku remonta en diagonale sur le flanc. Tengoku frappa la nuque mécanique. Une plaque sauta. Puis une autre.
Le prédateur rugit dans un bruit de servo-moteurs saturés.
Au-dessus, les opérateurs de Kalakanda continuaient de tirer.
Une balle frôla la joue de Nathan. Une autre éclata contre une racine vivante derrière lui.
Et là, l’arbre réagit.
Vraiment.
Les filaments blancs d’Alterne se mirent à vibrer brutalement.
Une onde traversa la nef.
Lumière blanche. Souffle organique. Pulsation immense.
Tous les systèmes tactiques de la salle grésillèrent d’un seul coup. Les viseurs sautèrent. Les communications se brouillèrent. Les lumières explosèrent sur plusieurs sections.
Et Alyha, derrière la racine, leva instinctivement une main.
Juste une.
Pas comme une guerrière. Pas comme une prêtresse. Comme quelqu’un qui essaie simplement de respirer dans un monde qui devient trop fort autour d’elle.
Puis tout le côté gauche de la nef se souleva.
Littéralement.
Une masse entière de métal, de passerelle et de débris fut arrachée du sol comme si la gravité elle-même venait d’être insultée personnellement.
Trois opérateurs de Kalakanda hurlèrent. Puis disparurent avec la structure dans une pluie de béton, de hurlements et de ferraille tordue.
Nathan se figea une demi-seconde.
Même lui.
Même Helena.
Même le châssis lourd.
Le monde entier sembla suspendre une seconde pour admettre ce qu’il venait de voir.
Puis Alyha abaissa brutalement la main.
Et tout retomba.
Le choc fit trembler la nef entière.
Un silence absolument obscène suivit.
Puis IKARUS-7 parla avec la sobriété d’un poète ivre dans une morgue :
— Ah.
Nathan tourna lentement la tête vers Alyha.
Elle était à genoux. Respiration courte. Main encore tremblante. Yeux grands ouverts. Terrifiée de ce qu’elle venait de faire.
Et cette simple vision acheva quelque chose en lui.
Pas dans le sens tendre.
Dans le sens funèbre.
Parce que maintenant, ce n’était plus théorique. Plus mystique. Plus “peut-être”.
Maintenant, si ce monde mettait la main sur elle, il la réduirait en arme, en mythe, en objet, en guerre ou en laboratoire.
Et Nathan, pour des raisons qu’il n’avait ni le temps ni l’envie d’analyser correctement, venait de décider très calmement que cela n’arriverait pas.
Jamais.
Le châssis lourd redressa sa tête rouge vers Alyha.
Très mauvaise idée.
Nathan se retourna vers lui.
Puis sa voix tomba.
Basse. Pure. Sans émotion visible.
— Toi, tu vas mourir très fort.

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