Chapitre 12 - Le Gardien des Ruines

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Le châssis lourd redressa sa tête rouge vers Aliyha.

Douze ans.

Et déjà ce monde lui tombait dessus comme si l’humanité entière s’était réunie pour prouver qu’elle ne méritait plus rien de ce qu’elle avait reçu.

Nathan tourna lentement les épaules.

Puis il avança.

Pas vite.

Pas avec la rage désordonnée des hommes qui cherchent à impressionner la mort. Avec pire.

Avec cette calme obscénité des créatures qui ont déjà choisi exactement où tout va se casser.

Le prédateur de Kalakanda grogna dans une saturation de servomoteurs. Ses griffes hydrauliques s’ouvrirent comme des mâchoires de métal. Son optique rouge balaya brièvement Nathan, recalibrant menace, distance, angles, vitesse, poids, puissance, probabilité de neutralisation.

Erreur de calcul.

Toujours la même.

Toujours ce petit instant délicieux où les machines, les soldats, les empires et les grandes gueules du monde se disent : oui, ça doit être gérable.

Puis découvrent qu’ils ont en face d’eux un problème plus personnel que prévu.

— Nathan, dit IEVHA.

— Non.

— Je n’ai encore rien dit.

— Je sais déjà.

Le châssis chargea.

Cette fois, Nathan ne l’attendit pas.

Il bondit latéralement, prit appui sur une racine vivante d’Alterne et se projeta dans une trajectoire diagonale qui n’avait rien d’humainement raisonnable. Tengoku frappa en premier, ligne rouge nette sur l’articulation de l’épaule droite. Jigoku suivit dans le même souffle, remontant sous le flanc blindé.

Le métal hurla.

Pas assez.

Le châssis pivota avec une vitesse monstrueuse pour sa masse et balaya l’espace d’un revers de griffe.

Nathan encaissa trop tard.

Le choc le prit au niveau des côtes et l’envoya traverser une console secondaire qui explosa sous lui dans une pluie de verre, de câbles et de lumière morte. Son dos heurta la base d’un pilier vivant. L’air quitta ses poumons d’un coup brutal.

Très bien.

Ça, c’était le premier message.

Il se releva déjà.

En haut, les survivants de Kalakanda tentaient de reprendre leurs positions malgré le chaos provoqué par Aliyha. Deux opérateurs couraient encore sur la passerelle est. Un troisième, blessé, essayait de ramper vers une ligne de tir plus propre.

Helena, elle, avait changé de posture.

Elle ne cherchait plus à progresser.

Elle évaluait.

Nathan le vit immédiatement.

Elle regardait Aliyha. Puis Alterne. Puis lui.

Et ce regard-là, il le connaissait trop bien.

Le regard des gens dangereux qui viennent de comprendre qu’ils ne sont plus au centre du problème.

Le châssis revint à la charge.

Nathan cracha un peu de sang sur le côté.

Puis il sourit.

Très légèrement.

— Mauvaise journée pour toi, dit-il.

La machine leva son bras gauche.

Canon rotatif.

Trop large pour être beau. Parfait pour être dégueulasse.

Nathan plongea au moment exact où la rafale éventrait l’air au-dessus de lui. Les impacts labourèrent les racines blanches, éclatèrent des pans entiers de structure, arrachèrent des fragments vivants au cœur d’Alterne. La nef tout entière gémit.

Et derrière lui, Aliyha sursauta.

Ce simple son.

Ce simple petit bruit d’enfant qui comprend que la mort n’est plus abstraite.

Ce fut suffisant.

Quelque chose dans Nathan se referma définitivement.

Il se redressa d’un mouvement sec, dégaina le câble de son brassard gauche et l’ancrage magnétique se planta dans la gorge blindée du châssis. Il tira violemment sur la ligne, non pour l’attirer, mais pour se projeter lui-même.

Il entra dans la machine comme une faute de frappe divine.

Premier impact : Tengoku sous la plaque pectorale. Deuxième : Jigoku dans le joint cervical. Troisième : lame de brassard droite dans le logement optique secondaire.

Le châssis rugit dans un vacarme métallique presque animal.

Nathan se hissa littéralement sur lui, une botte sur l’épaule, l’autre sur la clavicule blindée, et planta ses deux sabres à la fois dans la nuque motrice.

Cette fois, quelque chose céda.

Une gerbe d’étincelles blanches et de fluide noir jaillit de l’arrière du crâne mécanique. La machine tituba, heurta un pilier, puis tenta encore de l’arracher de son dos.

Nathan sauta avant l’impact.

Retomba en roulade. Se redressa. Déjà prêt.

Le châssis fit deux pas. Puis trois. Puis s’effondra à genoux.

Pas mort.

Encore.

— J’en ai marre des trucs qui insistent, souffla IKARUS-7.

Nathan n’eut pas le temps de répondre.

Au-dessus, Helena hurla :

— À COUVERT !

Le ton n’était pas théâtral. Pas manipulateur. Pas faux.

Un vrai avertissement.

Nathan leva immédiatement la tête.

Trop tard pour aimer ce qu’il vit.

L’Archonat venait de percer un accès supérieur.

Une nouvelle équipe venait d’entrer dans la nef par une brèche latérale explosée dans le béton ancien. Mais cette fois, ce n’étaient pas six chiens bien dressés.

C’étaient des Purificateurs.

Nathan les reconnut immédiatement à leur silhouette.

Armures blanches cassées. Masques faciaux fermés. Longs manteaux blindés. Armes à induction sacrément moins discrètes. Unités de purification doctrinale de l’Archonat.

Le genre de fanatiques premium qu’on envoie quand on ne veut plus récupérer proprement, mais nettoyer jusqu’à l’ADN.

Très mauvais.

Très, très mauvais.

Le premier Purificateur leva immédiatement une arme longue à canon fendu.

IEVHA parla dans l’oreille de Nathan avec un calme parfaitement insultant :

— Je te conseille vivement de ne pas te trouver dans l’axe de ce tir.

— Merci, répondit-il.

Puis le monde devint blanc.

Le rayon d’induction traversa la nef comme un jugement atomique miniature. Une partie entière de la passerelle nord explosa dans une pluie de matière vaporisée. Trois opérateurs de Kalakanda disparurent littéralement du paysage. Le souffle balaya la salle et fit vibrer jusqu’aux racines d’Alterne.

Nathan bondit immédiatement vers Aliyha.

Cette fois, il ne réfléchit même plus.

Il la ramassa dans ses bras comme on arrache quelque chose de pur à une machine industrielle conçue pour le broyer, puis il plongea derrière la base du cœur vivant au moment où un second tir déchira l’air là où ils se trouvaient une fraction de seconde plus tôt.

Le choc secoua toute la structure.

Aliyha s’agrippa instinctivement à lui.

Petites mains. Respiration courte. Corps beaucoup trop léger pour ce monde.

Nathan la posa immédiatement à genoux derrière le tronc vivant d’Alterne.

— Regarde-moi.

Elle leva les yeux vers lui.

Pas en panique. Pas complètement. Mais le bord n’était plus loin.

Nathan s’accroupit devant elle.

Autour d’eux, ça tirait, ça explosait, ça mourait, ça hurlait, ça saturait dans tous les sens comme si le monde entier venait de se rappeler qu’il n’avait jamais été foutu de laisser une seule belle chose tranquille plus de quinze minutes.

Et pourtant, dans ce chaos-là, sa voix à lui tomba nette.

Calme. Ferme. Absolue.

— Tu restes ici. Tu bouges pas. Peu importe ce que tu entends. Peu importe ce que tu vois. Si ça devient trop fort, tu fermes les yeux et tu respires. D’accord ?

Aliyha le regarda.

Puis demanda à voix basse :

— Tu vas revenir ?

Le cœur d’Alterne pulsa derrière eux.

Et Nathan, pendant une seconde, détesta l’univers entier avec une pureté presque religieuse.

Parce qu’une enfant de douze ans ne devrait jamais avoir besoin de poser cette question comme si elle connaissait déjà trop bien les réponses possibles.

Il posa une main sur sa tête.

Un geste bref. Rude presque. Mais infiniment plus tendre qu’il ne l’aurait admis vivant.

— Oui.

Elle continua de le regarder.

Comme si elle décidait si elle pouvait croire quelqu’un dans un monde qui avait probablement déjà trahi tout le reste.

Puis elle hocha doucement la tête.

— D’accord.

Nathan se releva.

Et le Gardien des Ruines revint au travail.

Il surgit de l’autre côté du tronc vivant au moment exact où deux Purificateurs descendaient sur la plateforme inférieure. L’un d’eux leva son arme.

Nathan tira le Patriot gauche.

Le casque éclata.

Le second tenta de verrouiller.

Nathan lança une lame de brassard en rotation.

La pointe entra dans la gorge sous le masque. Sortit derrière la nuque.

L’homme s’effondra.

Au-dessus, Kalakanda et l’Archonat se tiraient désormais dessus.

Évidemment.

Quand deux cancers se rencontrent dans la même salle, il y a parfois un petit miracle : ils commencent par se manger entre eux.

Helena glissait déjà entre les lignes comme une ombre sous amphétamines tactiques. Elle avait enfin dégainé. Son arme courte abattit un Purificateur d’un tir net à travers l’œil optique. Puis elle bascula derrière une structure, crocheta une ligne de données d’une seule main et fit sauter la moitié des viseurs de l’escouade restante.

— Karn ! hurla-t-elle.

Il se retourna juste assez pour la voir lui jeter quelque chose.

Un module compact. Noir. Araktech.

Nathan le rattrapa au vol.

Une demi-seconde plus tard, il comprit.

— Sérieusement ? cria-t-il.

— Tu préfères mourir en râlant ou survivre équipé ?!

Nathan activa le module.

Immédiatement, son brassard gauche se déploya en interface externe et la liaison monta le long de son bras dans une pulsation d’Aethernium.

IEVHA parla.

Cette fois, pas comme une voix. Comme un verrou qui saute.

— Liaison d’assaut autorisée.

Au-dessus du Psalm, dans la baie suspendue où le vaisseau attendait toujours en verrou tactique, quelque chose s’éveilla.

ARIES.

Nathan releva lentement la tête.

Puis il sourit.

Pas humainement.

Pas sainement.

Le plafond du niveau supérieur explosa.

Pas dans une grande entrée propre de héros à affiche. Dans une intrusion de guerre absolue.

ARIES tomba dans la nef comme une excommunication blindée.

Trois mètres cinquante d’Aethernium inconnu, de lignes sombres, de lumière blanche, de systèmes de combat divinement mal élevés. Le choc de son atterrissage fendit la plateforme supérieure, envoya valser deux Purificateurs et projeta un opérateur de Kalakanda contre une paroi dans un bruit qui signifiait probablement qu’il ne paierait plus jamais d’impôts.

La tête d’ARIES se redressa.

Ses optiques s’allumèrent.

Puis la voix d’IEVHA résonna, cette fois dans toute la nef.

Calme. Féminine. Absolument terrifiante.

— Autorité de défense reprise.

Le silence ne dura qu’un battement.

Puis ARIES bougea.

Et là, tout le monde comprit qu’ils avaient officiellement dépassé le stade du “problème tactique”.

Un Purificateur ouvrit le feu.

ARIES attrapa littéralement le rayon sur son bouclier d’avant-bras, encaissa l’impact dans une gerbe de lumière blanche, puis traversa la distance en deux pas monstrueux. Son poing s’abattit sur le soldat.

Il ne restait plus de soldat après.

Juste une correction de trajectoire appliquée à de la matière humaine.

Nathan regarda le carnage commencer.

Puis il tourna lentement la tête vers Helena, de l’autre côté de la nef.

Leurs regards se croisèrent à travers le chaos.

Et pendant une seconde, malgré les morts, malgré les tirs, malgré les cris, malgré l’arbre vivant, malgré l’empire, malgré Kalakanda, malgré le fait évident qu’ils allaient encore tous réussir à rendre cette journée plus infernale qu’elle ne l’était déjà…

Ils eurent exactement la même pensée.

Maintenant, ça va vraiment devenir sale.

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