Chapitre 13 - Le Jardin Défendu

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La nef bascula définitivement dans la guerre totale.

ARIES avançait comme une sentence.

Chaque pas écrasait la logique des affrontements classiques. Les Purificateurs, pourtant conçus pour nettoyer des zones entières, perdaient instantanément leur supériorité doctrinale face à une machine qui n’obéissait plus à aucune règle connue. L’Aethernium absorbait, déviait, redirigeait. Les impacts glissaient, s’écrasaient, disparaissaient dans une matière qui n’appartenait clairement pas au tableau périodique.

Un Purificateur tenta un tir de saturation.

Erreur.

ARIES pivota, encaissa l’onde sur son flanc gauche, puis projeta son bras droit vers l’avant. Une impulsion invisible traversa l’air. Le soldat fut soulevé, suspendu une fraction de seconde… puis écrasé contre la paroi dans un bruit sec qui mit fin à toute discussion.

— Télékinésie assistée confirmée, dit IKARUS-7. Toujours aussi indécent.

Nathan ne répondit pas.

Il avait déjà replongé.

Deux opérateurs de Kalakanda tentaient de contourner par la passerelle sud. Mauvaise idée. Nathan surgit sous leur angle, grimpa littéralement le long d’une racine vivante, pivota en suspension et abattit Tengoku dans une coupe verticale parfaite.

Premier corps : sectionné net.

Le second tenta de reculer.

Jigoku entra dans son flanc avant même que son cerveau n’ait fini de traiter l’information.

Le plasma fit le reste.

Nathan retomba au sol dans un glissement contrôlé.

Toujours propre. Toujours net. Toujours trop rapide pour un monde qui continuait à croire qu’il jouait encore à la guerre classique.

— À droite ! cria IKARUS-7.

Nathan pivota.

Helena.

Trois Purificateurs l’avaient enfermée sur une ligne basse. Elle se déplaçait vite, trop vite pour quelqu’un qui n’était pas censé être encore en vie après autant de contrats, de trahisons et de décisions discutables. Elle crocheta une console, fit exploser un angle, abattit un premier adversaire.

Le second la força à reculer.

Le troisième armait déjà.

Nathan n’hésita pas.

Deux tirs. Deux morts.

Le troisième leva la tête.

Trop tard.

Helena lui planta sa lame courte sous la mâchoire.

Le corps tomba.

Elle resta une seconde immobile.

Puis releva les yeux vers Nathan.

Un regard.

Pas de merci. Pas de reconnaissance. Pas de sentiment propre.

Juste cette compréhension mutuelle des gens qui savent exactement ce qu’ils sont en train de faire… et qu’ils ne devraient probablement pas.

— On reparlera de ça, dit-elle.

— Mauvais timing, répondit Nathan.

Le sol vibra.

Encore.

Mais cette fois, ce n’était pas une explosion.

C’était… plus profond.

Le cœur d’Alterne pulsa.

Fort.

Trop fort.

Toute la nef se remplit d’une lumière blanche dorée qui traversa les racines, les parois, les structures, les corps.

Tout s’arrêta une fraction de seconde.

Même ARIES.

Même les Purificateurs.

Même Kalakanda.

Le monde sembla suspendu dans une respiration unique.

Puis Nathan comprit.

Il se retourna.

— Aliyha.

Elle n’était plus à genoux.

Elle était debout.

Petite silhouette blanche devant l’arbre.

Ses cheveux flottaient légèrement, comme portés par une brise inexistante. Ses yeux brillaient d’un vert beaucoup trop lumineux pour appartenir à ce monde. Autour d’elle, les racines d’Alterne vibraient comme si elles répondaient à quelque chose.

Pas un ordre.

Une présence.

— Non… murmura IEVHA.

Nathan avança d’un pas.

— Aliyha.

Elle ne le regarda pas tout de suite.

Ses yeux étaient fixés sur l’arbre.

Puis elle parla.

Doucement.

Comme une enfant.

Mais quelque chose dans sa voix avait changé.

— Ça fait mal…

Le cœur d’Alterne pulsa encore.

Plus fort.

Des fragments de métal s’arrachèrent du sol. Des câbles se tendirent. Des racines se contractèrent.

La gravité sembla hésiter.

— Nathan, dit IEVHA. Elle se connecte.

— Arrête ça ! lança-t-il.

Il avança.

Trop tard.

Aliyha leva lentement la main.

Pas comme tout à l’heure.

Pas instinctivement.

Cette fois, c’était autre chose.

Conscient.

Et tout répondit.

La moitié de la nef se souleva.

Littéralement.

Des blocs entiers de structure, des corps, des morceaux d’armure, des fragments de passerelle, des armes, des débris, tout fut arraché au sol dans une lente montée silencieuse.

Les Purificateurs tentèrent de tirer.

Leurs armes se bloquèrent en plein mouvement.

Kalakanda recula. Même Helena.

Nathan resta figé.

Pas par peur.

Par compréhension brutale.

— IEVHA…

— Oui.

— Dis-moi que ce n’est pas ce que je pense.

— C’est pire.

Le cœur d’Alterne battait maintenant à l’unisson avec Aliyha.

Même rythme. Même souffle.

La graine dans la veste de Nathan brûlait presque contre sa peau.

— Elle n’est pas juste connectée, dit IEVHA.

— Alors quoi ?

Silence.

Puis :

— Elle est en train de s’éveiller.

Nathan sentit quelque chose de très froid lui traverser le ventre.

— Stop.

Il avança encore.

Les débris flottaient autour de lui. Suspendus. Silencieux.

— Aliyha, regarde-moi.

Elle tourna lentement la tête.

Ses yeux.

Plus verts. Plus lumineux. Plus… anciens.

— Je ne contrôle pas… murmura-t-elle.

Le monde trembla.

Un Purificateur fut littéralement compressé dans les airs, ses membres tordus dans des angles impossibles avant que son corps ne cède dans un craquement obscène.

Nathan serra les dents.

— Aliyha !

Elle cligna des yeux.

Une fois.

Deux fois.

La lumière vacilla.

— Nathan… j’ai peur…

Et ça, ça suffit.

Tout le reste pouvait brûler.

Le monde pouvait s’effondrer.

Les empires pouvaient venir, mourir, revenir et recommencer.

Mais pas ça.

Pas elle.

Pas maintenant.

Nathan entra dans le champ.

Pas en courant.

Pas en attaquant.

En avançant.

Droit.

Vers elle.

Les débris autour de lui tremblaient. Certains se rapprochèrent. D’autres se contractèrent.

Une pression invisible se referma sur lui.

Ses genoux fléchirent légèrement.

Pas assez.

— Regarde-moi.

Elle tremblait.

Ses yeux perdaient pied.

— Je vais faire du mal…

— Non.

— Je le sens…

— Non.

Il continua d’avancer.

Chaque pas était plus lourd. Plus difficile. Comme si l’air lui-même essayait de le repousser.

Mais il avançait quand même.

— Tu ne fais rien.

Elle secoua la tête.

— Je peux pas arrêter…

Nathan arriva à deux mètres.

Puis un.

Puis il entra dans la zone.

La pression explosa autour de lui.

Ses bottes glissèrent d’un centimètre.

Son bras trembla.

Mais il ne recula pas.

Jamais.

Il leva la main.

Lentement.

Très lentement.

Et la posa sur sa tête.

Contact.

Le monde hurla.

Une onde traversa la nef. ARIES recula d’un pas. Les racines vibrèrent. Les débris explosèrent en cercle autour d’eux.

Puis le silence.

Brutal.

Total.

Tout retomba.

Les corps. Les armes. Les morceaux de structure.

La gravité reprit ses droits comme une vieille habitude.

Aliyha s’effondra dans les bras de Nathan.

Petite. Fragile. Douze ans.

Juste ça.

Rien d’autre.

Nathan la rattrapa immédiatement.

Son cœur battait vite. Très vite.

Mais elle respirait.

— Voilà, dit-il doucement. C’est fini.

Mensonge.

Mais utile.

Toujours utile.

Elle s’accrocha à lui.

— J’ai cru que j’allais disparaître…

— Non.

— Tu mens.

Nathan souffla légèrement.

— Oui.

Puis plus bas :

— Mais je suis là.

Elle ferma les yeux.

Épuisée.

Complètement.

Derrière eux, le silence était revenu.

Temporairement.

ARIES se redressa lentement. Helena regardait la scène. Kalakanda hésitait. L’Archonat recalculait.

Et au centre du monde mort…

Un homme tenait une enfant qui venait de prouver qu’elle pouvait le refaire naître.

Nathan releva lentement la tête.

Son regard changea.

Complètement.

— Maintenant…

Sa voix tomba.

Basse. Froide. Définitive.

— Vous allez tous sortir de mon jardin.

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