Chapitre 14 - Sors de mon jardin

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Le silence dura exactement deux secondes.

Dans un autre monde, cela aurait pu être un moment sacré.

Ici, c’était juste la durée moyenne pendant laquelle les psychopathes, les fanatiques et les mercenaires premium mettent à comprendre qu’ils sont en train de se faire insulter au cœur d’un bunker messianique par un homme couvert de poussière, de sang et de très mauvaises intentions.

Puis tout repartit.

Un Purificateur encore debout leva son arme.

Nathan tenait toujours Aliyha contre lui.

Pas question de négocier avec la physique.

Il pivota immédiatement, la protégea de son corps et plongea derrière une excroissance massive du tronc d’Alterne au moment exact où le tir d’induction traversait l’espace où ils se trouvaient une demi-seconde plus tôt.

Le rayon arracha une bande entière de pierre synthétique dans un hurlement de matière.

— J’aimais bien ce mur, commenta IKARUS-7.

— Je vais bientôt aimer moins de gens que de murs, répondit Nathan.

Il posa Aliyha à l’abri derrière la racine vivante.

Cette fois, il s’accroupit devant elle. Pas juste vite. Pas juste “tactiquement”.

Complètement présent.

Elle tremblait encore. Très peu. Mais assez.

Ses cheveux blancs collaient légèrement à son visage. Ses yeux verts semblaient plus grands maintenant que la lumière s’était calmée. Douze ans. Juste douze ans.

Et ce monde voulait déjà lui passer une laisse autour du cou et l’appeler “avenir”.

Nathan prit une seconde.

Une vraie.

— Tu restes là, dit-il.

Aliyha hocha faiblement la tête.

— Je vais faire un peu de ménage.

Elle cligna des yeux. Puis, malgré la peur, malgré la fatigue, malgré l’état globalement lamentable de l’humanité autour d’eux, un minuscule sourire passa sur sa bouche.

— Tu vas encore être violent ?

Nathan pencha légèrement la tête.

— Ridiculement.

Elle souffla par le nez. Presque un rire.

Presque.

Et ça suffit à lui donner encore plus envie de massacrer tout ce qui respirait trop près.

Il se redressa.

Puis il revint à son état naturel : mauvaise nouvelle en manteau noir.

Le premier à mourir fut le Purificateur de trop.

Celui qui avait cru malin de recharger en restant exposé sur une passerelle basse.

Nathan lança le Patriot droit.

Pas pour tirer.

Comme un projectile.

L’arme frappa le masque du soldat avec assez de violence pour lui briser la ligne de visée. Au même instant, Nathan bondit, accrocha la structure latérale, se hissa d’un seul bras, pivota au-dessus du vide et sortit Tengoku dans le même mouvement.

La coupe fut si propre qu’elle eut presque quelque chose d’impoli.

Le corps resta une demi-seconde debout. Puis se sépara.

Nathan récupéra son arme au passage avant même que le cadavre n’ait fini de tomber.

Toujours rentable.

En bas, Kalakanda tentait déjà de reprendre le contrôle de la salle.

Erreur structurelle.

Le problème, avec Kalakanda, c’est qu’ils étaient très bons.

Le problème, avec Nathan, c’est qu’il était en train de devenir personnel.

Ce qui, dans un monde correctement conçu, devrait être classé comme crime de guerre à lui seul.

Un opérateur de l’Hydre surgit à sa gauche, arme courte en ligne, module de tir stabilisé, exécution parfaite.

Nathan dévia l’angle du canon d’un coup sec du poignet, entra à l’intérieur de la garde et planta sa lame de brassard dans le plexus sous la plaque thoracique. Il retira immédiatement la lame, attrapa le corps par le col et s’en servit comme bouclier humain au moment où deux autres ouvraient le feu.

Les impacts labourèrent leur collègue dans une symphonie très éducative sur les conséquences du mauvais placement.

Nathan tira à travers.

Deux coups. Deux têtes.

Le bouclier s’effondra.

Lui continua.

À l’autre bout de la nef, Helena venait de vider un chargeur entier dans la jambe d’un Purificateur pour lui arracher ensuite le masque avec une brutalité parfaitement cohérente avec sa personnalité globale. Elle bougeait comme une lame qui aurait développé un doctorat en méfiance chronique.

Et pourtant, même dans le chaos, elle gardait un œil sur Nathan.

Toujours.

Toujours ce foutu regard.

Nathan l’ignora. Ou essaya.

Ce qui, chez lui, voulait généralement dire qu’il allait y penser plus tard avec une cigarette, du sang séché sur la joue et une très mauvaise hygiène émotionnelle.

Le châssis lourd de Kalakanda, lui, tentait encore de se relever.

Très bien.

Nathan avait gardé pour lui une petite dose d’irrespect.

Il rengaina Jigoku d’un geste sec. Puis leva le module Araktech que Helena lui avait lancé plus tôt.

Le brassard s’ouvrit. Les lignes d’Aethernium montèrent le long de son avant-bras. L’interface de liaison se verrouilla sur ses marqueurs biologiques.

IEVHA parla immédiatement.

— Liaison partielle validée.

— Juste partielle ?

— Tu es déjà blessé, émotionnellement douteux, et je refuse de te laisser te croire invincible plus de huit minutes d’affilée.

Nathan sourit très légèrement.

— Charmant.

Puis il tendit le bras vers le châssis.

La réponse fut immédiate.

Une onde courte, invisible, brutale.

Le blindage frontal de la machine se plia vers l’intérieur comme si une main géante venait de lui saisir le thorax avec la tendresse d’un percepteur sous cocaïne.

Le châssis vacilla.

Nathan referma lentement le poing.

Le métal hurla.

Le prédateur s’effondra de nouveau, cette fois dans une posture beaucoup moins fière.

— J’aime beaucoup ce nouveau jouet, commenta IKARUS-7.

— Moi aussi.

— Tu vas en abuser.

— Évidemment.

Mais la fête fut de courte durée.

Parce qu’en haut, quelque chose changea.

Pas dans les tirs. Pas dans les déplacements. Dans l’ambiance.

Le genre de micro-glissement que Nathan reconnaissait immédiatement.

Quand les gens très entraînés arrêtent soudain de se battre pour commencer à obéir à quelque chose de plus haut dans la chaîne alimentaire.

Puis la voix tomba.

Froide. Claire. Amplifiée par les systèmes de la nef.

— Cessez le feu.

Tout le monde se figea.

Même les survivants de l’Archonat. Même Kalakanda. Même Helena.

Nathan leva lentement les yeux.

Une silhouette venait d’apparaître tout en haut de la structure principale, sur une passerelle encore intacte surplombant l’arbre d’Alterne comme si elle avait été bâtie exactement pour offrir à certains connards la hauteur théâtrale nécessaire à leurs entrées messianiques.

L’homme portait un long manteau blanc cassé renforcé de plaques noires. Aucune armure visible lourde. Aucune nervosité. Aucune précipitation.

Le visage, lui, était trop calme.

Le genre de calme qu’on obtient soit après vingt ans de méditation très profonde, soit après avoir fait suffisamment de choses monstrueuses pour ne plus ressentir le besoin de bouger les sourcils.

Ses cheveux noirs étaient tirés en arrière. Son visage était fin, sec, presque beau si on retirait le problème évident qu’il avait probablement fait assassiner des villes entières avant son café du matin. Sur sa gorge, juste sous l’oreille gauche, brillait un marquage discret de l’Archonat.

Pas un militaire.

Pire.

Un homme d’autorité.

Nathan le reconnut immédiatement.

Pas personnellement. Par réputation.

Et la réputation, dans ce monde, était souvent une forme d’odeur.

— Putain, souffla Helena.

Nathan ne quitta pas l’homme des yeux.

— Qui ?

La réponse ne vint pas d’elle.

Elle vint d’IEVHA.

Et pour la première fois depuis longtemps, la voix de la femme contenait quelque chose qui ressemblait presque à du dégoût.

— Cael Vesper.

Le nom tomba comme un poison propre.

Nathan sentit immédiatement que cette journée, qui avait pourtant déjà beaucoup donné en matière de foutage de gueule cosmique, n’avait toujours pas fini de se surpasser.

Vesper.

Pas un général. Pas un exécutant. Pas un chien. Pas une branche.

Une tête.

Un des hommes qui avaient tenu les clés du projet EDEN quand le monde avait encore le choix entre se sauver ou se vendre.

L’un des architectes de l’effacement.

L’un des survivants de la faute originelle.

Et il était là. En chair. En costume de prophète d’entreprise sous dictature technologique.

Nathan regarda lentement la hauteur qui les séparait.

Puis il demanda, très calmement :

— Tu vas me dire qu’il faut le laisser parler ?

— Oui, répondit IEVHA.

— Mauvaise réponse.

— Nathan…

— Non.

Mais Cael Vesper, lui, avait déjà commencé.

— Nathan Karn.

Sa voix traversa la nef avec cette netteté insupportable qu’ont les hommes habitués à ce que les autres meurent avant la fin de leurs phrases.

— Tu ressembles beaucoup trop à lui.

Le monde se rétracta d’un coup.

Pas autour de Nathan.

En lui.

Sa mâchoire se contracta.

— Tu vas devoir être plus précis si tu veux mourir correctement.

Un très léger sourire passa sur le visage de Vesper.

Le genre de sourire qui donne envie de réintroduire la peine de mort même chez les gens globalement ouverts au dialogue.

— Elias, dit-il. Évidemment.

Nathan ne bougea pas.

Pas un centimètre.

Derrière lui, Aliyha restait cachée. Mais le cœur d’Alterne, lui, battait plus fort.

Comme si le site tout entier venait de reconnaître une vieille infection revenue sur place.

Cael Vesper poursuivit.

— Je me demandais lequel d’entre vous survivrait assez longtemps pour revenir ici.

Nathan regarda les morts. Le sang. Les racines. Les débris. Le jardin impossible. La guerre autour.

Puis il leva les yeux vers lui.

— Mauvaise nouvelle pour toi, alors.

Vesper joignit lentement les mains derrière son dos.

Toujours ce calme. Toujours cette absence absolue de honte.

— Tu ne comprends pas encore ce que tu portes, Nathan. Ni ce qu’elle est.

Ses yeux glissèrent brièvement vers l’endroit où se cachait Aliyha.

Nathan fit immédiatement un pas. Un seul. Mais suffisant pour que tout son corps dise clairement au monde entier : tu la regardes encore une fois, et je te transforme en pédagogie sanglante.

Vesper le vit. Et ça l’amusa.

Très mauvaise idée.

— Elle n’est pas une enfant, dit-il.

Cette phrase, à elle seule, méritait déjà une mort très travaillée.

Mais Nathan resta calme.

Trop calme.

— Réessaie, dit-il.

Vesper inclina très légèrement la tête.

— Elle est l’activation.

Le cœur d’Alterne pulsa.

Fort.

La nef tout entière sembla écouter.

— Et toi, poursuivit-il, tu es la clé imparfaite.

Nathan sourit.

Très lentement.

Très froidement.

— J’adore les gens qui arrivent dans un charnier pour me parler comme un vieux PDF arrogant.

Même Helena baissa brièvement les yeux. Très brièvement. Probablement pour cacher un sourire déplacé dans un moment pourtant objectivement peu propice à la décontraction.

Vesper, lui, ne broncha pas.

— Ce monde ne peut pas renaître sans coût, Nathan. Il ne peut pas être réparé par innocence. Il faudra choisir ce qui mérite de survivre.

Cette fois, Nathan répondit sans hésiter.

— Oui.

Le silence tomba.

Même Vesper sembla surpris une fraction de seconde.

Nathan reprit :

— Mais le problème, c’est que toi… t’es déjà du côté des déchets.

Et là, enfin, quelque chose passa dans le regard de Cael Vesper.

Très léger. Mais réel.

Pas de colère. Pire.

Une contrariété.

Minuscule. Élégante. Aristocratique.

Le genre de fissure qu’un homme comme lui déteste plus qu’une blessure.

Nathan le vit.

Et dans sa tête, quelque chose nota très calmement : toi, je vais te garder pour plus tard.

Puis le plafond hurla.

Vraiment.

Pas un tir. Pas une explosion locale. Quelque chose de beaucoup plus gros.

Le Psalm venait d’ouvrir le feu depuis l’extérieur.

La coque du complexe trembla sous l’impact orbital. Une partie entière de la structure supérieure explosa. Des pans de béton et de métal s’arrachèrent dans un vacarme de fin du monde.

IKARUS-7 hurla presque de joie :

— Oh, ça y est ! Le Psalm s’est enfin vexé !

Nathan leva immédiatement les yeux.

Et comprit.

Quelque chose d’autre arrivait.

Pas l’Archonat. Pas Kalakanda.

Encore autre chose.

Encore plus vieux. Encore plus sale.

Encore plus grave.

Au-dessus de la nef, dans la brèche ouverte vers le ciel cendre, des silhouettes apparaissaient déjà en rappel à travers la fumée, vêtues de longues tuniques tactiques sombres, masques rituels, armures liturgiques discrètes et armes anciennes modifiées.

L’Église Œcuménique venait d’entrer dans le jardin.

Et soudain, pour la première fois depuis le début de cette journée absurde, tout le monde dans la salle comprit la même chose au même moment :

maintenant, ça n’allait plus être une bataille.

Ça allait devenir une guerre de foi.

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