Chapitre 15 - La guerre des croyances
Le plafond continuait de céder par plaques entières.
La lumière du ciel cendre s’infiltrait dans la nef comme une plaie ouverte, découpant des silhouettes suspendues dans la poussière et les débris. Les nouveaux arrivants descendaient en silence, parfaitement alignés, parfaitement coordonnés, leurs cordes tendues comme des lignes de jugement.
Pas de cris. Pas d’ordres hurlés. Pas de précipitation.
Une autre école.
Une autre façon de faire la guerre.
Nathan leva légèrement le menton.
— Voilà les prêtres, murmura IKARUS-7.
— Non, répondit Nathan.
Un des premiers membres de l’Église toucha le sol.
Il ne tira pas. Il ne bougea pas.
Il posa simplement un genou à terre.
Puis deux autres firent de même.
Puis trois.
En quelques secondes, six silhouettes encapuchonnées formaient un demi-cercle face à l’arbre d’Alterne, ignorant presque totalement les cadavres, les machines détruites et les hommes armés autour d’eux.
Une prière.
En plein champ de bataille.
Nathan observa.
— Là, oui.
Helena, elle, n’aimait pas du tout.
— Ça pue, dit-elle à mi-voix.
— Toujours quand quelqu’un croit être du bon côté de l’histoire, répondit Nathan.
Au-dessus, Cael Vesper n’avait pas bougé.
Il regardait.
Calculait.
Intégrait.
Kalakanda, elle, venait de reculer d’un cran.
Pas par peur.
Par stratégie.
Les Purificateurs restants de l’Archonat, eux, se repositionnaient déjà.
Trois forces.
Trois lectures du monde.
Trois manières de détruire la même chose pour des raisons différentes.
Et au milieu…
Une enfant de douze ans.
Parfait.
Le premier membre de l’Église releva la tête.
Son masque était sobre. Blanc cassé. Gravé de motifs fins qui semblaient évoluer légèrement à la lumière.
Quand il parla, sa voix ne passa pas par un système d’amplification.
Et pourtant, tout le monde l’entendit.
— Le jardin est vivant.
Le cœur d’Alterne pulsa.
Comme une réponse.
Nathan tourna légèrement la tête vers Aliyha.
Toujours cachée derrière la racine. Toujours silencieuse. Mais il sentait.
Il sentait qu’elle entendait aussi.
Qu’elle comprenait.
Le membre de l’Église poursuivit :
— L’enfant est intacte.
Une seconde silhouette se redressa.
— Alors le temps est venu.
Helena souffla entre ses dents.
— Génial.
Nathan ne répondit pas.
Il observait.
Toujours.
Un des membres de Kalakanda fit un pas en avant.
— Personne ne touche à la cible.
Sa voix était sèche. Professionnelle. Sans religion. Sans illusion.
Le membre de l’Église tourna lentement la tête vers lui.
— Elle n’est pas une cible.
— Tout est une cible.
Un silence.
Puis :
— C’est pour cela que vous perdez.
Nathan esquissa un très léger sourire.
Ça, c’était intéressant.
Mais ça ne changeait rien.
Parce que dans ce genre de situation, tout le monde finit toujours par tirer.
Et ça ne tarda pas.
Un Purificateur, sur le flanc gauche, perdit patience.
Erreur.
Son tir partit.
Ligne blanche. Brutale. Directe.
Et le monde repartit.
Le membre de l’Église ne bougea pas.
Pas d’esquive.
Pas de panique.
Juste un mouvement de main.
Très léger.
Et le tir dévia.
Pas bloqué. Pas absorbé.
Dévié.
Comme si la trajectoire elle-même avait été convaincue de changer d’avis.
Le rayon frappa un pilier vivant derrière lui.
La racine vibra. Mais tint.
Le silence ne dura pas.
Kalakanda ouvrit le feu.
L’Archonat répondit immédiatement.
Et cette fois, l’Église ne resta pas immobile.
Ils bougèrent.
Pas comme des soldats.
Pas comme des machines.
Quelque chose entre les deux.
Des déplacements courts. Fluides. Économiques.
Un Purificateur tenta un tir de suppression.
L’un des membres de l’Église se déplaça dans l’angle mort exact, entra dans la distance, et lui brisa la nuque d’un geste net avant même que l’arme n’ait fini son cycle.
Nathan hocha légèrement la tête.
— Efficaces.
— Très, répondit IEVHA.
Mais Nathan ne regardait déjà plus ça.
Il regardait Vesper.
Lui non plus ne tirait pas.
Il observait.
Toujours.
Et ça, c’était le vrai problème.
Parce que les gens comme lui ne sont dangereux que lorsqu’ils ne bougent pas.
Nathan se retourna vers Aliyha.
— On bouge.
Elle leva les yeux.
— Où ?
Nathan regarda la nef.
Puis les accès secondaires.
Puis l’arbre.
Puis la brèche au plafond.
Puis ARIES.
Puis Helena.
Puis Vesper.
Puis l’Église.
Puis tout le reste.
Et il répondit simplement :
— Là où personne ne veut aller.
Elle hocha la tête.
Pas parce qu’elle comprenait. Parce qu’elle lui faisait confiance.
Mauvaise idée.
Mais il allait faire en sorte que ça devienne une bonne.
Nathan activa son brassard.
— IEVHA.
— Oui.
— Chemin le plus instable.
— Tu es sérieux ?
— Toujours.
Un plan apparut dans sa vision.
Pas un chemin sûr.
Un chemin possible.
Effondré. Partiellement vivant. Traversant les racines d’Alterne elles-mêmes.
Parfait.
Nathan attrapa Aliyha.
Pas brutalement. Pas doucement non plus.
Juste ce qu’il fallait.
— Accroche-toi.
Elle s’exécuta immédiatement.
Il pivota.
Et disparut dans le chaos.
Helena le vit partir.
Une seconde.
Deux.
Puis elle jura.
— Bordel…
Elle tira une dernière fois dans la mêlée. Abattit un Purificateur. Puis se lança à sa poursuite.
Parce que certaines décisions, même dans un monde comme celui-là, ne passent pas par la réflexion.
Vesper, lui, ne bougea toujours pas.
Mais son regard suivait Nathan.
Toujours.
Et dans ses yeux, maintenant, il y avait quelque chose de nouveau.
Pas de la surprise.
Pas de la colère.
De l’intérêt.
Très mauvais.
Très, très mauvais.
Nathan plongea dans une ouverture latérale.
Un couloir vivant.
Littéralement.
Les racines d’Alterne formaient ici un passage organique, pulsant, étroit, irrégulier. Les parois respiraient presque. La lumière était blanche, douce, instable.
Aliyha se blottit contre lui.
— Ça bouge…
— Je sais.
— C’est normal ?
— Non.
— D’accord.
Nathan continua.
Derrière eux, la guerre explosait.
Devant eux…
Quelque chose d’autre.
Le cœur d’Alterne battait plus fort.
Plus profond.
Et pour la première fois depuis longtemps…
Nathan eut une sensation très claire.
Pas une intuition. Pas un réflexe.
Une certitude.
Ils ne descendaient pas.
Ils entraient.
Dans quelque chose qui n’avait jamais été conçu pour être visité.
Et cette fois, même lui sentit une pointe de doute.
Très légère.
Très rare.
— Nathan…
— Quoi ?
La voix d’IEVHA était plus basse.
— Ce chemin n’existait pas avant.
Nathan ne ralentit pas.
— Évidemment.
Un silence.
Puis :
— Il est en train de se créer.
Aliyha serra un peu plus son manteau.
— Il nous guide ?
Nathan regarda devant.
Les racines s’ouvraient à mesure qu’il avançait.
Comme si le passage les attendait.
— Non, dit-il.
Puis plus bas :
— Il nous choisit.

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