Chapitre 16 - Les crocs et l’armure

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Le passage organique se refermait lentement derrière eux.

Pas comme un piège.

Comme une cicatrice.

Nathan avançait, Aliyha contre lui, à travers les racines vivantes d’Alterne qui s’ouvraient au fur et à mesure de son passage. La lumière blanche pulsait autour d’eux, calme, presque irréelle, comme si cet endroit ignorait volontairement la guerre qui dévorait encore la nef derrière.

Aliyha ne parlait pas.

Mais elle n’était pas absente.

Elle écoutait.

Elle ressentait.

Et ça, Nathan le savait déjà : c’était souvent plus dangereux.

Il ralentit.

Puis s’arrêta.

— IEVHA.

— Oui.

— On va remettre les choses au clair.

— Bonne idée.

Nathan regarda droit devant lui.

— ARIES.

Un silence.

— Il est en train de tenir toute la nef.

— Oui.

— Il peut combattre seul.

— Oui.

— Il protège.

— Oui.

Nathan inspira légèrement.

— Et moi ?

Cette fois, la réponse vint sans détour.

— Tu peux entrer.

Nathan tourna lentement la tête.

— Développe.

— ARIES n’est pas uniquement un exomech autonome. Il est conçu pour être habité. Instantanément. Sans transition mécanique classique.

— Téléportation.

— Oui.

— Et une fois dedans ?

— Fusion partielle.

Nathan ne dit rien.

IEVHA poursuivit :

— Tes réflexes deviennent la structure de décision. Mon traitement devient ta perception. L’Aethernium devient ton corps.

— Et la limite ?

— Toi.

Nathan hocha légèrement la tête.

— Donc je peux le piloter…

— Ou devenir lui, répondit-elle.

Un silence.

Puis IKARUS-7 ajouta, parfaitement inutile :

— Et là, globalement, les autres deviennent des statistiques.

Nathan reprit sa marche.

— Bien.

Puis plus bas :

— On verra ça après.

Aliyha leva les yeux vers lui.

— C’est comme une armure ?

Nathan réfléchit une demi-seconde.

— Non.

Elle attendit.

— C’est une mauvaise idée qui marche très bien.

Elle hocha doucement la tête.

Elle comprenait à sa façon.

Puis Nathan reprit, plus sec :

— Maintenant… Sheratan.

Avant même que la réponse arrive, Aliyha parla.

— Il est descendu.

Nathan s’arrêta net.

Le silence tomba.

IKARUS-7 pivota brusquement vers elle.

— Répète ?

Aliyha regarda devant elle.

Pas vers eux.

Vers quelque chose de plus loin.

— Il était en haut… il attendait… et maintenant il est en colère.

Nathan la fixa.

— Comment tu sais ça ?

Elle fronça légèrement les sourcils.

Pas comme quelqu’un pris en faute.

Comme quelqu’un surpris qu’on lui pose la question.

— Je le sens.

Le silence s’alourdit.

IEVHA intervint immédiatement.

— Aliyha…

— Il est toujours comme ça au début, continua-t-elle doucement. Il cherche. Il teste. Et après il devient calme.

IKARUS-7 s’illumina brutalement.

— Attends une seconde.

Nathan ne la quittait pas des yeux.

— Tu l’as déjà vu ?

Aliyha secoua lentement la tête.

— Non.

Puis elle ajouta :

— Mais je le connais.

Silence.

Total.

Nathan sentit immédiatement que quelque chose venait de déraper.

Pas violemment.

Profondément.

— Développe, dit-il.

Aliyha chercha ses mots.

— Quand je dors… parfois je vois des choses…

Nathan ne dit rien.

— Il est là… souvent… dans un endroit noir… avec du métal… et il tourne… il attend…

Sa voix se fit plus basse.

— Et il me reconnaît.

IKARUS-7 lâcha :

— Oh non.

IEVHA aussi, pour la première fois, sembla marquer un arrêt.

— C’est impossible…

Aliyha tourna les yeux vers eux.

— Pourquoi ?

Personne ne répondit tout de suite.

Parce que la réponse n’était pas propre.

Nathan, lui, comprit autre chose.

Plus simple.

Plus direct.

Plus dangereux.

— Tu lui parles ?

Aliyha hésita.

Puis :

— Pas avec des mots.

Nathan serra légèrement la mâchoire.

— Et lui ?

— Il écoute.

Le silence retomba.

Mais cette fois, il n’était plus le même.

Ce n’était plus un silence de guerre.

C’était un silence de… lien.

Un lien qui n’aurait pas dû exister.

— Nathan, dit IEVHA.

— Je sais.

— Non, tu ne sais pas encore.

— Je sais assez.

Puis, très calmement :

— On va vérifier.

Au même instant, le rugissement monta.

Pas lointain.

Pas étouffé.

Proche.

Brutal.

Vivants.

Les parois du tunnel vibrèrent.

Des fragments de racines se détachèrent. Le sol trembla légèrement.

Aliyha releva immédiatement la tête.

Ses yeux s’illuminèrent.

— Il arrive.

Nathan ne bougea pas.

Mais quelque chose en lui… se mit en alerte autrement.

Pas comme face à un ennemi.

Comme face à une variable inconnue.

Le tunnel s’élargit brusquement.

La chambre suivante apparut.

Et au moment exact où ils franchirent le seuil…

Le mur opposé explosa.

Pas une petite brèche.

Une déchirure.

Un pan entier de structure arraché comme si quelque chose avait décidé que la notion de porte était une suggestion optionnelle.

La poussière, la lumière, les racines, les débris…

Et au milieu…

Sheratan.

Massif. Blanc. Strié de lignes noires mécaniques. Muscles synthétiques sous une peau organo-métallique. Yeux brillants. Crocs d’acier.

Une présence.

Pas un animal.

Pas une machine.

Un dieu de guerre mal élevé.

Il atterrit lourdement.

Le sol trembla.

Sa tête pivota immédiatement.

Analyse. Menace. Territoire.

Puis son regard tomba sur Nathan.

Rien.

Puis il glissa.

Vers Aliyha.

Et là…

Tout s’arrêta.

Vraiment.

Sheratan se figea.

Complètement.

Sa respiration mécanique ralentit. Ses crocs se refermèrent légèrement.

Ses yeux changèrent.

Nathan le vit.

IKARUS-7 aussi.

— Qu’est-ce que…

Mais Aliyha avait déjà avancé.

Un pas.

Puis deux.

Nathan réagit immédiatement.

— Non.

Mais elle continua.

Pas imprudente.

Pas inconsciente.

Comme si elle avançait vers quelque chose qu’elle connaissait déjà.

— Aliyha.

Elle s’arrêta à quelques mètres du tigre.

Sheratan ne bougea pas.

Pas une attaque. Pas une posture.

Juste… une attente.

Aliyha leva doucement la main.

Nathan fit un pas.

Prêt à intervenir.

Prêt à tuer son propre tigre s’il le fallait.

Parce que c’était ça, la règle maintenant.

Mais Sheratan…

Baissa la tête.

Lentement.

Volontairement.

Comme une bête qui reconnaît quelque chose de supérieur à son instinct.

Aliyha posa sa main sur son crâne.

Contact.

Le tigre ferma les yeux.

Un instant.

Juste un.

Et tout son corps se relâcha.

Nathan resta immobile.

Complètement.

Parce que là…

Ce n’était plus une anomalie.

C’était un putain de problème cosmique.

IKARUS-7 murmura :

— Bon.

IEVHA, elle, ne dit rien.

Puis Aliyha chuchota :

— Tu vois… il va bien.

Nathan souffla lentement.

Très lentement.

Puis :

— Oui.

Puis, sans quitter la scène des yeux :

— Et ça, c’est pas normal du tout.

Sheratan rouvrit les yeux.

Mais ils n’étaient plus les mêmes.

Ils étaient… calmes.

Et quand il se plaça légèrement entre Aliyha et le reste du tunnel, comme une évidence naturelle…

Nathan comprit.

Pas tout.

Mais assez.

Ce n’était pas lui qui avait apprivoisé Sheratan.

C’était elle qui venait de le rappeler.

Et ça…

Ça changeait absolument tout.

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