Chapitre 17 - La chambre du lien

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Nathan resta immobile encore une seconde.

Pas parce qu’il hésitait.

Parce qu’il était en train de recalculer tout un pan de sa réalité avec l’enthousiasme d’un homme qu’on vient encore de gifler avec une vérité cosmique supplémentaire sans lui demander son avis.

Sheratan était calme.

Vraiment calme.

Pas le calme tendu des prédateurs qui tolèrent une présence en attendant un meilleur angle pour arracher une gorge.

Non.

Un calme profond. Instinctif. Ancien.

Le tigre cyborg, qui aurait éventré la moitié d’un bataillon pour un regard mal placé, se tenait maintenant à côté d’Aliyha comme si cela avait toujours été sa position naturelle dans l’ordre du monde.

Aliyha gardait sa main sur son crâne.

Et Sheratan ne bronchait pas.

Pire.

Il baissa encore légèrement la tête.

Nathan souffla par le nez.

— Très bien.

IKARUS-7 pivota dans les airs, outré comme une secrétaire de guerre qu’on aurait volontairement tenue hors d’une information capitale.

— Non, pas “très bien”. Pas du tout “très bien”. On a là un prédateur de guerre bio-synthétique codé pour la loyauté exclusive, la domination territoriale, la réponse létale et le sarcasme mécanique de haut niveau… et il est en train de faire la statue avec une enfant qu’il n’a théoriquement jamais rencontrée.

Nathan ne quitta pas la scène des yeux.

— Oui.

— C’est profondément anormal.

— Oui.

— Tu n’as pas l’air assez perturbé.

— Si.

— Tu mens.

— Aussi.

Aliyha tourna légèrement la tête vers Nathan.

— Il me connaît.

Nathan la regarda.

Puis Sheratan.

Puis à nouveau elle.

— Comment ?

Elle fronça un peu les sourcils, cherchant une réponse qu’elle ne possédait visiblement pas entièrement.

— Je sais pas…

Sa voix baissa légèrement.

— Mais quand je rêve… parfois j’entends quelque chose respirer… et marcher… et attendre derrière une porte… et je savais toujours que c’était lui.

Le silence retomba.

Nathan regarda autour d’eux.

La chambre dans laquelle ils se trouvaient n’avait rien d’un simple couloir secondaire. C’était un espace intermédiaire, presque sacré, une cavité organique et technologique où les racines d’Alterne formaient des arches naturelles autour de plusieurs plaques noires semi-enfouies dans le sol et les parois.

Au centre, suspendue au-dessus d’un puits de lumière blanche, flottait toujours la matrice qu’ils venaient de découvrir.

Le noyau de la chambre du lien.

Pas un simple module.

Quelque chose de plus ancien. De plus ciblé. De plus… personnel.

Nathan s’en approcha lentement.

Sheratan le suivit du regard. Mais ne bougea pas d’Aliyha.

Très bien.

Très intéressant.

Très irritant aussi, d’une certaine façon.

Nathan s’accroupit devant l’une des plaques noires.

Les inscriptions étaient partiellement recouvertes par des filaments vivants, mais encore lisibles.

Il nettoya la surface du bout des doigts.

Puis lut à voix basse :

— Interface de convergence biométrique… protocole d’écho comportemental… synchronisation adaptative croisée…

IKARUS-7 se rapprocha.

— Ah.

Nathan ne releva pas les yeux.

— Quoi ?

— Je crois qu’on vient de mettre le doigt sur un niveau supplémentaire de catastrophe.

Nathan continua à lire.

— Développe.

Le drone projeta immédiatement une série de lignes techniques dans l’air.

— Ce module n’est pas seulement conçu pour lier ADAM et EVE.

Nathan releva lentement la tête.

— Encore mieux.

— Il est conçu pour harmoniser leur environnement tactique vivant.

Un silence.

Puis Nathan comprit.

Très lentement. Très mal.

— Tu veux dire…

IKARUS-7 poursuivit :

— Que certaines unités biologiques ou bio-synthétiques compatibles pouvaient être connectées au champ de résonance d’EDEN.

Nathan tourna très lentement la tête vers Sheratan.

Le tigre releva les yeux au même moment.

Puis vers Aliyha.

Puis vers la matrice.

Et là, toute la scène prit une forme encore plus dérangeante.

— Donc il n’est pas juste “attaché” à moi, dit Nathan.

— Non, répondit IEVHA cette fois. Il a probablement été conçu, modifié ou stabilisé pour répondre à certaines signatures liées au projet.

Nathan fixa la matrice.

— Et elle…

— Elle en fait partie.

Aliyha baissa légèrement les yeux.

— C’est pour ça qu’il était triste quand j’étais seule…

Nathan se retourna immédiatement.

— Quoi ?

Elle hésita.

Puis posa doucement sa main sur le cou de Sheratan.

— Il… je le sentais parfois… très loin… comme s’il tournait… dans quelque chose de froid… et qu’il attendait.

Nathan ne dit rien.

Parce qu’il venait de comprendre quelque chose d’assez sale.

Pendant qu’elle rêvait de lui…

Lui aussi, quelque part, la ressentait.

Comme une fréquence. Comme une mémoire. Comme un appel inachevé.

Le tigre, dans un monde déjà assez délirant, n’était donc même plus juste son compagnon de guerre.

Il faisait partie d’un réseau plus ancien que leur rencontre.

Magnifique.

Parfait.

Le destin commençait à devenir franchement envahissant.

Puis la matrice au centre de la chambre s’alluma.

D’un coup.

Pas violemment. Pas comme une alarme.

Comme une reconnaissance.

Des lignes blanches apparurent à sa surface. Puis plusieurs anneaux lumineux se mirent à tourner autour du noyau suspendu.

Aliyha leva immédiatement les yeux.

Sheratan aussi.

Nathan se redressa d’un seul mouvement.

— IEVHA.

— Je vois.

— Dis-moi que ça ne s’active pas tout seul juste parce qu’on a assez de problèmes aujourd’hui.

— Mauvaise nouvelle.

— Évidemment.

La voix d’IEVHA se fit plus tendue.

— Cette chambre vient de reconnaître une convergence.

Nathan regarda autour de lui.

— C’est-à-dire ?

— Toi. Elle. Sheratan. Et…

Elle marqua une très courte pause.

Puis :

— ARIES.

Nathan resta immobile.

— Quoi ?

Au même instant, dans la paroi de gauche, quelque chose vibra.

Puis s’ouvrit.

Pas une porte.

Une membrane de racines vivantes qui se rétractèrent en silence, révélant derrière elles une alcôve profonde.

Et dans cette alcôve…

Une station.

Noire. Blanche. Araktech.

Nathan la reconnut immédiatement.

Même sous les couches de poussière, de filaments vivants et de temps.

Une station de convergence lourde.

Un dock.

Pas pour réparer. Pas pour stocker.

Pour intégrer.

— Non… murmura-t-il.

Aliyha regarda l’alcôve.

— C’est pour toi.

Nathan tourna la tête vers elle.

— Comment tu sais ça ?

Elle répondit comme si c’était la chose la plus naturelle du monde :

— Parce que ça t’attend.

Cette fois, même IKARUS-7 se tut.

Ce qui, venant de lui, tenait quasiment du miracle liturgique.

Nathan s’approcha lentement de l’alcôve.

Les lignes d’Aethernium dans les parois s’éveillaient à son passage. Pas partout. Seulement autour de lui.

Comme si l’endroit lui-même l’identifiait.

Comme si cet espace n’avait pas été conçu pour “n’importe quel pilote”.

Mais pour lui.

Ou pour quelqu’un de sa lignée.

Ou pour quelqu’un portant exactement le bon mélange de malchance, de patrimoine génétique maudit et de tendance à finir armé dans des bunkers apocalyptiques.

Au centre du dock, plusieurs lignes apparurent.

Des mots.

Toujours cette typographie clinique insupportable des gens qui jouent à Dieu avec des interfaces très propres.

AUTHENTIFICATION DE CONVERGENCE

LIGNE ADAM : VALIDÉE

LIGNE EVE : PROXIMITÉ CONFIRMÉE

UNITÉ LIÉE : SHERATAN / COMPATIBLE

INTERFACE EXO-SANCTUAIRE : ARIES / DISPONIBLE

Nathan relut une fois.

Puis deux.

Puis souffla lentement.

— Très bien.

IKARUS-7 le regarda.

— Ça ne sonne pas comme “très bien”.

— Ça sonne comme “je commence à comprendre à quel point tout ça est un gigantesque complot biologique à mon encontre”.

Aliyha s’approcha d’un pas.

Sheratan la suivit immédiatement.

Nathan le nota.

Très important.

Très dérangeant aussi, d’une certaine manière.

Puis Aliyha demanda doucement :

— Tu vas entrer ?

Nathan regarda le dock.

Puis les lignes. Puis sa propre main.

Puis la guerre, très loin derrière eux, qu’on entendait encore comme un tonnerre malade dans les entrailles du complexe.

Puis il leva les yeux vers elle.

— Pas encore.

Elle pencha légèrement la tête.

— Pourquoi ?

Nathan eut un très léger sourire.

Fatigué. Sec. Parfaitement lui.

— Parce que si j’entre là-dedans maintenant, il y a de fortes chances que quelqu’un dehors passe immédiatement une journée beaucoup trop courte.

Aliyha baissa les yeux. Puis un tout petit sourire passa sur sa bouche.

Encore.

Toujours cette absurdité délicieuse : même dans un monde à moitié mort, il restait donc encore une enfant capable de trouver Nathan rassurant.

Ce qui, honnêtement, en disait probablement plus sur l’état général du monde que sur lui.

Puis le tunnel derrière eux vibra.

Fort.

Très fort.

Cette fois, il n’y avait plus de doute.

Ils arrivaient.

Quelqu’un avait trouvé leur trace.

Sheratan releva immédiatement la tête.

Son calme disparut d’un coup.

Ses oreilles mécaniques se redressèrent. Ses crocs se découvrirent lentement. Son dos se tendit.

Prédateur revenu.

Aliyha le sentit immédiatement.

— Ils sont là…

Nathan sortit Tengoku.

Puis Jigoku.

Un à droite. Un à gauche.

Ses yeux ne quittèrent pas l’obscurité du tunnel.

— Oui.

Une ombre apparut au bout du passage.

Puis une deuxième.

Puis une troisième.

Pas des soldats.

Pas exactement.

Des silhouettes fines. Longues. Encapuchonnées. Blanches et noires.

L’Église Œcuménique.

Évidemment.

Mais celle du milieu…

Quand elle releva la tête, Nathan comprit immédiatement qu’il n’avait pas affaire à un exécutant.

Son masque était différent. Plus fin. Plus ancien. Presque beau.

Et quand elle parla, sa voix traversa la chambre comme un couteau glissant dans de l’eau.

— Enfant d’Éden…

Aliyha se figea.

Nathan avança d’un pas.

Puis la voix poursuivit :

— Nous sommes enfin venus te reprendre.

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