Chapitre 18 - Ceux qui viennent reprendre Dieu

9 minutes de lecture

La chambre du lien se referma autour d’eux comme un sanctuaire qui aurait soudain compris qu’il allait devoir devenir un abattoir.

Nathan ne bougea pas.

Pas un millimètre.

Devant lui, les trois silhouettes encapuchonnées restaient à l’entrée du tunnel, parfaitement immobiles, comme si elles n’avaient pas pénétré un espace vivant, interdit, enterré sous des kilomètres de faute scientifique, de guerre et de mémoire organique, mais simplement franchi le seuil d’une chapelle où elles se savaient légitimes.

C’était précisément le genre de posture qui donnait à Nathan envie de vérifier la solidité du concept de crâne humain à travers différents angles de découpe.

Sheratan, lui, n’avait pas besoin d’analyse philosophique.

Son dos s’était arrondi. Ses crocs apparaissaient lentement. Un grondement grave vibrait dans sa poitrine comme si quelque chose d’ancien, très ancien, venait de reconnaître une odeur qu’il détestait déjà avant même d’avoir été assemblé.

Aliyha s’était légèrement reculée.

Pas derrière Nathan.

Contre lui.

Petit mouvement. Presque rien.

Mais assez pour que le monde entier soit immédiatement prévenu qu’il allait devoir discuter désormais avec des conséquences très personnelles.

Nathan sentit sa manche tirée très légèrement.

Il ne baissa pas les yeux.

— Reste derrière moi, dit-il simplement.

Aliyha obéit.

Toujours cette obéissance étrange. Pas soumise. Pas docile. Consciente.

Le genre de confiance qui fout immédiatement la haine à quiconque possède encore une conscience fonctionnelle.

La silhouette centrale inclina très légèrement la tête.

Le masque qu’elle portait était plus fin que ceux de ses deux accompagnants, plus travaillé aussi. Des motifs presque liturgiques couraient sur sa surface comme des veines gravées dans de l’ivoire ancien. Sous sa capuche, rien ne dépassait vraiment, sinon une sensation insupportable de maîtrise.

Puis sa voix revint.

Calme. Claire. Lisse comme une lame trempée dans du lait.

— Nous ne sommes pas venus pour la guerre.

Nathan ne répondit pas tout de suite.

Parce qu’il y a des phrases qui méritent d’abord un instant de silence, uniquement pour qu’on puisse correctement mesurer l’ampleur du foutage de gueule avant d’y répondre.

Puis :

— Mauvais départ.

Un des deux autres membres de l’Église fit un pas.

Nathan leva immédiatement Jigoku d’un centimètre.

Le pas s’arrêta.

Parfait.

La femme au centre ne sembla pas contrariée.

— Nous ne sommes pas vos ennemis, Nathan Karn.

— Encore pire.

Elle le regardait droit dans les yeux.

Ou du moins, il supposait que c’était le cas. Avec ce genre de masque, on ne sait jamais si les gens vous fixent, vous jugent, ou récitent intérieurement des psaumes pendant qu’ils préparent une saloperie.

— Vous ne comprenez pas ce que vous protégez, poursuivit-elle.

Cette fois, Nathan répondit sans attendre.

— Et vous, vous avez tous l’air d’avoir passé votre vie à croire que comprendre une chose vous donnait automatiquement le droit de mettre une laisse dessus.

Le silence tomba.

Pas vide.

Tendu.

Un silence de lame.

Aliyha serra un peu plus son manteau derrière lui.

La femme centrale inclina légèrement la tête.

— Elle n’est pas une prisonnière.

— Bien.

— Elle n’est pas un outil.

— Bien aussi.

— Elle n’est pas une cible.

Nathan sourit très légèrement.

Pas avec la bouche. Avec le danger.

— Alors on progresse.

La femme marqua un très léger temps.

Puis :

— Elle est une continuité.

Le cœur de la chambre pulsa.

La matrice suspendue au centre émit une lueur plus forte, comme si le simple fait de nommer certaines vérités suffisait à réveiller les structures enfouies sous le langage.

Nathan ne quitta pas la femme des yeux.

— Continue.

— L’enfant que vous appelez Aliyha n’est pas née “par hasard” dans les ruines de ce monde. Elle est une convergence rare. Une cohérence vivante. Une structure de résonance stable entre ce que l’humanité a tenté de créer… et ce qu’elle n’a jamais eu le droit de posséder.

Aliyha baissa légèrement les yeux.

Nathan le vit immédiatement.

Et ça suffit.

Parce qu’une enfant de douze ans ne devrait jamais avoir besoin d’entendre quelqu’un parler d’elle comme d’un putain de phénomène astrophysique brevetable.

— On va simplifier, dit-il. Tu peux l’appeler “une gamine” comme tout le monde.

Cette fois, l’un des deux membres latéraux de l’Église laissa échapper une respiration un peu plus marquée.

Irritation ? Mépris ? Envie de lui ouvrir la cage thoracique pour voir si l’insolence était anatomiquement localisable ?

Peu importe.

Nathan nota. Et garda pour plus tard.

La femme centrale, elle, ne bougea pas.

— Vous ne mesurez pas encore l’ampleur du danger.

— Faux.

Elle attendit.

Nathan reprit :

— J’ai une enfant de douze ans derrière moi qui fait trembler la gravité quand elle panique, un tigre cyborg qui l’a reconnue avant de la voir, une armure ancestrale semi-divine qui dort à cinquante mètres, un empire qui veut disséquer ce site, une mafia qui veut le vendre, un bunker vivant qui ouvre des portes selon l’humeur et maintenant une secte élégante qui descend dans les entrailles du monde pour m’expliquer que je ne comprends pas le problème.

Il marqua une très légère pause.

Puis :

— Je pense au contraire avoir une lecture étonnamment propre de la situation.

Sheratan grogna plus fort.

Pas vers les deux accompagnants.

Vers la femme centrale.

Très intéressant.

Elle l’entendit aussi.

Et pour la première fois, quelque chose passa dans son immobilité parfaite.

Pas de peur. Pas encore. Mais une reconnaissance.

Comme si elle comprenait exactement ce que ce grondement signifiait.

— Il se souvient, murmura-t-elle.

Nathan fronça légèrement les sourcils.

— De quoi ?

Pas de réponse immédiate.

Très mauvais signe.

Aliyha, derrière lui, releva lentement la tête.

Puis dit, tout bas :

— Je la connais aussi.

Cette fois, Nathan se retourna à moitié.

— Quoi ?

Aliyha fixait la femme masquée.

Pas avec peur. Pas avec haine. Avec cette étrange lucidité floue des enfants qui perçoivent parfois des vérités que les adultes sont trop encombrés pour voir correctement.

— Elle était là, dit-elle.

Le silence se durcit.

Nathan revint immédiatement vers la femme.

— Développe, toi aussi.

La femme ne bougea pas.

Mais sa voix, quand elle revint, avait changé.

Très légèrement.

Plus basse. Plus personnelle. Plus dangereuse aussi.

— Les enfants d’EDEN ne rêvent jamais seuls.

La phrase tomba dans la chambre comme une pierre dans une eau trop calme.

Aliyha se crispa.

Sheratan aussi.

Nathan, lui, sentit immédiatement que cette journée venait encore d’ouvrir un tiroir qu’il aurait préféré incendier fermé.

— Les “enfants” de quoi ? demanda-t-il.

La femme le regarda.

Puis répondit sans détour.

— Il y en a eu d’autres.

Aliyha serra la manche de Nathan.

Très légèrement.

Nathan sentit son propre sang devenir plus froid.

— Combien ?

— Trop peu.

— Combien ?

Cette fois, elle marqua une pause.

Puis :

— Stables ? Très peu. Viables ? Encore moins. Conscients ? Presque aucun.

Nathan ne cligna même pas des yeux.

Parce qu’il était déjà en train de ranger mentalement cette information dans le dossier très encombré intitulé : “les gens vont mourir pour ça.”

— Et vous en faisiez quoi ? demanda-t-il.

Pas de colère dans sa voix.

Pire.

Du calme.

Le genre de calme qui donne souvent envie aux gens intelligents de répondre honnêtement juste pour éviter d’avoir à tester ce qu’il y a derrière.

La femme inclina légèrement la tête.

— Nous les protégions.

Nathan éclata d’un rire bref.

Sec. Sans joie. Sans pitié.

— Ah non.

Le silence retomba.

Il poursuivit immédiatement :

— Vous allez pas me faire le coup classique du “on a caché des enfants spéciaux dans un ordre religieux secret pour leur bien” alors que tout, absolument tout dans votre énergie de gens propres, me hurle déjà l’internat mystique avec laboratoire discret au sous-sol.

Même IKARUS-7 resta silencieux. Probablement par respect pour la qualité du tir.

La femme masquée, elle, ne répondit pas tout de suite.

Puis :

— Vous avez raison de vous méfier de nous.

Nathan haussa légèrement un sourcil.

— Ah.

— Mais votre méfiance ne change rien au fait qu’elle ne peut pas rester avec vous.

Cette fois, Nathan ne répondit pas.

Il fit un pas.

Un seul.

Très lent.

Très calme.

Et toute la chambre comprit immédiatement que le langage venait de perdre sa priorité.

Sheratan aussi avança d’un demi-pas. Juste assez pour que les deux accompagnants de l’Église réévaluent très sérieusement leur rapport à la continuation biologique de leur propre espèce.

Nathan s’arrêta.

Puis sa voix tomba.

Très basse. Très nette. Très simple.

— Réessaie.

La femme le regarda sans bouger.

— Nathan Karn…

— Non.

Il leva légèrement Tengoku.

Pas pour frapper.

Pour signer la phrase.

— Tu vas écouter très attentivement ce qui va suivre, parce que je n’ai plus beaucoup de patience et tu me donnes vraiment une très mauvaise envie de pédagogie.

Aliyha, derrière lui, ne respirait presque plus.

La chambre aussi semblait suspendue.

Nathan poursuivit.

— Cette enfant n’ira nulle part avec des gens qui parlent d’elle comme d’un protocole, d’une convergence, d’un éveil, d’un salut, d’une continuité, d’une prophétie ou de n’importe quelle autre manière polie de déshumaniser ce qu’on veut contrôler.

Il fit un autre pas.

— Donc maintenant, soit tu me dis exactement ce que tu veux vraiment, ce que tu sais sur elle, sur Sheratan, sur ce bunker, sur les autres enfants, sur l’Église et sur pourquoi ton tigre cosmique intérieur commence à me gonfler très sérieusement…

Il baissa légèrement la lame.

— …soit je te coupe en morceaux assez propres pour que même vos archives religieuses puissent encore appeler ça une conversation.

Un silence.

Puis, enfin…

La femme porta lentement la main à son masque.

Et le retira.

Aliyha eut un léger sursaut.

Nathan, lui, ne bougea pas.

Mais ses yeux, oui.

Très légèrement.

Parce qu’il s’attendait à beaucoup de choses.

Pas à ça.

La femme avait un visage jeune.

Pas “adolescente”. Pas “vieille”. Jeune dans cette catégorie troublante des gens qui semblent avoir traversé trop de choses pour porter encore correctement leur âge.

Peau claire. Traits fins. Regard sombre. Magnétique. Presque trop beau pour inspirer confiance.

Et surtout…

Sur la tempe gauche, courant jusque sous l’oreille, plusieurs lignes blanches très fines brillaient faiblement sous la peau.

Pas des tatouages.

Des circuits.

Ou quelque chose d’assez proche pour donner envie de tirer d’abord et de poser des questions ensuite.

Aliyha la fixait.

Puis murmura :

— C’est toi…

La femme regarda enfin l’enfant.

Et dans ses yeux, cette fois, il y avait quelque chose qui n’avait rien de doctrinal.

Rien de théologique. Rien de politique. Rien de militaire.

De la peine.

La vraie.

Et ça, c’était encore plus dangereux.

Puis elle parla.

Et sa voix, désormais sans filtre, était plus humaine. Pire encore.

— Oui.

Un temps.

Puis :

— Je fais partie des derniers à savoir ce qu’elle est.

Nathan ne dit rien.

Mais quelque chose dans sa posture changea.

Pas de détente. Pas de confiance.

Une précision nouvelle.

Parce que ça, au moins, c’était un langage qu’il comprenait : celui des gens qui n’essaient plus de vendre leurs mensonges avec de jolies étiquettes.

— Continue, dit-il.

La femme inspira lentement.

Puis regarda Aliyha.

Pas comme un objet. Pas comme un miracle.

Comme une enfant qu’on reconnaît trop tard.

— L’Église Œcuménique n’a pas créé les enfants d’EDEN. Elle a récupéré ce que le monde a essayé d’effacer. Quelques archives. Quelques corps. Quelques survivants. Quelques traces.

Nathan serra légèrement la mâchoire.

— Et vous avez appelé ça “protéger”.

— Parfois oui.

— Et parfois ?

La femme baissa brièvement les yeux.

Très brièvement.

— Parfois nous avons seulement retardé l’horreur.

Le silence se posa dans la chambre avec une lourdeur nouvelle.

Cette fois, Nathan ne répondit pas immédiatement.

Parce qu’il reconnaissait cette phrase.

Pas dans les mots. Dans la structure.

La voix de quelqu’un qui avait vu trop de choses et qui avait cessé depuis longtemps de croire aux victoires propres.

Aliyha, derrière lui, parla à son tour.

Tout bas.

— Tu venais dans mes rêves.

La femme releva les yeux vers elle.

— Oui.

Nathan tourna immédiatement la tête.

— Comment ça “oui” ?

La femme revint vers lui.

— Pas physiquement. Pas comme vous l’entendez. Les chambres de résonance d’EDEN, Alterne, certains noyaux encore actifs… ils conservent des empreintes. Des mémoires. Des échos. Certaines consciences sensibles peuvent se croiser à travers eux.

Nathan fronça les sourcils.

— Donc vous vous promenez dans les rêves des gosses maintenant.

— Ce n’est pas un choix, répondit-elle. C’est un reste.

Aliyha regardait toujours la femme.

Puis demanda :

— Pourquoi tu étais triste ?

Cette fois, même Nathan se tut.

Parce que la question était trop simple. Donc beaucoup trop dangereuse.

La femme ne répondit pas tout de suite.

Puis :

— Parce que je savais que si un jour tu étais retrouvée… ils viendraient tous.

Le cœur de la chambre pulsa.

Fort.

La matrice suspendue s’éclaira d’un cran.

Et au même instant, comme si le monde avait décidé qu’il était temps de récompenser tout ce petit groupe pour son honnêteté émotionnelle soudaine, une alarme très basse se mit à vibrer dans les parois vivantes.

Pas une alarme de sécurité.

Une alarme de fin.

Nathan releva immédiatement la tête.

— IEVHA.

La réponse tomba sans détour.

— Elle dit vrai.

— Sur quoi ?

— Cael Vesper a trouvé le verrou d’extinction du niveau inférieur.

Le silence se fracassa.

Sheratan redressa immédiatement la tête. Aliyha se figea. Les deux accompagnants de l’Église changèrent de posture.

Nathan, lui, demanda juste :

— Combien de temps ?

Cette fois, IEVHA ne prit même pas la peine d’adoucir quoi que ce soit.

— Trois minutes, vingt-sept secondes.

IKARUS-7 résuma la situation avec la sobriété d’un testament écrit sous amphétamines :

— Ah. Voilà enfin une famille de merde cohérente.

Annotations

Vous aimez lire Olivier Delguey ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0