Chapitre 20 - Le chevalier de l’ultime âge

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ARIES venait à peine de se redresser complètement que la chambre du lien changea de comportement.

Pas juste en lumière. Pas juste en vibration.

En hiérarchie.

Comme si tout l’espace venait de reconnaître quelque chose de plus ancien que le bunker, plus ancien que la guerre, plus ancien même que les factions qui s’entre-dévoraient au-dessus d’eux depuis des siècles avec l’élégance d’un égout sous stéroïdes.

Nathan sentit immédiatement la différence.

Dans l’exosquelette, il ne se sentait pas “plus fort”.

Il se sentait… autorisé.

Autorisé à casser la logique du monde. Autorisé à ignorer certaines lois physiques. Autorisé à devenir un problème structurel à l’échelle d’un champ de bataille entier.

Et ça, honnêtement, ça lui allait très bien.

Il bougea une main.

Les plaques d’Aethernium suivirent avec une fluidité obscène. Pas de latence. Pas de lourdeur. Pas de sensation de machine.

ARIES ne répondait pas à ses mouvements.

Il les anticipait.

Aliyha leva les yeux vers lui. Toute petite en bas. Toute blanche. Toute fragile. Et pourtant déjà au centre de trop de choses.

Sheratan, lui, resta parfaitement immobile à côté d’elle. Mais son regard ne quittait pas ARIES.

Pas hostile. Pas inquiet.

Évaluatif.

Comme deux prédateurs anciens qui se seraient croisés dans une forêt avant même que l’homme n’invente la morale.

IEVHA parla immédiatement.

— Ne pars pas encore.

Nathan resta immobile.

— Pourquoi ?

— Parce que si tu montes maintenant, tu vas probablement découvrir la moitié des capacités d’ARIES en les déclenchant accidentellement sur une structure, une paroi, un humain ou une théologie entière.

Nathan pencha très légèrement la tête.

— “Accidentellement”, c’est un mot généreux.

— Je fais un effort.

IKARUS-7 lâcha à côté :

— C’est faux, elle adore.

Nathan ignora le commentaire.

— Très bien. Résumé tactique complet.

IEVHA répondit sans détour.

— ARIES n’est pas seulement un exomech. C’est un système de guerre adaptatif total, un exosquelette intégral, une plateforme autonome, une forteresse mobile, un gardien tactique et une unité de rupture de théâtre.

Nathan resta silencieux.

Ça commençait déjà à sentir très bon.

— On va détailler, dit IEVHA.

Les lignes de sa vision changèrent immédiatement.

Des schémas, des couches, des projections d’usage apparurent dans sa perception comme si l’armure ouvrait d’elle-même son propre évangile de guerre.

— Première fonction : autonomie tactique.

Nathan regarda légèrement vers la droite. Puis vers le dock encore ouvert derrière lui.

— Oui, ça on l’a vu.

— Non. Tu as vu une démonstration de base.

Un silence.

Puis :

— ARIES peut combattre avec toi, sans toi, pour toi, autour de toi ou à ta place.

Nathan ne répondit pas.

IEVHA poursuivit :

— Tu peux être dedans et le piloter en fusion complète.

— Tu peux en sortir instantanément en plein combat.

— Il peut continuer seul pendant que tu combats à pied.

— Il peut tenir une ligne, défendre une position, couvrir une extraction, protéger Aliyha, escorter Sheratan ou verrouiller un couloir entier pendant que tu frappes ailleurs.

Nathan sentit quelque chose de très simple se poser dans sa tête.

Un mot.

Rentable.

— En clair, dit IEVHA, si tu réfléchis correctement, ARIES n’est pas un renfort.

— C’est une deuxième présence létale.

Nathan eut un très léger sourire.

— Correct.

Aliyha murmura tout bas :

— C’est comme si vous étiez deux…

Nathan tourna légèrement la tête vers elle.

Puis répondit :

— Oui.

Très légère pause.

Puis :

— Et c’est mauvais pour les autres.

Elle hocha la tête comme si cela allait de soi.

Probablement parce que, dans sa journée actuelle, c’était objectivement loin d’être l’élément le plus inquiétant.

IEVHA reprit.

— Deuxième fonction : mobilité absolue.

Cette fois, Nathan sentit les systèmes s’ouvrir dans tout son corps.

Talons. Genoux. Hanches. Colonne. Omoplates. Mollets. Épaules.

Des propulseurs. Des stabilisateurs. Des vecteurs.

Pas “un jetpack”.

Quelque chose de beaucoup plus sale.

— ARIES peut courir à vitesse de rupture sur terrain instable, bondir à haute impulsion, effectuer des sauts verticaux lourds, franchir plusieurs niveaux de structure, grimper, s’ancrer, se projeter, traverser des vides, percuter en translation…

Nathan attendit.

— Et voler, dit-elle.

Cette fois, il sourit franchement.

— Développe correctement.

— Vol total. Pas sustentation limitée. Pas simple correction d’axe. Vol réel.

Un silence.

Puis :

— Atmosphère, basse altitude, milieu urbain, désert, canyon, structure effondrée, combat aérien rapproché, insertion verticale, interception.

Nathan regarda les lignes de propulsion dans sa vision.

Les réacteurs dans le dos d’ARIES vibraient déjà très légèrement comme des bêtes attachées trop longtemps.

— Durée ?

— Variable selon charge, dommages, consommation d’armement et recharge du noyau.

— Et la téléportation ?

Cette fois, IEVHA marqua une micro-seconde.

Puis :

— Oui.

Aliyha releva immédiatement les yeux.

Même la femme de l’Église se figea légèrement.

Très bien.

Donc ça aussi, ce n’était pas une info que tout le monde avait envie d’entendre.

— ARIES possède une capacité de translation spatiale à courte et longue portée.

Nathan resta silencieux.

Puis :

— Répète.

— Téléportation. Saut d’ancrage. Déplacement instantané.

Les lignes dans sa vision changèrent encore.

Des points de verrouillage apparurent. Des marqueurs. Des zones. Des portées.

— Courte distance : instantanée, tactique, très stable. Idéale en combat, esquive, pénétration, exécution, rupture de ligne, extraction immédiate.

— Longue distance : possible, mais lourde. Nécessite un point d’ancrage, un verrou, une recharge et un coût énergétique important.

Nathan absorba l’information.

Puis demanda, très calmement :

— Donc si je veux traverser une salle et apparaître derrière quelqu’un pour lui ruiner sa lignée sur plusieurs générations, on est dans le package.

— Oui.

— Et si je veux extraire Aliyha d’un site condamné à plusieurs kilomètres ?

— Oui, mais avec délai de recharge derrière.

Nathan hocha lentement la tête.

— Très bien.

IKARUS-7 résuma immédiatement :

— Donc, en résumé, tu es désormais un problème qui peut arriver partout.

— J’aime beaucoup cette phrase, répondit Nathan.

IEVHA poursuivit.

— Troisième fonction : camouflage.

Nathan leva légèrement la tête.

— Ah.

— ARIES peut reproduire, lire et projeter son environnement immédiat.

— Invisibilité.

— Oui.

— Partielle ou totale ?

— Les deux. Camouflage optique, thermique, structurel et contextuel. Il peut se fondre dans un mur, une ombre, une structure métallique, un décor effondré, un environnement nocturne, un champ de débris ou un volume architectural.

Nathan resta silencieux.

Puis :

— C’est obscène.

— Je sais.

— J’adore.

— Je sais aussi.

Sheratan, en bas, releva légèrement la tête.

Il n’aimait visiblement pas cette idée.

Ce qui, en soi, confirmait qu’elle était excellente.

Puis IEVHA continua.

— Quatrième fonction : défense active.

Cette fois, plusieurs couches s’ouvrirent dans la vision de Nathan.

— Bouclier frontal modulable.

— Bouclier intégral de saturation.

— Protection de convoi.

— Interception de trajectoire.

— Défense de point fixe.

Puis sa voix se fit plus dense.

— Et surtout : Crystal Wall.

Nathan resta immobile.

— Développe.

— Crystal Wall est le bouclier absolu d’ARIES.

Le mot “absolu” ne tombait pas souvent dans la bouche d’IEVHA.

Nathan le nota immédiatement.

— Projection d’un mur énergétique cristallin à haute densité.

— Forme variable. — Taille variable. — Durée variable. — Utilisable comme couverture, séparation, verrou, protection, corridor blindé ou rempart mobile.

Nathan regarda ses avant-bras. Puis les générateurs de projection dans ses épaules et son noyau.

— Résistance ?

— Très élevée.

— “Très élevée” n’est pas une unité.

— Capable d’absorber artillerie lourde, impacts mecha, missiles, plasma, rail, saturation, chaleur et impulsion.

Nathan hocha la tête.

— Correct.

Puis :

— Et après absorption ?

Cette fois, IEVHA répondit immédiatement.

— Cinquième fonction : renvoi.

Nathan ne dit rien.

IEVHA poursuivit :

— ARIES peut absorber, stocker, convertir et renvoyer une partie significative de l’énergie hostile.

— Tir d’induction reçu : renvoyable. — Impact énergétique : réinjectable. — Missiles : déviation, capture, reprogrammation ou retour. — Charge plasma : compression puis restitution. — Artillerie à impulsion : redistribution.

Nathan eut un très léger sourire.

— Donc si quelqu’un m’envoie un bataillon de mechas, de missiles et d’armes lourdes…

— Tu peux lui rendre tout ou partie avec intérêts.

IKARUS-7 commenta immédiatement :

— Ce qui est objectivement très élégant.

Nathan regarda devant lui.

Puis demanda :

— Niveau réel.

IEVHA ne chercha pas à embellir.

— À pleine charge, ARIES peut démonter une légion à lui seul.

Le silence tomba.

Même les deux accompagnants de l’Église cessèrent enfin d’avoir l’air vaguement supérieurs à l’existence.

IEVHA continua, très calmement :

— Bataillons d’infanterie : neutralisation rapide. — Escouades blindées : rupture. — Mechas lourds : duel favorable. — Armures exo : domination. — Colonnes tactiques : dislocation. — Position fortifiée : pénétration. — Extraction sous feu : viable. — Guerre urbaine : optimale.

Nathan resta silencieux.

Puis :

— Très bien.

Mais IEVHA n’avait pas fini.

— Et enfin…

Sa voix ralentit légèrement.

Plus grave. Plus proche.

— Le mimétisme.

Nathan releva légèrement la tête.

— Oui. Ça, tu me l’as déjà dit.

— Non. Je t’en ai donné la version polie.

Très bien.

Donc maintenant venait la version obscène.

— ARIES ne se contente pas de porter un arsenal.

— Il t’analyse. — Il te lit. — Il te comprend. — Puis il te reproduit à grande échelle.

Nathan sentit immédiatement les systèmes bouger autour de lui.

Des projections apparurent dans sa vision.

Deux sabres géants. Un revolver lourd modulable. Des lames de brassards. Des câbles. Des ancrages. Des canons. Des formes.

Tout dérivé de lui.

Tout amplifié.

— Si tu privilégies Tengoku et Jigoku, ARIES génère des katanas lourds de guerre.

— Si tu privilégies les Patriots, il peut générer une version lourde modulaire équivalente.

— Si tu privilégies la chasse, il devient prédateur.

— Si tu privilégies le duel, il devient duel.

— Si tu privilégies la rupture, il devient exécution.

— Si tu privilégies le massacre…

Nathan souffla doucement.

— Il devient moi.

Cette fois, IEVHA ne répondit pas tout de suite.

Puis :

— Oui.

Le silence qui suivit fut différent.

Plus dense.

Parce que cette fois, tout le monde dans la chambre venait de comprendre la vraie nature du problème.

ARIES n’était pas une armure.

C’était un miroir armé de Nathan Karn.

Et dans un monde pareil, ça relevait probablement déjà du crime contre le bon sens.

Aliyha, en bas, parla doucement.

— C’est comme Sheratan…

Nathan tourna immédiatement la tête vers elle.

Sheratan aussi.

La femme de l’Église se figea légèrement.

Nathan parla bas.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

Aliyha regarda Sheratan. Puis ARIES. Puis Nathan.

— Sheratan sent ton cœur…

Petit silence.

Puis elle leva encore les yeux vers ARIES.

— Mais elle… elle sent ce qu’il y a avant.

La chambre entière sembla se contracter.

Nathan ne répondit pas immédiatement.

Pas parce qu’il n’avait rien à dire.

Parce qu’il venait encore de se faire gifler par une phrase de gamine mystique beaucoup trop pertinente pour son propre bien.

IEVHA, elle, parla la première.

Plus bas. Plus troublée. Plus honnête aussi.

— Intéressant…

Nathan souffla par le nez.

— Je déteste quand tu dis ça.

— Moi aussi.

Il regarda ensuite le tunnel. Puis la structure au-dessus. Puis les couches tactiques dans sa vision. Puis la salle des protocoles, que l’armure lui montrait déjà comme une plaie qu’il allait bientôt devoir ouvrir à mains nues ou presque.

Il fit apparaître deux sabres lourds dans les mains d’ARIES.

Des monstres.

Deux katanas de guerre à tranchant plasma rouge. Courbure parfaite. Acier noir. Poids obscène. Équilibre divin.

Tengoku et Jigoku à l’échelle d’un dieu de métal.

Nathan les fit tourner une fois.

Puis deux.

La chambre vibra.

Le bruit seul donnait envie à l’humanité de revoir son projet collectif.

Très bien.

Parfait, même.

Il regarda Aliyha.

Puis Sheratan. Puis la femme de l’Église.

Puis sa voix tomba.

Basse. Froide. Propre.

— Maintenant… on va monter expliquer à Cael Vesper pourquoi c’était une erreur monumentale de me laisser trouver l’outil le plus obscène de l’histoire humaine.

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